r-^^ç^yyy'^^y.-y^Ky^i'^'yi'^^y^yy^^^rirjiy.'^y-^^^^^^'^^yy^^yi.yi^^'yyyy^^y /À i^'K Presenîed to the LIBRARY ofthe UNIVERSITY OF TORONTO from the estate of GIORGIO BANDINI La Comtesse de Charny Tome deuxième La Comtesse de Ckarny Tar Alexandre Dumas TOME DEUXIEME Saison Éditeurs 25, rue Denfert-Rochereau Taris Calmann- Lévy Editeurs ■j, rue Auber Taris APR 2 2 1997 ^Km GF 10»^ IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE PRINTED IN GREAT BRITAIN DEUXIEME VOLUME Pages I. La reine 7 II. Le roi . . . . .. . . »i5 ///. D'anciennes connaissances ... 25 IV. Où le lecteur aura le plaisir de retrouver M. de Beausire tel qu'il l'avait quitté 40 V. Œdipe et Loth 55 VI. Où Gamain prouve qu'il est véritable- ment maître sur maître, maître sur tous 71 VII. Où l'on parle de foute attire chose que de serrurerie 82 VIII. Oîi il est démontré qu'il y a véritable- ment un dieu pour les ivrognes . . 92 IX. Ce que c'est que le hasard . . .100 X. La machine de M. Guillotin . . .119 XI. Une soirée au pavillon de Flore . .131 XII. Ce que la reine avait vu dans une carafe, vingt ans auparavant, au château de Taverney 143 XIII. Le médecin du corps et le médecin de l'âme 154 6 TABLE Pofres XIV. Monsieur désavoue Favras, et le roi prête serment à la Constitution . 169 XV. Un gentilhomme . . . .180 XVI. Où la prédiction de Cagliostro s'ac- complit 192 XVII. La place de Grève .... 200 XVIII. La monarchie est sauvée . . .215 XIX. Retour à la ferme . . . .227 XX. Pitou garde-malade . . . .236 XXI. Pitou confident 246 XXII. Pitou géographe .... 259 XXIII. Pitou capitaine d'habillement . . 272 XXIV. Où l'abbé Portier donne une nou- velle preuve de son esprit contre- révolutionnaire . . . .281 XXV. La Déclaration des droits de l'homme 298 XXVI. Sous la fenêtre 3^1 XXVII. Le père Clouîs reparaît sur la scène 321 XXVIII. Le jeu de barres . .' . . • 332 XXIX. L'affût au loup 34 1 XXX. Où l'orage a passé . . . -351 XXXI. La grande trahison de M. de Mira- beau 35^ XXXII. L'élixir de vie 368 LA COMTESSE DE CHARNY LA REINE M DE LA FAYETTE et le comte Louis de Bouille montèrent le petit escalier du pa- villon Marsan, et se présentèrent aux appartements du premier étage, qu'habitaient le roi et la reine. Toutes les portes s'ouvraient devant M. de La Fayette. Les sentinelles portaient les armes, les valets de pied se courbaient ; on reconnaissait facilement le roi du roi, le maire du palais, comme disait M. Marat. M. de La Fayette fut introduit d'abord chez la reine ; quant au roi, il était à sa forge, et l'on allait prévenir Sa Majesté. Il y avait trois ans que M. Louis de Bouille n'avait vu Marie- Antoinette. Pendant ces trois ans, les états généraux avaient été réunis, la Bastille avait été prise, et les journées des 5 et 6 octobre avaient eu lieu. La reine était arrivée à l'âge de trente-quatre ans, 217 7 8 LA COMTESSE DE CHARNY « âge touchant, dit Michelet, que tant de fois s'est plu à peindre Van Dyck, âge de la femme, âge de la mère, et, chez Marie-Antoinette, âge de la reine surtout ». Depuis ces trois ans, la reine avait bien souffert de cœur et d'esprit, d'amour et d'amour-propre. Les trente-quatre ans apparaissaient donc, chez la pauvre femme, inscrits autour des yeux par ces nuances légères, nacrées et violâtres, qui révèlent les yeux pleins de larmes, les nuits vides de som- meil ; qui accusent surtout ce mal profond de l'âme dont la femme — femme ou reine — ne guérit plus dès qu'elle en est atteinte. C'était l'âge de Marie Stuart prisonnière, l'âge où elle fit ses plus profondes passions, l'âge où Douglas, Mortimer, Norfolk et Babington devin- rent amoureux d'elle, se dévouèrent et moururent pour elle. La vue de cette reine prisonnière, haïe, calom- niée, menacée, — la journée du 5 octobre avait prouvé que ces menaces n'étaient pas vaines, — fit une profonde impression sur le cœur chevale- resque du jeune Louis de Bouille. Les femmes ne se trompent point à l'effet qu'elles produisent, et, comme les reines et les rois ont, en outre, une mémoire des visages qui fait en quelque sorte partie de leur éducation, à peine Marie- An- toinette eut-elle aperçu M. de Bouille, qu'elle le reconnut ; à peine eut-elle jeté les yeux siu: lui, qu'elle fut certaine d'être en face d'un ami. Il en résulta qu'avant même que le général eût fait sa présentation, qu'avant qu'il fût au pied du divan sur lequel la reine était à demi couchée, celle-ci s'était levée, et, comme on fait à la fois à LA COMTESSE DE CHARNY 9 une ancienne connaissance qu'on a plaisir à revoir, et à un serviteur sur la fidélité duquel on peut compter, elle s'était écriée : — Ah ! M. de Bouille ! Puis, sans s'occuper du général La Fayette, elle avait étendu la main vers le jeune homme. Le comte Louis avait hésité un instant, il ne pouvait croire à une pareille faveur. Cependant, la main royale restant étendue, le comte mit un genou en terre, et de ses lèvres tremblantes effleura cette main. C'était une faute que faisait la pauvre reine, et elle en fit bon nombre de pareilles à celle-là ; sans cette faveur, M. de Bouille lui était acquis, et, par cette faveur accordée à M. de Bouille devant M. de La Fayette, qui, lui, n'avait jamais reçu faveur pareille, elle établissait sa ligne de démarcation, et blessait l'homme dont elle avait le plus besoin de se faire un ami. Aussi, avec la courtoisie dont il était incapable de se départir un instant, mais avec une certaine altération dans la voix : — Par ma foi, mon cher cousin, dit La Fayette, c'est moi qui vous ai offert de vous présenter à Sa Majesté ; mais il me semble que c'était bien plutôt à vous de me présenter à elle. La reine était si joyeuse de se trouver en face d'un de ces serviteurs sur lesquels elle savait pou- voir compter, la femme était si fière de l'effet qu'il lui semblait avoir produit sur le comte, que, sentant dans son cœur un de ces rayons de jeunesse qu'elle y croyait éteints, et tout autour d'elle comme une de ces brises de printemps et d'amour qu'elle croyait mortes, elle se retourna vers le général La 10 LA COMTESSE DE CHARNY Fayette, et, avec un de ses sourires de Trianon et de Versailles : — Monsieur le général, dit-eUe, le comte Louis n'est pas un sévère républicain comme vous ; il arrive de Metz et non pas d'Amérique ; il ne vient pas à Paris pour travailler sur la Constitution ; il y vient pour me présenter ses hommages. Ne vous étonnez donc pas que je lui accorde, moi, pauvre reine à moitié détrônée, une faveur qui, pour lui, pauvre provincial, mérite peut-être encore ce nom, tandis que, pour vous... Et la reine fit une charmante minauderie, pres- que une minauderie de jeune fille, qui voulait dire : « Tandis que vous, monsieur le Scipion, tandis que vous, monsieur le Cincinnatus, vous vous moquez bien de pareils marivaudages. » — Madame, dit La Fayette, j'aurai passé respec- tueux et dévoué près de la reine, sans que la reine ait jamais compris mon respect, ait jamais ap- précié mon dévouement ; ce sera un grand malheur pour moi, un plus grand malheur peut-être encore pour elle. Et il salua. La reine le regarda de son œil profond et clair. Plus d'une fois La Fayette lui avait dit de sem- blables paroles, plus d'une fois elle avait réfléchi aux paroles que lui avait dites La Fayette ; mais, pour son malheur, comme venait de le dire celui-ci, elle avait une répulsion instinctive contre l'homme. — Allons, général, dit-elle, soyez généreux, par- donnez-moi. — Moi, madame, vous pardonner ! Et quoi ? — Mon élan vers cette bonne famille de Bouille, qui m'aime de tout son cœur, et dont ce jeune LA COMTESSE DE CHARNY ii homme a bien voulu se faire le fil conducteur, la chaîne électrique. C'est son père, ses oncles, toute sa famille que j'ai vue apparaître lorsqu'il est entré, et qui m'a baisé la main avec ses lèvres. La Fayette fit un nouveau salut. — Et, maintenant, dit la reine, après le pardon, la paix ; une bonne poignée de main, général, à l'anglaise ou à l'américaine. Et elle tendit la main, mais ouverte et la paume en dehors. La Fayette toucha d'une main lente et froide la main de la reine en disant : — Je regrette que vous ne vouliez jamais vous souvenir que je suis Français, madame. Il n'y a cependant pas bien loin du 6 octobre au i6 no- vembre. — Vous avez raison, général, dit la reine faisant un effort sur elle-même et lui serrant la main ; c'est moi qui suis une ingrate. Et, se laissant retomber sur son sofa comme brisée par l'émotion : — D'ailleurs, cela ne doit pas vous étonner, dit-elle, vous savez que c'est le reproche qu'on me fait. Puis, secouant la tête : — Eh bien ! général, qu'y a-t-il de nouveau dans Paris ? demanda-t-elle. La Fayette avait une petite vengeance à exercer, il saisit l'occasion. — Ah ! madame, dit-il, combien je regrette que vous n'ayez pas été hier à l'Assemblée ! Vous eus- siez vu une scène touchante et qui eût bien cer- tainement ému votre cœur ; un vieillard venant remercier l'Assemblée du bonheur qu'il lui devait 12 LA COMTESSE DE CHARNY à elle et au roi, car l'Assemblée ne peut rien sans la sanction royale. — Un vieillard ? répéta la reine distraite. — Oui, madame, mais quel vieillard ! le doyen de l'humanité, un paysan mainmortable du Jura, âgé de cent vingt ans, amené à la barre de l'Assem- blée par cinq générations de descendants, et venant la remercier de ses décrets du 4 août. Comprenez- vous, madame, un homme qui a été serf un demi- siècle sous Louis XIV, et quatre-vingts ans depuis ! — Et qu'a fait l'Assemblée en faveur de cet homme ? — Elle s'est levée tout entière, et l'a forcé, lui, de s'asseoir et de se couvrir. — Ah ! dit la reine de ce ton qui n'appartenait qu'à elle, ce devait être, en effet, fort touchant ; mais, à mon regret, je n'étais pas là. Vous savez mieux que personne, mon cher général, ajoutâ- t-elle en souriant, que je ne suis pas toujours où je veux. Le général fit un mouvement qui signifiait qu'il avait quelque chose à répondre, mais la reine con- tinua sans lui donner le temps de rien dire : — Non, j'étais ici, je recevais la femme François, la pauvre veuve de ce malheureux boulanger de l'Assemblée, que l'Assemblée a laissé assassiner à sa porte. Que faisait donc l'Assemblée, ce jour-là, monsieur de La Fayette ? — Madame, répondit le général, vous parlez là d'un des malheurs qui ont le plus affligé les repré- sentants de la France ; l'Assemblée n'avait pu pré- venir le meurtre, elle a du moins puni les meurtriers. — Oui, mais cette punition, je vous jure, n'a point consolé la pauvre femme ; elle a manqué LA COMTESSE DE CHARNY 13 devenir folle, et l'on croit qu'elle accouchera d'un enfant mort ; si l'enfant est vivant, je lui ai promis d'en être marraine, et, pour que le peuple sache que je ne suis pas aussi insensible qu'on le dit aux malheurs qui lui arrivent, je vous demanderai, mon cher général, s'il n'y a pas d'inconvénient à ce que le baptême se fasse à Notre-Dame. La Fayette leva la main comme un homme qui était prêt à demander la parole, et qui est enchanté qu'on la lui accorde. — Justement, madame, dit-il, c'est la seconde allusion que vous faites, depuis un instant, à cette prétendue captivité dans laquelle on voudrait faire croire à vos fidèles serviteurs que je vous tiens. Madame, je me hâte de le dire devant mon cousin, je le répéterai, s'il le faut, devant Paris, devant l'Europe, devant le monde, je l'ai écrit hier à M. Mounier, qui se lamente du fond du Dauphiné sur la captivité royale, — madame, vous êtes libre, et je n'ai qu'un désir, je ne vous adresse même qu'une prière, c'est que vous en donniez la preuve, le roi en reprenant ses chasses et ses voyages, et vous, madame, en l'accompagnant. La reine sourit comme une personne mal con- vaincue. — Quant à être la marraine du pauvre orphelin qui va naître dans le deuil, la reine, en prenant cet engagement avec la veuve, a obéi à cet excellent cœur qui la fait respecter et aimer de tout ce qui l'entoure. Lorsque le jour de la cérémonie sera arrivé, la reine choisira l'église où elle désire que cette cérémonie ait lieu ; elle donnera ses ordres, et, selon ses ordres, tout sera fait. Et, maintenant, continua le général en s'inclinant, j'attends ceux 14 LA COMTESSE DE CHARNY dont il plaira à Sa Majesté de m'honorer pour aujourd'hui. — Pour aujourd'hui, mon cher général, dit la reine, je n'ai pas d'autre prière à vous faire que d'inviter votre cousin, s'il reste encore quelques jours à Paris, à vous accompagner à l'un des cercles de madame de Lamballe. Vous savez qu'elle reçoit pour elle et pour moi ? — Et, moi, madame, répondit La Fayette, je profiterai de l'invitation pour mon compte et pour le sien, et, si Votre Majesté ne m'y a pas vu plus tôt, je la prie d'être bien persuadée que c'est qu'elle a oublié de me manifester le désir qu'elle avait de m'y voir. La reine répondit par une inclination de tête et par un sourire. C'était le congé. Chacun en prit ce qui lui revenait : La Fayette, le salut ; le comte Louis, le sourire. Tous deux sortirent à reculons, emportant de cette entrevue, l'un plus d'amertume, l'autre plus de dévouement. II LE ROI A LA porte de l'appartement de la reine, les deux visiteurs trouvèrent le valet de chambre du roi, François Hue, qui les attendait. Le roi faisait dire à M. de La Fayette qu'ayant commencé, pour se distraire, un ouvrage de ser- rurerie très important, il le priait de monter jus- qu'à la forge. Une forge était la première chose dont s'était informé Louis XVI en arrivant aux Tuileries, et, apprenant que cet objet d'indispensable nécessité pour lui avait été oublié dans les plans de Cathe- rine de Médicis et de Philibert de Lorme, il avait choisi au second étage, juste au-dessus de sa cham- bre à coucher, une grande mansarde ayant escalier extérieur et escalier intérieur, pour en faire son atelier de serrurerie. Au milieu des graves préoccupations qui étaient venues l'assaillir depuis cinq semaines à peu près qu'il était aux Tuileries, Louis XVI n'avait pas un instant oublié sa forge. Sa forge avait été son idée fixe ; il avait présidé à son aménagement, avait lui-même marqué la place du soufflet, du foyer, de l'enclume, de l'établi et des étaux. Enfin la forge i6 LA COMTESSE DE CHARNY était installée de la veille ; limes rondes, limes bâtardes, limes à refendre, langues-de-carpe et becs- d'âne étaient à leurs places ; marteaux à devant, marteaux à pleine croix, marteaux à bigorner pen- daient à leurs clous ; tenailles tricoises, tenailles à chanfrein, mordaches à prisonnier se tenaient à la portée de la main. Louis XVI n'avait pu y résister plus longtemps, et, depuis le matin, il s'était ardem- ment remis à cette besogne qui était une si grande distraction pour lui, et dans laquelle il fût passé maître si, comme nous l'avons vu, au grand regret de maître Gamain, un tas de fainéants tels que M. Turgot, M. de Calonne et M. Necker ne l'eussent distrait de cette savante occupation en lui par- lant, non seulement des affaires de la France, ce que permettait à la rigueur maître Gamain, mais encore, ce qui lui paraissait bien inutile, des affai- res du Brabant, de l'Autriche, de l'Angleterre, de l'Amérique et de l'Espagne. Cela explique donc comment le roi Louis XVI, dans la première ardeur de son travail, au lieu de descendre auprès de M. de La Fayette, avait prié M. de La Fayette de monter près de lui. Puis aussi peut-être, après s'être laissé voir au commandant de la garde nationale dans sa fai- blesse de roi, n'était-il pas fâché de se montrer à lui dans sa majesté de serrurier ? Comme, pour conduire les visiteurs à la forge royale, le valet de chambre n'avait pas jugé à pro- pos de traverser les appartements, et de leur faire monter l'escalier particulier, M. de La Fayette et le comte Louis contournaient ces appartements par les corridors, et montaient l'escaher public, ce qui allongeait fort leur chemin. LA COMTESSE DE CHARNY 17 Il résulta de cette déviation de la ligne droite que le jeune comte Louis eut le temps de réfléchir. Il réfléchit donc. Si plein qu'il eût le cœur du bon accueil que lui avait fait la reine, il ne pouvait méconnaître qu'il ne fût point attendu par elle. Aucune parole à double sens, aucun geste mystérieux ne lui avait donné à entendre que l'auguste prisonnière, comme elle prétendait être, eût connaissance de la mission dont il était chargé, et comptât le moins du monde sur lui pour la tirer de sa captivité. Cela, au reste, se rapportait bien à ce qu'avait dit Chamy du secret que le roi avait fait à tous, et même à la reine, de la mission dont il l'avait chargé. Quelque bonheur que le comte Louis eût à revoir la reine, il était donc évident que ce n'était pas près d'elle qu'il devait revenir chercher la solution de son message. C'était à lui d'étudier si, dans l'accueil du roi, si, dans ses paroles ou dans ses gestes, il n'y avait pas quelque signe compréhensible à lui seul, et qui lui indiquât que Louis XVI était mieux ren- seigné que M. de La Fayette sur les causes de son voyage à Paris. A la porte de la forge, le valet de chambre se retourna, et, comme il ignorait le nom de M. de Bouille : — Qui annoncerai- je ? demanda-t-il. — Annoncez le général en chef de la garde na- tionale. J'aurai l'honneur de présenter moi-même monsieur à Sa Majesté. — M. le commandant en chef de la garde na- tionale, dit le valet de chambre. Le roi se retourna. i8 LA COMTESSE DE CHARNY — Ah ! ah ! dit-il, c'est vous, monsieur de La Fayette ? Je vous demande pardon de vous faire monter jusqu'ici, mais le serrurier vous assure que vous êtes le bienvenu dans sa forge ; un charbon- nier disait à mon aïeul Henri IV : « Charbonnier est maître chez soi. » Je vous dis, moi, général : « Vous êtes maître chez le serrurier comme chez le roi. » Louis XVI, ainsi qu'on le voit, attaquait la con- versation de la même façon à peu près que l'avait attaquée Marie-Antoinette. — Sire, répondit M. de La Fayette, en quelque circonstance que j'aie l'honneur de me présenter devant le roi, à quelque étage et sous quelque cos- tume qu'il me reçoive, le roi sera toujours le roi, et celui qui lui offre en ce moment ses humbles hom- mages sera toujours son fidèle sujet et son dévoué serviteur. — Je n'en doute pas, marquis ; mais vous n'êtes pas seul ? Avez-vous changé d'aide de camp, et ce jeune officier tient-il près de vous la place de M. Gouvion ou de M. Romeuf ? — Ce jeune ofhcier, sire, et je demande à Vo- tre Majesté la permission de le lui présenter, — est mon cousin, le comte Louis de Bouille, capitaine aux dragons de Monsieur. — Ah ! ah ! fit le roi en laissant échapper un léger tressaillement que remarqua le jeune gentil- homme ; ah ! oui, M. le comte Louis de Bouille, fils du marquis de Bouille, commandant à Metz. — C'est cela même, sire, dit vivement le jeime comte. — Ah ! monsieur le comte Louis de Bouille, pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnu, j'ai LA COMTESSE DE CHARNY 19 la vue basse... Et vous avez quitté Metz il y a long- temps ? — Il y a cinq jours, sire ; et, me trouvant à Paris sans congé officiel, mais avec une permission spé- ciale de mon père, je suis venu solliciter de mon pa- rent, M. de La Fayette, l'honneur d'être présenté à Votre Majesté. — De M. de La Fayette ! vous avez bien fait, monsieur le comte ; personne n'était plus à même de vous présenter à toute heure, et de la part de personne la présentation ne pouvait m 'être plus agréable. Le à toute heure indiquait que M. de La Fayette avait conservé les grandes et les petites entrées qui lui avaient été accordées à Versailles. Au reste, le peu de paroles qu'avait dites Louis XVI avaient suffi pour indiquer au jeune comte qu'il eût à se tenir sur ses gardes. Cette question surtout : « Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Metz ? » signifiait : « Avez- vous quitté Metz depuis l'arrivée du comte de Charny ? » La réponse du messager avait dû renseigner suffisamment le roi. « J'ai quitté Metz il y a cinq jours, et suis à Paris sans congé, mais avec une permission spéciale de mon père », voulait dire : « Oui, sire, j'ai vu M. de Charny, et mon père m'a envoyé à Paris pour m 'entendre avec Votre Ma- jesté, et acquérir la certitude que le comte venait bien de la part du roi. » M. de La Fayette jeta un regard curieux autour de lui. Beaucoup avaient pénétré dans le cabinet de travail du roi, dans la salle de son conseil, dans sa bibliothèque, dans son oratoire même ; peu' avaient eu cette insigne faveur d'être admis dans 20 LA COMTESSE DE CHARNY la forge où le roi devenait apprenti, et où le vé^- table roi, le véritable maître était M. Gamain. Le général remarqua l'ordre parfait dans lequel tous les outils étaient rangés, — ce qui n'était pas étonnant au reste, puisque depuis le matin seule- ment le roi était à la besogne. Hue lui avait servi d'apprenti, et avait tiré le soufflet. — Et Votre Majesté, dit La Fayette, assez em- barrassé du sujet qu'il pouvait aborder avec un roi qui le recevait les manches retroussées, la lime à la main, et le tablier de cuir devant lui ; et Votre Majesté a entrepris un ouvrage important ? — Oui, général ; j'ai entrepris le grand œuvre de la serrurerie : une serrure ! Je vous dis ce que je fais, afin que, si M. Marat savait que je me suis remis à l'atelier, et qu'il prétendît que je forge des fers pour la France, vous puissiez lui répondre, si toutefois vous mettez la main dessus, que ce n'est pas vrai. — Vous n'êtes pas compagnon ni maître, monsieur de Bouille ? — Non, sire ; mais je suis apprenti, et, si je pouvais être utile en quelque chose à Votre Majesté... — Eh ! c'est vrai, mon cher cousin, dit La Fayet- te, le mari de votre nourrice n'était-il pas serrurier ? et votre père ne disait-il pas, quoiqu'il soit assez médiocre admirateur de l'auteur d'Emile, que, s'il avait à suivre à votre endroit les conseils de Jean- Jacques, il ferait de vous un serrurier ? — Justement, monsieur, et c'est pourquoi j'avais l'honneur de dire à Sa Majesté que, si elle avait be- soin d'un apprenti... — Un apprenti ne me serait pas inutile, mon- LA COMTESSE DE CHARNY 21 sieur, dit le roi ; mais c'est surtout un maître qu'il me faudrait. — Quelle serrure Sa Majesté fait-elle donc ? de- manda le jeune comte avec cette quasi-familiarité qu'autorisaient le costume du roi et le lieu où il se trouvait. Est-ce une serrure à vielle, une serrure tréfilière, une serrure à pêne dormant, une serrure à houssette ou une serrure à clanche ? — Oh ! oh ! mon cousin, dit La Fayette, je ne sais pas ce que vous pouvez faire comme homme pratique ; mais, comme homme de théorie, vous me paraissez fort au courant, je ne dirai pas du métier puisqu'un roi l'a ennobli, mais de l'art. Louis XVI avait écouté avec un plaisir visible la nomenclature de serrures que venait de faire le jeune gentilhomme. — Non, dit-il, c'est tout bonnement une serrure à secret, ce qu'on appelle une serrure bénarde, s'ou- vrant des deux côtés ; mais je crains bien d'avoir trop présumé de mes forces. Ah ! si j'avais encore mon pauvre Gamain, lui qui se disait maître sur maître, maître sur tous ! — Le brave homme est-il donc mort, sire ? — Non, répondit le roi en jetant au jeune homme un coup d'oeil qui semblait dire : « Comprenez à demi-mot » ; non, il est à Versailles, rue des Réser- voirs ; le cher homme n'aura pas osé me venir voir aux Tuileries. — Pourquoi cela, sire ? demanda La Fayette. — Mais de peur de se compromettre ! Un roi de France est fort compromettant, à l'heure qu'il est, mon cher général, et la preuve est que tous mes amis sont les uns à Londres, les autres à Coblentz ou à Turin. Cependant, mon cher général, continua 22 LA COMTESSE DE CHARNY le roi, si vous ne voyez aucun inconvénient à ce qu'il vienne avec un de ses apprentis me donner un coup de main, je l'enverrai chercher un de ces jours. — Sire, répondit vivement M. de La Fayette, Votre Majesté sait bien qu'elle est parfaitement libre de prévenir qui elle veut, de voir qui lui plaît. — Oui, à la condition que yos sentinelles tâteront les visiteurs comme on fait des contrebandiers à la frontière ; c'est pour le coup que mon pauvre Gamain se croirait perdu, si on allait prendre sa trousse pour une giberne et ses limes pour des poi- gnards ! — Sire, je ne sais en vérité comment m'excuser auprès de Votre Majesté, mais je réponds à Paris, à la France, à l'Europe de la vie du roi, et je ne puis prendre trop de précautions pour que cette pré- cieuse vie soit sauve. Quant au brave homme dont nous parlons, le roi peut donner lui-même les ordres qu'il lui conviendra. — C'est bien ; merci, monsieur de La Fayette ; mais cela ne presse pas ; dans huit ou dix jours seulement, j'aurai besoin de lui, ajouta-t-il en je- tant un regard de côté à M. de Bouille, de lui et de son apprenti ; je le ferai prévenir par mon valet de chambre Durey, qui est de ses amis. — Et il n'aura qu'à se présenter, sire, pour être admis auprès du roi ; son nom lui servira de laissez- passer. Dieu me garde, sire, de cette réputation qu'on me fait de geôlier, de concierge, de porte- clefs ! Jamais le roi n'a été plus libre qu'il ne l'est en ce moment ; je venais même supplier Sa Ma- jesté de reprendre ses chasses, ses voyages. — Oh ! mes chasses, non, merci ! D'ailleurs, pour LA COMTESSE DE CHARNY 23 le moment, vous le voyez, j'ai tout autre chose en tête. Quant à mes voyages, c'est différent ; le der- nier que j'ai fait de Versailles à Paris m'a guéri du désir de voyager, en si grande compagnie du moins. Et le roi jeta un nouveau coup d'œil au comte de Bouille, qui, par un certain clignement de pau- pières, laissa entendre au roi qu'il avait compris. — Et, maintenant, monsieur, dit Louis XVI s'adressant au jeune comte, quittez-vous bientôt Paris pour retourner auprès de votre père ? — Sire, répondit le jeune homme, je quitte Paris dans deux ou trois jours, mais non pour retourner à Metz. J'ai ma grand'mère, qui demeure à Ver- sailles, rue des Réservoirs, et à laquelle je dois rendre mes hommages. Puis je suis chargé par mon père de terminer une affaire de famille assez im- portante, et, d'ici à huit ou dix jours seulement, je puis voir la personne dont je dois prendre les ordres en cette occasion. Je ne serai donc auprès de mon père que dans les premiers jours de décembre, à moins que le roi ne désire, par quelque motif parti- culier, que je hâte mon retour à Metz. — Non, monsieur, dit le roi, non, prenez votre temps, allez à Versailles, faites les affaires dont le marquis vous a parlé, et, quand elles seront faites, allez lui dire que je ne l'oubhe pas, que je le sais un de mes plus fidèles, et que je le recommanderai un jour à M. de La Fayette, pour que M. de La Fayette le recommande à M. du Portail. La Fayette sourit du bout des lèvres en enten- dant cette nouvelle allusion à son omnipotence. — Sire, dit-il, j'eusse depuis longtemps recom- mandé moi-même MM. de Bouille à Votre Majesté, si je n'avais l'honneur d'être des parents de ces 24 LA COMTESSE DE CHARNY messieurs. La crainte qu'on ne dise que je détourne les faveurs du roi sur ma famille m'a seule em- pêché jusqu'ici de faire cette justice. — Eh bien, cela tombe à merveille, monsieur de La Fayette ; nous en reparlerons, n'est-ce pas ? — Le roi me permettra-t-il de lui dire que mon père regarderait comme une défaveur, comme une disgrâce même, un avancement qui lui enlèverait en tout ou en partie les moyens de servir Sa Ma- jesté ? — Oh ! c'est bien entendu, comte, dit le roi, et je ne permettrai qu'on touche à la position de M. de Bouille que pour la faire encore plus selon ses désirs et les miens. Laissez-nous mener cela, M. de La Fayette et moi, et allez à vos plaisirs, sans que cela pourtant vous fasse oublier les affaires. Allez, messieurs, allez ! Et il congédia les deux gentilshommes d'un air de majesté qui faisait un assez singulier contraste avec le costume vulgaire dont il était revêtu. Puis, lorsque la porte fut refermée : — Allons, dit-il, je crois que le jeune homme m'a compris, et que, dans huit ou dix jours, j 'aurai maître Gamain et son apprenti pour m 'aider à poser ma serrure. m d'anciennes connaissances Le soir même du jour où M. Louis de Bouille avait eu l'honneur d'être reçu par la reine d'abord et par le roi ensuite, entre cinq ou six heures, il se passait, au troisième et dernier étage d'une vieille, petite, sale et sombre maison de la rue de la Juiverie, une scène à laquelle nous prierons nos lecteurs de per- mettre que nous les fassions assister. En conséquence, nous les prendrons à l'entrée du pont au Change, soit à la descente de leur car- rosse, soit à la descente de leur fiacre, selon qu'ils auront six mille livres à dépenser par an pour un cocher, deux chevaux et une voiture, ou trente sous à donner par jour pour une simple voiture numéro- tée. Nous suivrons avec eux le pont au Change ; nous entrerons dans la rue de la Pelleterie, que nous suivrons jusqu'à la rue de la Juiverie, où nous nous arrêterons en face de la troisième porte à gauche. Nous savons bien que la vue de cette porte, — que les locataires de la maison ne se donnent même pas la peine de fermer, tant ils se croient à l'abri de toute tentative nocturne de la part de MM. les voleurs de la Cité, — n'est pas fort attrayante ; 26 LA COMTESSE DE CHARNY mais, nous l'avons déjà dit, nous avons besoin des gens qui habitent dans les mansardes ce cette mai- son, et, comme ils ne viendraient pas nous trouver, c'est à nous, cher lecteur, ou bien-aimée lectrice, d'aller bravement à eux. Assurez donc le mieux possible votre marche pour ne pas glisser dans la boue visqueuse qui fait le sol de l'allée étroite et noire dans laquelle nous nous engageons ; serrons nos vêtements le long de notre corps, pour qu'ils ne frôlent même pas les parois de l'escalier humide et graisseux qui rampe au fond de cette allée, comme les tronçons d'un serpent mal rejoint ; approchons de nos narines un flacon de vinaigre, ou un mouchoir parfumé de notre visage, pour que le plus subtil et le plus aristocrate de nos sens, l'odorat, échappe, autant que possible, au contact de cet air chargé d'azote que l'on respire à la fois par la bouche, par le nez et par les yeux, et arrêtons-nous sur ce palier du troisième, en face de cette porte où l'innocente main d'un jeune des- sinateur a tracé à la craie des figures qu'au premier abord on pourrait prendre pour des signes cabalisti- ques, et qui ne sont que des essais malheureux dans l'art subhme des Léonard de Vinci, des Raphaël et des Michel-Ange. Arrivés là, nous regarderons, si vous le voulez bien, à travers le trou de la serrure, afin, cher lec- teur, ou bien-aimée lectrice, que vous reconnaissiez, si vous avez bonne mémoire, les personnages que vous allez rencontrer. D'ailleurs, si vous ne les reconnaissez pas à la vue, vous appliquerez votre oreille à la porte, et vous écouterez. Il sera bien difficile, alors, pour peu que vous ayez lu notre livre du Collier de la reine, que l'ouïe ne vienne pas LA COMTESSE DE CHARNY 27 au secours de la vue : nos sens se complètent les uns par les autres. Disons, d'abord, ce que l'on voit en regardant par le trou de la serrure : L'intérieur d'une chambre qui indique la misère, et qui est habitée par trois personnes ; ces trois personnes sont un homme, une femme et un en- fant. L'homme a quarante-cinq ans et en paraît cin- quante-cinq ; la femme en a trente-quatre, et en paraît quarante : l'enfant a cinq ans et paraît son âge ; il n'a pas encore eu le temps de vieillir deux fois. L'homme est vêtu d'un ancien uniforme de ser- gent aux gardes françaises, uniforme vénéré depuis le 14 juillet, jour où les gardes françaises se réuni- rent au peuple, pour échanger des coups de fusil avec les Allemands de M. de Lambesc et les Suisses de M. de Besenval. Il tient à la main un jeu de cartes complet, depuis l'as en passant par le deux, le trois et le quatre de chaque couleur, jusqu'au roi ; il essaye pour la centième fois, pour la millième fois, pour la dix millième fois, une martingale infaillible. Un carton piqué d'autant de trous qu'il y a d'étoiles au ciel repose à ses côtés. Nous avons dit repose, et nous nous hâtons de nous reprendre ; repose est un mot bien impropre employé à l'endroit de ce carton, car le joueur — il est incontestable que c'est un joueur — le tour- mente incessamment en le consultant de cinq mi- nutes en cinq minutes. La femme est vêtue d'une ancienne robe de soie ; chez elle, la misère est d'autant plus terrible, qu'elle 28 LA COMTESSE DE CHARNY apparaît avec des restes de luxe. Ses cheveux sont relevés en chignon avec un peigne de cuivre autre- fois doré ; ses mains sont scrupuleusement propres, et, à force de propreté, ont conservé ou plutôt ont acquis un certain air aristocratique ; ses ongles, que M. le baron de Taverney, dans son réalisme brutal, appelait de la corne, sont habilement arrondis vers la pointe ; enfin, des pantoufles passées de ton, éraillées en certains endroits, qui furent autrefois brodées d'or et de soie, jouent à ses pieds, couverts par des restes de bas à jour. Quant au visage, nous l'avons dit, c'est celui d'une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, qui, s'il était artistement travaillé à la mode du temps, pourrait permettre à celle qui le porte de se donner cet âge auquel, pendant un lustre, comme dit l'abbé de Celle, et même pendant deux lustres, les femmes se cramponnent avec acharnement, — vingt-neuf ans ; — mais qui, privé de rouge et de blanc, dénué, par conséquent, de tous moyens de cacher les douleurs et les misères, cette troisième et quatrième aile du temps, accuse quatre ou cinq années de plus que la réalité. Au reste, toute dénuée qu'est cette figure, on se prend à rêver en la voyant ; et, sans pouvoir se faire de réponse, tant l'esprit, si hardi que soit son vol, hésite à franchir une pareille distance, on se demande dans quel palais doré, dans quel carrosse à six chevaux, au milieu de quelle poussière royale, on a vu un resplendissant visage dont celui-ci n'est que le pâle reflet. L'enfant a cinq ans, comme nous l'avons dit ; il a les cheveux frisés d'un chérubin, les joues rondes d'une pomme d'api, les yeux diabohques de sa LA COMTESSE DE CHARNY 29 mère, la bouche gourmande de son père, la paresse et les caprices de tous les deux. Il est vêtu d'un reste d'habit de velours nacarat, et, tout en mangeant un morceau de pain beurré de confitures chez l'épicier du coin, il effile les débris d'une vieille ceinture tricolore frangée de cuivre, dans le fond d'un vieux chapeau de feutre gris perle. Le tout est éclairé par une chandelle à lumignon gigantesque à laquelle une bouteille vide sert de chandelier, et qui, tout en plaçant l'homme aux cartes dans la lumière, laisse le reste de l'apparte- ment dans une demi-obscurité. Cela posé, et comme, selon notre prévision, l'ins- pection à l'œil nu ne nous a rien appris, écoutons. C'est l'enfant qui rompt le premier le silence, en jetant par-dessus sa tête sa tartine de pain, qui va retomber sur le pied du lit, réduit à un matelas. — Maman, dit-il, je ne veux plus de pain et de confitures... pouah ! — Eh bien, que veux-tu, Toussaint ? — Je veux un bâton de sucre d'orge rouge. — Entends-tu, Beausire ? dit la femme. Puis, voyant qu'absorbé dans ses calculs, Beau- sire ne répond pas : — Entends-tu ce que dit ce pauvre enfant ? re- prend-elle plus haut. Même silence. Alors, ramenant son pied à la hauteur de la main, et, prenant sa pantoufle qu'elle jette au nez du cal- culateur : — Hé ! Beausire ! dit-elle. — Eh bien, qu'y a-t-il ? demande celui-ci avec un visible accent de mauvaise humeur. 30 LA COMTESSE DE CHARNY — Il y a que Toussaint demande du sucre d'orge rouge, parce qu'il ne veut plus de confitures, pauvre enfant ! — Il en aura demain. — J'en veux aujourd'hui, j'en veux ce soir, j'en veux tout de suite, moi ! crie l'enfant d'un ton pleurard qui menace de devenir orageux. — Toussaint, mon ami, dit le père, je te con- seille de nous accorder du silence, ou tu aurais affaire à papa. L'enfant jeta un cri, mais qui lui était bien plutôt arraché par le caprice que par l'effroi. — Touche un peu au petit, ivrogne, et tu auras affaire à moi ! dit la mère en allongeant vers Beau- sire cette main blanche qui, grâce aux soins qu'a- vait pris sa propriétaire d'en efftler les ongles, pou- vait au besoin devenir une griffe, — Eh ! qui diable veut y toucher, à cet enfant ? Tu sais bien que c'est une façon de parler, madame Oliva, et que, si, de temps en temps, on bat les habits de la mère, on a toujours respecté la casaque de l'enfant... Allons, venez embrasser ce pauvTC Beausire, qui, dans huit jours, sera riche comme un roi ; allons, venez, ma petite Nicole. — Quand vous serez riche comme un roi, mon mignon, il sera temps de vous embrasser ; mais, d'ici là, nenni ! — Mais puisque je te dis que c'est comme si j'a- vais là un million ; fais-moi une avance, ça nous portera bonheur : le boulanger nous fera crédit. — Un homme qui remue des millions, et qui demande au boulanger crédit pour un pain de quatre livres ! — Je veux du sucre d'orge rouge, moi ! cria l'en- LA COMTESSE DE CHARNY 31 fant d'un ton qui devenait de plus en plus mena- çant. — Voyons, l'homme aux millions, donne un mor- ceau de sucre d'orge à cet enfant. Beausire fit un mouvement pour porter la main à sa poche, mais la main n'accomplit pas même la moitié de la route. — Eh ! dit-il, tu sais bien que je t'ai donné hier ma dernière pièce de vingt-quatre sous. — Puisque tu as de l'argent, mère, dit l'enfant se retournant vers celle que le respectable M. de Beausire venait d'appeler tour à tour Oliva et Nicole, donne-moi un sou pour aller chercher du sucre d'orge rouge. — Tiens, en voilà deux, méchant enfant, et prends garde de tomber en descendant par les escaliers. — Merci, petite mère, dit l'enfant en sautant de joie et en tendant la main. — Allons, viens ici, que je te remette ta ceinture et ton chapeau, petit drôle ! afin qu'on ne dise pas que M. de Beausire laisse aller son enfant tout dé- loqueté par les rues, ce qui lui est bien égal, à lui, qui est un sans-cœur, mais ce qui me ferait mourir de honte, moi. L'enfant avait bonne envie, au risque de ce que pourraient dire les voisins sur l'héritier présomptif de la maison Beausire, de se priver de son chapeau et de sa ceinture, dont il n'avait reconnu l'utilité que tant que, par leur fraîcheur et leur éclat, ils avaient excité l'admiration des autres enfants. Mais, comme ceinture et chapeau étaient une des conditions de la pièce de deux sous, il fallait bien que, tout récalcitrant qu'il était, le jeune matamore passât par là. 32 LA COMTESSE DE CHARNY Il s'en consola en mettant, avant de sortir, sa pièce de dix centimes sous le nez de son père, qui, absorbé dans ses calculs, se contenta de sourire à cette charmante espièglerie. Puis on entendit son pas craintif, quoique hâté par la gourmandise, se perdre dans les escaliers. La femme, après avoir suivi des yeux son enfant jusqu'à ce que la porte se fût refermée sur lui, ra- mena son regard du fils au père, et, après un instant de silence : — Ah çà ! monsieur de Beausire, dit-elle, il fau- dra pourtant que votre intelligence nous tire de la misérable position où nous sommes; sans quoi, il faudra que j'aie recours à la mienne. Et elle prononça ces derniers mots en minaudant, comme une femme à qui son miroir aurait dit le matin : <( Sois tranquille, avec ce visage-là, l'on ne meurt pas de faim ! » — Aussi, ma petite Nicole, répondit M. de Beau- sire, tu vois que je m'en occupe. — Oui, en remuant des cartes et en piquant des cartons. — Mais puisque je te dis que je l'ai trouvée I — Quoi ? — Ma martingale. — Bon ! voilà que cela recommence. Monsieur de Beausire, je vous préviens que je vais chercher de mémoire parmi mes anciennes connaissances s'il n'y en aurait pas quelqu'une qui eût le pouvoir de vous faire mettre comme fou à Charenton. — Mais puisque je te dis qu'elle est infaillible ! — Ah I si M. de Richelieu n'était pas mort ! murmura la femme à demi-voix. — Que dis-tu ? LA COMTESSE DE CHARNY 33 — Si M. le cardinal de Rohan n'était pas ruiné ! — Hein ? — Et si madame de la Motte n'était pas en fuite ! — Plaît-n ? — On retrouverait des ressources, et l'on ne se- rait pas obligée de partager la misère d'un vieux reître comme celui-là. Et, d'un geste de reine, mademoiselle Nicole Legay, dite madame Oliva, désigna dédaigneuse- ment Beausire. — Mais puisque je te* dis, répéta celui-ci avec le ton de la conviction, que demain nous serons riches ! — A millions ? — A millions ! — Monsieur de Beausire, montrez-moi les dix premiers louis d'or de vos millions, et je croirai au reste. — Eh bien, vous les verrez ce soir, les dix pre- miers louis d'or ; c'est justement la somme qui m'est promise. — Et tu me les donneras, mon petit Beausire ? dit vivement Nicole. — C'est-à-dire que je t'en donnerai cinq, pour acheter une robe de soie, à toi, et un habit de ve- lours au petit ; puis, avec les cinq autres... — Eh bien, avec lea cinq autres ? — Je te rapporterai le million promis. — Tu vas encore jouer, malheureux ? — Mais puisque je te dis que j'ai trouvé une martingale infaillible ! — Oui, la sœur de celle avec laquelle tu as mangé les soixante mille livres qui te restaient de ton affaire sur le Portugal. u. 2 34 LA COMTESSE DE CHARNY — Argent mal acquis ne profite pas, dit sen- tencieusement Beausire, et j'ai toujours eu idée que c'était la façon dont cet argent nous était venu qui nous avait porté malheur. — Il paraît que celui-ci t'arrive d'héritage, alors. Tu avais un oncle qui est mort en Amérique ou dans les Indes, et qui te laisse dix louis ? — Ces dix louis, mademoiselle Nicole Legay, dit Beausire avec un certain air supérieur, ces dix louis, entendez-vous ? seront gagnés, non seule- ment honnêtement, mais encore honorablement, et pour une cause dans laquelle je me trouve inté- ressé, ainsi que toute la noblesse de France. — Vous êtes donc noble, monsieur Beausire ? dit en ricanant Nicole. — Dites de Beausire, mademoiselle Legay, de Beausire, appuya-t-il, comme le constate l'acte de naissance de votre enfant rédigé dans la sacristie de l'église Saint-Paul, et signé de votre serviteur, Jean-Baptiste-Toussaint de Beausire, le jour où je lui ai donné mon nom... — Beau cadeau que vous lui avez fait là ! mur- mura Nicole. — Et ma fortune ! ajouta emphatiquement Beausire. — Si le bon Dieu ne lui envoie pas autre chose, dit Nicole en secouant la tête, le pauvre petit est bien sûr de vivre d'aumône, et de mourir à l'hô- pital. — En vérité, mademoiselle Nicole, dit Beausire d'un air dépité, c'est à n'y pas tenir, vous n'êtes jamais contente. — Mais n'y tenez pas ! s'écria Nicole lâchant la digue à sa colère longtemps contenue. Eh ! bon LA COMTESSE DE CHARNY 35 Dieu, qui donc vous prie d'y tenir ? Dieu merci ! je ne suis pas embarrassée de ma personne ni de celle de mon enfant, et, dès ce soir même, je puis, moi aussi, chercher fortune ailleurs. Et Nicole, se levant, fit trois pas pour marcher vers la porte. Beausire, de son côté, en fit un vers cette même porte, qu'il barra en ouvrant les deux bras. — Mais puisqu'on te dit, méchante, reprit-il, que cette fortune... — Eh bien ? demanda Nicole. — Elle vient ce soir ; puisqu'on te dit que, la martingale fût-elle fausse, — ce qui est impossible d'après mes calculs, — ce serait cinq louis de per- dus, et voilà tout. — Il y a des moments où cinq louis, c'est une fortune, entendez-vous, monsieur le dépensier ! Vous ne savez pas cela, vous, qui avez mangé de l'or gros comme cette maison. — Cela prouve mon mérite, Nicole ; si j'ai mangé cet or, c'est que je l'avais gagné, et, si je l'avais gagné, c'est que je puis le gagner encore, d'ailleurs ; il y a un Dieu pour les gens... adroits. — Ah ! oui, compte là-dessus ! — Mademoiselle Nicole, dit Beausire, seriez-vous athée, par hasard ? Nicole haussa les épaules. — Seriez-vous de l'école de M. de Voltaire, qui nie la Providence ? — Beausire, vous êtes un sot, dit Nicole. — C'est qu'il n'y aurait rien d'étonnant, sortant flu peuple, que vous eussiez de ces idées-là. Je vous préviens que ce ne sont pas celles qui appartien- nent à ma caste sociale et à mon opinion politique. 36 LA COMTESSE DE CHARNY — Monsieur de Beausire, vous êtes un insolent, dit Nicole. — Moi, je crois, entendez-vous ? moi, j'ai la foi ; et quelqu'un me dirait : « Ton fils, Jean-Baptiste- Toussaint de Beausire, qui est descendu pour acheter du sucre d'orge rouge avec une pièce de deux sous, va remonter avec une bourse pleine d'of dans la main », que je répondrais : « Cela peut être, si c'est la volonté de Dieu ! » Et Beausire leva béatement les yeux au ciel. — Beausire, vous êtes un im^bécile, dit Nicole. Elle n'avait pas achevé ces mots, que l'on en- tendit dans les escaliers la voix du jeune Tous- saint. — Papa ! maman ! criait-il. Beausire et Nicole prêtaient l'oreille à cette voix chérie. — Papa ! maman ! répétait la voix en se rap- prochant de plus en plus. — Qu'est-il arrivé ? cria Nicole en ouvrant la porte avec une sollicitude toute maternelle. Viens, mon enfant, viens ! — Papa ! maman ! continua la voix en se rap- prochant toujours, comme celle d'un ventriloque qui fait semblant d'ouvrir le panneau d'une cave. — Je ne serais pas étonné, dit Beausire saisis- sant dans cette voix ce qu'elle avait de joyeux, je ne serais pas é1;onné que le miracle se réalisât, et que le petit eût trouvé la bourse dont je parlais tout à l'heure. En ce moment, l'enfant apparaissait sur la der- nière marche de l'escalier, et se précipitait dans la chambre, tenant à la bouche son morceau de sucre d'orge rouge, serrant de son bras gauche un sac LA COMTESSE DE CHARNY 37 de sucreries contre sa poitrine, et montrant, dans sa main droite ouverte et étendue, un louis d'or, qui, à la lueur de la maigre chandelle, reluisait comme l'étoile Aldébaran. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Nicole laissant la porte se refermer toute seule. Que t'est-il donc arrivé, pauvre cher enfant ? Et elle couvrait le visage gélatineux du jeune Toussaint de ces baisers maternels que rien ne dégoûte, parce qu'ils semblent tout épurer. — Il y a, dit Beausire en s'emparant adroitement du louis, et en l'examinant à la chandelle, il y a que c'est un vrai louis d'or, valant vingt-quatre livres. Puis, revenant à l'enfant : — Où as-tu trouvé celui-là, marmot, que j'aille chercher les autres ? — Je ne l'ai pas trouvé, papa, dit l'enfant, on me l'a donné. — Comment ! on te l'a donné ? s'écria la mère. — Oui, maman ; un monsieur ! Nicole fut tout près, comme Beausire avait fait pour le louis, de demander où était ce monsieur-là. Mais, prudente par expérience, car elle savait Beausire susceptible à l'endroit de la jalousie, elle se contenta de répéter : — Un monsieur ? — Oui, petite mère, dit l'enfant en faisant cra- quer son sucre d'orge sous ses dents, un monsieur ! — Un monsieur ? répéta à son tour Beausire. — Oui, petit papa, un monsieur qui est entré chez l'épicier pendant que j'y étais, et qui a dit : « Monsieur l'épicier, n'est-ce pas un jeune gentil- homme nommé de Beausire que vous avez l'hon- neur de servir en ce moment ? » 38 LA COMTESSE DE CHARNY Beausire se rengorgea ; Nicole haussa les épaules. — Et qu'a répondu l'épicier, mon fils ? demanda Beausire. — Il a répondu : « Je ne sais pas s'il est gentil- homme, mais il s'appelle, en effet, Beausire. — Et ne demeure-t-il pas ici tout près ? demanda le monsieur. — Ici, dans la maison à gauche, au troi- sième, en haut de l'escalier. — Donnez toutes sortes de bonnes choses à cet enfant ; je paye », a dit le monsieur. Puis, à moi : « Tiens, petit, voilà un louis, a-t-il ajouté ; ce sera pour acheter d'autres bonbons, quand ceux-ci seront mangés. » Alors, il m'a mis le louis dans la main ; l'épicier m'a mis ce paquet sur le bras, et je suis parti bien content. — Tiens ! où est donc mon louis ? Et l'enfant, qui n'avait pas vu l'escamotage de Beausire, se mit à chercher son louis de tous les côtés. — Petit maladroit, dit Beausire, tu l'auras perdu ! — Mais non ! mais non ! mais non ! dit l'enfant. Cette discussion eût pu devenir plus sérieuse sans l'événement qui va suivre, et qui devait nécessairement y mettre fin. Tandis que l'enfant, doutant encore de lui-même, cherchait à terre le louis d'or, qui reposait déjà dans le double fond de la poche du gilet de Beau- sire ; tandis que Beausire admirait l'intelligence du jeune Toussaint qui venait de se manifester par la narration que nous venons de rapporter, et qui s'est peut-être un peu améliorée sous notre plume ; tandis que Nicole, tout en partageant l'en- thousiasme de son amant pour cette précoce fa- conde, se demandait sérieusement quel pouvait LA COMTESSE DE CHARNY 39 être ce donneur de bonbons et ce bailleur de louis d'or, la porte s'ou^^it lentement, et une voix pleine de douceur fit entendre ces mots : — Bonsoir, mademoiselle Nicole ; bonsoir, mon- sieur de Beausire ; bonsoir, jeune Toussaint. Chacun se retourna vers le côté d'où venait cette voix. Sur le seuil, la figure souriant à ce tableau de famille, se tenait un homme fort élégamment vêtu. — Ah ! le monsieur aux bonbons ! s'écria le jeune Toussaint. — Le comte de Cagliostro ! dirent ensemble Ni- cole et Beausire. — Vous avez là un charmant enfant, monsieur de Beausire, dit le comte, et vous devez vous trou- ver bien heureux d'être père ! IV où LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE RETROUVER M. DE BEAUSIRE TEL QU'iL l' AVAIT QUITTÉ Il y eut, après ces gracieuses paroles du comte, un moment de silence pendant lequel Cagliostro s'a- vança jusqu'au milieu de la chambre, et jeta un regard scrutateur autour de lui, sans doute pour apprécier la situation morale, et surtout pécu- niaire, des anciennes connaissances au milieu des- quelles ces menées terribles et souterraines dont il était le centre le ramenaient inopinément. Le résultat de ce coup d'œil, pour un homme aussi perspicace que l'était le comte, ne pouvait laisser aucun doute. Un observateur ordinaire eût deviné, ce qui était vrai, que le pauvre ménage en était à sa der- nière pièce de vingt-quatre sous. Des trois personnages au milieu desquels l'ap- parition du comte avait jeté la surprise, le premier qui rompit le silence fut celui auquel sa mémoire ne rappelait que les événements de la soirée, et auquel, par conséquent, sa conscience n'avait rien à repro- cher. — Ah ! monsieur, quel malheur ! dit le jeune Toussaint, j'ai perdu mon louis. 40 LA COMTESSE DE CHARNY 41 Nicole ouvrait la bouche pour rétablir les faits dans leur vérité, mais elle réfléchit que son silence vaudrait peut-être un second louis à l'enfant, et que, ce second louis, ce serait elle qui en hériterait. Nicole ne s'était pas trompée. — Tu as perdu ton louis, mon pauvre enfant ? dit Cagliostro. Eh bien, en voici deux ; tâche de ne pas les perdre, cette fois-ci. Et, tirant d'une bourse dont la rotondité alluma les regards cupides de Beausire deux autres louis d'or, il les laissa tomber dans la petite main collante de l'enfant. — Tiens, maman, dit celui-ci courant à Nicole, en voilà un pour toi et un pour moi. Et l'enfant partagea son trésor avec sa mère. Cagliostro avait remarqué la ténacité avec la- quelle le regard du faux sergent avait suivi sa bourse, qu'il venait d'éventrer pour donner passage aux quarante-huit livres, dans les différentes évo- lutions qu'elle avait faites depuis la sortie de sa poche jusqu'à sa rentrée. En la voyant disparaître dans les profondeurs de la veste du comte, l'amant de Nicole poussa un soupir. — Eh quoi ! monsieur de Beausire, dit Cagliostro, toujours mélancolique ? — Et vous, monsieur le comte, toujours mil- lionnaire ? — Eh ! mon Dieu ! vous qui êtes un des plus grands philosophes que j'aie connus, tant dans les derniers siècles que dans l'antiquité, vous devez connaître cet axiome qui fut en honneur à toutes les époques : L'argent ne fait pas le bonheur. Je vous ai connu riche, relativement. 42 LA COMTESSE DE CHARNY — Oui, répondit Beausire, c'est vrai ; j'ai eu jusqu'à cent mille francs. — C'est possible ; seulement, à l'époque où je vous ai retrouvé, vous en aviez déjà mangé qua- rante mille à peu près, de sorte que vous n'en aviez plus que soixante mille, ce qui, vous en convien- drez, était une somme assez ronde pour un ancien exempt. Beausire poussa un soupir. — Qu'est-ce que soixante mille livres, dit-il, comparées aux sommes dont vous disposez, vous ? — A titre de dépositaire, monsieur de Beausire, car, si nous comptions bien, je crois que ce serait vous qui seriez saint Martin, et moi qui serais le pauvre, et que vous seriez obligé, pour ne pas me laisser geler de froid, de me donner la moitié de votre manteau. Eh bien, mon cher monsieur de Beausire, rappelez-vous les circonstances dans les- quelles je vous ai rencontré ? Vous aviez, alors, comme je vous le disais tout à l'heure, à peu près soixante mille livres dans votre poche ; en étiez- vous plus heureux ? Beausire poussa un soupir rétrospectif qui pou- vait passer pour un gémissement. — Voyons, répondez, insista Cagliostro ; vou- driez-vous changer votre position actuelle, quoi- que vous ne possédiez que ce malheureux louis que vous avez pris au jeune Toussaint ?... — Monsieur ! interrompit l'ancien exempt. — Ne nous fâchons pas, monsieur de Beausire ; nous nous sommes fâchés une fois, et vous avez été forcé d'aller chercher dans la rue votre épée, qui avait sauté par la fenêtre, vous le rappelez- vous ?,.. Vous vous le rappelez, n'est-ce pas ? continua le LA COMTESSE DE CHARNY 45 comte, qui s'apercevait que Beausire ne répondait point. C'est déjà quelque chose d'avoir de la mé- moire. Eh bien, je vous le demande encore, vou- driez-vous changer votre position actuelle, quoi- que vous ne possédiez que ce malheureux louis que vous avez pris au jeune Toussaint (cette fois l'allé- gation passa sans récrimination), contre la position précaire dont je suis heureux d'avoir contribué à vous tirer ? — Non, monsieur le comte, dit Beausire ; en efïet, vous avez raison, je ne changerais pas. Hé- las ! à cette époque, j'étais séparé de ma chère Nicole ! — Et puis, légèrement traqué par la police, à propos de votre affaire du Portugal... Que diable est devenue cette affaire, monsieur de Beausire ?.,. Vilaine affaire, autant que je puis me le rappeler ! — Elle est tombée à l'eau, monsieur le comte, répondit Beausire. — Ah ! tant mieux, car elle devait fort vous inquiéter ; cependant, ne comptez pas trop sur cette noyade. Il y a de rudes plongeurs à la police, et, si trouble ou si profonde que soit l'eau, une vilaine affaire est toujours plus facile à pêcher qu'une belle perle. — Enfin, monsieur le comte, sauf la misère à la- quelle nous sommes réduits... — Vous vous trouvez heureux. De sorte qu'il ne vous faudrait qu'un millier de louis pour que ce bonheur fût complet ? Les yeux de Nicole brillèrent ; ceux de Beausire jetèrent des flammes. — C'est-à-dire, s'écria ce dernier, que, si nous avions mille louis ; c'est-à-dire que, si nous avions 44 LA COMTESSE DE CHARNY vingt-quatre mille livres, nous achèterions une campagne avec la moitié de la somme ; avec l'autre, nous nous constituerions quelque petite rente, et je me ferais laboureur ! — Comme Cincinnatus... — Tandis que Nicole se livrerait tout entière à l'éducation de notre enfant ! — Comme Comélie... Mordieu ! monsieur de Beausire, non seulement ce serait exemplaire, mais encore ce serait touchant ; vous n'espérez donc pas gagner cela dans l'affaire que vous menez en ce moment ? Beausire tressaillit. — Quelle affaire ? demanda-t-il. — Mais l'affaire où vous vous produisez comme sergent aux gardes ; l'affaire, enfin, pour laquelle vous avez rendez-vous, ce soir, sous les arcades de la place Royale. Beausire devint pâle comme un mort. — Oh ! monsieur le comte, dit-il en joignant les mains d'un air suppliant. — Quoi ? — Ne me perdez pas ! — Bon ! Voilà que vous divaguez à présent ! Est-ce que je suis le lieutenant de pohce pour v'ous perdre ? — Là ! je te l'avais bien dit, s'écria Nicole, que tu te fourrais dans une mauvaise affaire ! — Ah ! vous la connaissez, cette affaire, made- moiselle Legay ? demanda Cagliostro. — Non, monsieur le comte, mais c'est pour cela... quand il me cache une affaire, c'est qu'elle est mau- vaise, je puis être tranquille ! — Eh bien, en ce qui concerne celle-ci, chère LA COMTESSE DE CHARNY 45 demoiselle Legay, vous vous trompez, elle peut être excellente, au contraire. — Ah ! n'est-ce pas ? s'écria Beausire. M. le comte est gentilhomme, et M. le comte comprend que toute la noblesse est intéressée... — A ce qu'elle réussisse. Il est vrai que tout le peuple, de son côté, est intéressé à ce qu'elle échoue. Maintenant, si vous m'en croyez, mon cher mon- sieur de Beausire, — vous comprenez, c'est un conseil que je vous donne, un vrai conseil d'ami ; — eh bien, si vous m'en croyez, vous ne prendrez parti ni pour la noblesse ni pour le peuple. — Mais pour qui prendrai-je parti, alors ? — Pour vous. — Pour moi ? — Eh ! sans doute, pour toi, dit Nicole. Pardieu ! tu as assez pensé aux autres, il est temps de penser à toi I — Vous l'entendez, elle parle comme saint Jean- Bouche-d'Or. Rappelez- vous ceci, monsieur de Beausire, toute affaire a un bon et un mauvais côté : bon pour les uns, mauvais pour les autres ; une affaire, quelle qu'elle soit, ne peut être mauvaise pour tout le monde ou bonne pour tout le monde ; eh bien, il s'agit uniquement de se trouver du bon côté. — Ah ! ah ! et il paraîtrait que je ne suis pas du bon côté, hein ?... — Pas tout à fait, monsieur de Beausire ; non, il s'en faut du tout au tout. J'ajouterai même que, si vous vous y entêtez, — vous savez que je me mêle de faire le prophète, — j'ajouterai même que, si vous vous y entêtez, cette fois, ce ne serait pas risque de l'honneur, ce ne serait pas risque de la 46 LA COMTESSE DE CHARNY fortune que vous courriez, ce serait risque de la vie... Oui, vous seriez probablement pendu ! — Monsieur, dit Beausire en tâchant de faire contenance, mais en essuyant la sueur qui roulait sur son front, on ne pend pas un gentilhomme. — C'est vrai ; mais, pour obtenir d'avoir la tête tranchée, cher monsieiu* de Beausire, il faudrait faire vos preuves, ce qui serait long peut-être ; assez long pour ennuyer le tribunal, qui pourrait bien ordonner provisoirement que vous fussiez pendu. Après cela, vous me direz que, quand la cause est belle, peu importe le supplice. Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud. comme a dit un grand poète. — Cependant..., balbutia Beausire de plus en plus effaré. — Oui, cependant, vous n'êtes pas tellement attaché à vos opinions, que vous leur sacrifiiez votre vie ; je comprends cela... Diable ! « On ne vit qu'une fois », comme dit un autre poète moins grand que le premier, mais qui, néanmoins, pour- rait bien avoir raison sur lui. — Monsieur le comte, dit enfin Beausire, j'ai remarqué pendant le peu de relations que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous, que vous possédez une façon de parler des choses qui ferait dresser les cheveux sur la tête d'un homme timide. — Diable ! ce n'est pas mon intention, fit Ca- gliostro ; d'ailleurs, vous n'êtes pas un homme ti- mide, vous. — Non, répondit Beausire, il s'en faut même ; cependant il y a certaines circonstances... LA COMTESSE DE CHARNY 47 — Oui, je comprends ; par exemple, celles où l'on a derrière soi les galères pour vol, et devant soi la potence pour crime de lèse-nation, comme on appellerait aujourd'hui un crime qui, je sup- pose, aurait pour but d'enlever le roi. — Monsieur ! monsieur ! s'écria Beausire tout épouvanté. — Malheureux ! fit Oliva, c'était donc sur cet enlèvement que tu bâtissais tes rêves d'or ? — Et il n'avait pas tout à fait tort, ma chère demoiselle ; seulement, comme j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, il y a à chaque chose un bon et un mauvais côté, une face éclairée et une face sombre ; M. de Beausire a eu le tort de caresser la face sombre, d'adopter le mauvais côté : qu'il se retourne, voilà tout. — Est-il encore temps ? demanda Nicole. — Oh ! certainement. — Que faut-il que je fasse, monsieur le comte ? demanda Beausire. — Supposez une chose, mon cher monsieur, dit Cagliostro en se recueillant. — Laquelle ? — Supposez que votre complot échoue ; supn posez que les complices de l'homme masqué et de l'homme au manteau brun soient arrêtés ; sup- posez, il faut tout supposer dans le temps où nous vivons, supposez qu'ils soient condamnés à mort... eh ! mon Dieu on a bien acquitté Besenval et Augeard, vous voyez qu'on peut tout supposer... supposez que ces complices soient condamnés à mort ; supposez, — ne vous impatientez pas ; de suppositions en suppositions, nous arriverons à un fait ; — supposez que vous soyez un de ces com- 4« LA COMTESSE DE CHARNY plices ; supposez que vous ayez la corde au cou, et que l'on vous dise, pour répondre à vos doléances, — car, en pareille situation, si courageux qu'il soit, eh ! mon Dieu, un homme se lamente toujours peu ou prou, n'est-ce pas ?... — Achevez, monsieur le comte, je vous en sup- plie, il me semble déjà que j'étrangle. — Pardieu ! ce n'est pas étonnant, je vous suppose la corde au cou ! Eh bien, supposez qu'on vienne vous dire : « Ah ! pauvre monsieur de Beausire, cher monsieur de Beausire, c'est votre faute ! » — Comment cela ? s'écria Beausire. — Là ! vous voyez bien que, de suppositions en suppositions, nous arrivons à une réalité, puisque vous me répondez, à moi, comme si déjà vous en étiez là. — Je l'avoue. — « Comment cela ? vous répondrait la voix. Parce que, non seulement vous pouviez échapper à cette malemort qui vous tient en ses griffes, mais encore gagner mille louis avec lesquels vous eussiez acheté cette petite maison aux charmilles vertes où vous désiriez vivre, en compagnie de mademoiselle Oliva et du petit Toussaint, de cinq cents livres de rente que vous vous fussiez constituées avec les douze mille livres qui n'eussent point été employées à l'achat de la maison... vivre, comme vous le disiez, en bon cultivateur, chaussé de pantoufles l'été et de sabots l'hiver ; tandis qu'au lieu de ce char- mant horizon, nous avons là, vous surtout, devant les yeux la place de Grève, plantée de deux ou trois vilaines potences dont la plus haute vous tend les bras. Pouah ! mon pauvre monsieur de Beausire, la laide perspective ! » LA COMTESSE DE CHARNY 49 — Mais, enfin, comment aurais-je pu échapper à cette malemort ? comment aurais-je pu gagner ces mille louis qui assuraient ma tranquillité, celle de Nicole et celle de Toussaint ?... — Demanderiez-vous toujours, n'est-ce pas? « Rien de plus facile, répondrait la voix ; vous aviez là, près de vous, à deux pas, le comte de Cagliostro. — Je le connais, répondriez-vous ; un seigneur étranger qui habite Paris pour son plaisir, et qui s'y ennuie à pâmer quand il manque de nou- velles. — C'est cela même. Eh bien, vous n'aviez qu'à aller le trouver et lui dire : « Monsieur le comte... » — Mais je ne savais pas où il demeurait, s'écria Beausire ; je ne savais pas qu'il fût à Paris ; je ne savais pas même qu'il vécût encore ! — « Aussi, mon cher monsieur de Beausire, vous répondrait la voix, c'est pour cela qu'il est venu vous trouver, et, du moment qu'il est venu vous trouver, convenez-en, là, vous n'avez plus d'ex- cuse. Eh bien, vous n'aviez qu'à lui dire : « Mon- « sieur le comte, je sais combien vous êtes friand de « nouvelles ; j'en ai et des plus fraîches. Monsieur, « frère du roi, conspire... — Bah !... — Oui, avec « le marquis de Favras. — Pas possible ! — Si fait ; « j'en parle savamment, puisque je suis un des « agents de M, de Favras. — Vraiment ? et quel « est le but du complot ? — D'enlever le roi, et de « le conduire à Péronne. Eh bien, monsieur le comte, « pour vous distraire, je vais, heure par heure, si « vous le désirez, minute par minute, s'il le faut, « vous dire où en est l'affaire. » Alors, mon cher ami, le comte, qui est un seigneur généreux, vous eût répondu : <( Voulez-vous réeUement faire cela, « monsieur de Beausire ? — Oui. — Eh bien, comme 50 LA COMTESSE DE CHARNY « toute peine mérite salaire, si vous tenez la parole « donnée, j'ai là, dans un coin, vingt-quatre mille « livres que je comptais enployer à une bonne « action ; ma foi, je les passerai à ce caprice, et, le « jour où le roi sera enlevé ou M. de Favras pris, « vous viendrez me trouver, et, foi de gentilhomme, « les vingt-quatre mille livres vous seront remises, « comme vous sont remis ces dix louis, non pas à (( titre d'avance, non pas à titre de prêt, mais à « titre de simple don ! » Et, à ces paroles, comme un acteur qui répète avec les accessoires, le comte de Cagliostro tira de sa poche la pesante bourse, y introduisit le pouce et l'index, et, avec une dextérité qui témoi- gnait de son habitude à ce genre d'exercice, il y pinça juste dix louis, ni plus ni moins, que, de son côté, Beausire, il faut lui rendre cette justice, avança la main pour recevoir. Cagliostro écarta doucement cette main. — Pardon, monsieur de Beausire, dit-il, nous faisions, je crois, des suppositions ? — Oui ; mais, dit Beausire, dont les yeux bril- laient comme deux charbons ardents, n'aviez-vous pas dit, monsieur le comte, que, de suppositions en suppositions, nous arriverions au fait ? — Y sommes-nous arrivés ? Beausire hésita un moment. Hâtons-nous de dire que ce n'était pas l'hon- nêteté, la fidélité à la parole donnée, la conscience soulevée qui causait cette hésitation. Nous l'affir- merions, que nos lecteurs connaissent trop bien M. de Beausire pour ne pas nous donner un démenti. Non, c'était la simple crainte que le comte ne tînt pas sa promesse. LA COMTESSE DE CHARNY 51 — Mon cher monsieur de Beausire, dit Caglios- tro, je vois bien ce qui se passe en vous ! — Oui, répondit Beausire, vous avez raison, mon- sieur le comte, j'hésite à trahir la confiance qu'un galant homme a mise en moi. Et, levant les yeux au ciel, il secoua la tête comme quelqu'un qui se dit : « Ah ! c'est bien dur ! » — Non, ce n'est pas cela, reprit Cagliostro, et vous m'êtes une nouvelle preuve de la vérité de cette parole du sage : « L'homme ne se connaît pas soi-même ! » — Et qu'est-ce donc ? demanda Beausire un peu ébouriffé de cette facilité qu'avait le comte de lire jusqu'au plus profond des cœurs. — C'est que vous avez peur qu'après vous avoir promis les mille louis, je ne vous les donne pas. — Oh ! monsieur le comte !... — Et c'est tout naturel, je suis le premier à vous le dire ; mais je vous offre une caution. — Une caution ! Monsieur le comte n'en a cer- tes pas besoin. — Une caution qui répondra de moi corps pour corps. — Et quelle est cette caution ? demanda timide- ment Beausire. — Mademoiselle Nicole Oliva Legay. — Oh ! s'écria Nicole, si M. le comte nous pro- met, le fait est que c'est comme si nous tenions, Beausire. — Voyez, monsieur, voilà ce que c'est que de remplir scrupuleusement les promesses qu'on a fai- tes. Un jour que mademoiselle était dans la situa- tion où vous êtes, moins le complot, c'est-à-dire im jour que mademoiselle était fort recherchée 52 LA COMTESSE DE CHARNY par la police, je lui fis une offre : c'était de venir prendre retraite chez moi. Mademoiselle hésitait ; elle craignait pour son honneur. Je lui donnai ma parole, et, malgré toutes les tentations que j'eus à subir, et que vous comprendrez mieux que per- sonne, je l'ai tenue, monsieur de Beausire... Est-ce vrai, mademoiselle ? — Oh ! cela, s'écria Nicole, sur notre petit Tous- saint, je le jure ! — Vous croyez donc, mademoiselle Nicole, que je tiendrai la parole que j'engage aujourd'hui à M. de Beausire, de lui donner vingt-quatre mille livres, le jour où le roi aura pris la fuite, ou le jour que M. de Favras sera arrêté ? — sans compter, bien entendu, que je desserre ce nœud coulant qui vous étranglait tout à l'heure, et qu'il ne sera plus jamais question pour vous ni de corde ni de potence, — à propos de cette affaire du moins. Je ne réponds pas au delà ; un instant ! entendons-nous bien ! il y a des vocations... — C'est-à-dire, monsieur le comte, répondit Nicole, que, pour moi, c'est comme si le notaire y avait passé. — Eh bien, ma chère demoiselle, dit Cagliostro en alignant sur la table les dix louis qu'il n'avcdt point lâchés, faites passer votre conviction dans le cœur de M. de Beausire, et c'est une affaire con- clue. Et, de la main, il fit signe à Beausire d'aller cau- ser un instant avec Nicole. La conversation ne dura que cinq minutes ; mais il est juste de dire que, pendant ces cinq minutes, elle fut des plus animées. En attendant, Cagliostro regardait à la chandelle LA COMTESSE DE CHARNY 53 le carton piqué, et faisait des mouvements de tête comme pour saluer une vieille connaissance. — Ah ! ah ! dit-il, c'est la fameuse martingale de M. Law que vous avez retrouvée là ? J'ai perdu un million sur cette martingale. Et il laissa négligemment retomber la carte sur la table. Cette observation de Cagliostro parut donner une nouvelle activité à la conversation de Nicole et de Beausire. Enfin, Beausire parut décidé. Il vint à Cagliostro la main étendue, comme un maquignon qui veut conclure un indissoluble marché. Mais le comte se recula en fronçant le sourcil. — Monsieur, dit-il, entre gentilshommes la parole vaut le jeu ; vous avez la mienne, donnez-moi la vôtre. — Foi de Beausire, monsieur le comte, c'est convenu. — Cela suffit, monsieur, dit Cagliostro. Puis, tirant de son gousset une montre sur la- quelle était le portrait du roi Frédéric de Prusse, enrichi de diamants : — Il est neuf heures moins un quart, monsieur de Beausire, dit-il ; à neuf heures précises, vous êtes attendu sous les arcades de la place Royale, du côté de l'hôtel Sully ; prenez ces dix louis, mettez- les dans la poche de votre veste, endossez votre habit, ceignez votre épée, passez le pont Notre- Dame et suivez la rue Saint- Antoine ; il ne faut pas vous faire attendre ! Beausire ne se le fit pas dire à deux fois. Il prit les dix louis, les mit dans sa poche, endossa son habit, et ceignit son épée. 54 LA COMTESSE DE CHARNY — Où retrouverai-] e monsieur le comte ? — Au cimetière Saint-Jean, s'il vous plaît... Quand on veut, sans être entendu, causer d'af- faires pareilles à celles-ci, mieux vaut en causer chez les morts que chez les vivants. — Et à quelle heure ? — Mais à l'heure que vous serez libre ; le pre- mier venu attendra l'autre. — Monsieur le comte a quelque chose à faire ? demanda Beausire avec inquiétude en voyant que Cagliostro ne s'apprêtait pas à le suivre. — Oui, répondit Cagliostro, j'ai à causer avec mademoiselle Nicole. Beausire fit un mouvement. — Oh ! soyez tranquille, cher monsieur de Beau- sire, j'ai respecté son honneur quand elle était jeune fille, à plus forte raison le respecterai- je quand elle est mère de famille. Allez, monsieur de Beausire, allez. Beausire jeta un regard à Nicole, regard dans lequel il sembla lui dire : « Madame de Beausire, soyez digne de la confiance que j'ai en vous. » Il embrassa tendrement le jeune Toussaint, salua avec un respect mêlé d'inquiétude le comte de Cagliostro, et sortit j liste comme l'horloge de Notre- Dame sonnait les trois quarts avant neuf heures. ŒDIPE ET LOTH Il était minuit moins quelques minutes, lorsqu'un homme, débouchant par la rue Royale dans la rue Saint-Antoine, suivit cette dernière jusqu'à la fontaine Sainte-Catherine, s'arrêta un instant der- rière l'ombre qu'elle projetait, pour s'assurer qu'il n'était point épié, prit l'espèce de ruelle qui con- duisait à l'hôtel Saint-Paul, et, arrivé là, s'en- gagea dans la rue, à peu près sombre et tout à fait déserte, du Roi-de-Sicile ; puis, rcQentissant le pas à mesure qu'il s'avançait vers l'extrémité de la rue que nous venons de nommer, il entra avec hésita- tion dans celle de la Croix-Blanche et s'arrêta, hé- sitant de plus en plus, devant la grille du cimetière Saint- Jean. Là, et comme si ses yeux eussent craint de voir sortir un spectre hors de terre, il attendit, essuyant avec la manche de son habit de sergent la sueur qui coulait de son front. Et, en effet, au moment même où commençait de sonner minuit, quelque chose de pareil à une ombre apparut, se glissant à travers les ifs et les cyprès. Cette ombre s'approcha de la grille, et bien- tôt, au grincement d'une clef dans la serrure, on put 65 56 LA COMTESSE DE CHARNY s'apercevoir que le spectre, si c'en était un, avait non seulement la faculté de sortir de son tombeau, mais encore, une fois sorti de son tombeau, celle de sortir du cimetière. A ce grincement, le militaire se recula. — Eh bien ! monsieur de Beausire, dit la voix railleuse de Cagliostro, ne me reconnaissez-vous point, ou avez-vous oublié notre rendez-vous ? — Ah ! c'est vous, dit Beausire respirant comme im homme dont le cœur est soulagé d'un grand poids, tant mieux ! Ces diablesses de rues sont si sombres et si désertes, qu'on ne sait pas si mieux vaut y rencontrer âme qui y vive qu'y cheminer seul. — Ah bah ! fit Cagliostro ; vous, craindre quel- que chose, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit ? Vous ne me ferez pas accroire cela ; un brave comme vous qui chemine l'épée au côté ! Au reste, passez de ce côté-ci de la grille, cher mon- sieur de Beausire, et vous serez tranquille, vous n'y rencontrerez que moi. Beausire se rendit à l'invitation, et la serrure, qui avait grincé pour ouvrir la porte devant lui, grinça pour refermer la porte derrière lui. — Là ! maintenant, dit Cagliostro, suivez ce petit sentier, cher monsieur, et, à vingt pas d'ici, nous trouverons une espèce d'autel ruiné, sur les marches duquel nous serons à merveille pour causer de nos petites affaires. Beausire se mit en devoir d'obéir à Cagliostro ; mais, après un instant d'hésitation : — Où diable voyez- vous un chemin ? dit-il. Je ne vois que des ronces qui me déchirent les chevilles, et des herbes qui me montent jusqu'aux genoux. LA COMTESSE DE CHARNY 57 — Le fait est que ce cimetière est un des plus mal tenus que je connaisse ; mais cela n'est point éton- nant : vous savez que l'on n'y enterre guère que les condamnés qui ont été exécutés en Grève, et, pour ces pauvres diables, on n'y met pas tant de façon. Cependant, mon cher monsieur de Beausire, nous avons ici de véritables illustrations. S'il faisait jour, je vous montrerais la place où est enterré Boute- ville de Montmorency, décapité pour s'être battu en duel ; le chevalier de Rohan, décapité pour avoir conspiré contre le gouvernement ; le comte de Hom, roué pour avoir assassiné un juif ; Damiens, écartelé pour avoir essayé de tuer Louis XV ; que sais-je ? Oh ! vous avez tort de médire du cimetière Saint- Jean, monsieur de Beausire ; c'est un cime- tière mal tenu, mais bien habité. Beausire suivait Cagliostro, emboîtant son pas dans le sien aussi régulièrement qu'un soldat du second rang a l'habitude de le faire avec son chef de file. — Ah ! dit Cagliostro en s'arrêtant tout à coup, de manière que Beausire, qui ne s'attendait point à cette halte subite, lui donna du ventre dans le dos. Tenez, voici du tout frais ; c'est la tombe de votre confrère Fleur-d'Épine, un des assassins du boulanger François, qui a été pendu, il y a huit jours, par arrêt du Châtelet ; cela doit vous inté- resser, monsieur de Beausire ; c'était comme vous un ancien exempt, un faux sergent et un vrai ra- coleur. Les dents de Beausire claquaient littéralement ; iLlui semblait que ces ronces, au milieu desquelles il marchait, étaient autant de mains crispées sor- tant de terre pour le tirer par les jambes, et lui 58 LA COMTESSE DE CHARNY faire comprendre que la destinée avait marqué là la place où il devait dormir du sommeil étemel. — Ah I dit enfin Cagliostro s'arrêtant près d'une espèce de ruine, nous sommes arrivés. Et, s'asseyant sur un débris, il indiqua du doigt à Beausire une pierre qui semblait placée côte à côte de la première pour épargner à Cinna la peine d'approcher son siège de celui d'Auguste. Il était temps; les jambes de l'ancien exempt flageolaient de telle façon, qu'il tomba sur la pierre plutôt qu'il ne s'y assit. — Allons, maintenant que nous voici bien à notre aise pour causer, cher monsieur de Beausire,, dit Cagliostro, voyons, que s'est-il passé ce soir sous les arcades de la place Royale ? La séance devait être intéressante. — Ma foi ! dit Beausire, je vous avoue, monsieur le comte, que j'ai, dans ce moment-ci, la tête un peu bouleversée, et, en vérité, je crois que nous gagnerions tous les deux à ce que vous voulussiez bien m'interroger. — Soit ! dit Cagliostro. Je suis bon prince, et, pourvu que j'arrive à ce que je veux savoir, peu m'importe la forme. Combien étiez-vous sous les arcades de la place Royale ? — Six, moi compris. — Six, vous compris, cher monsieur de Beau- sire. Voyons si ce sont bien les hommes que je pense. Primo, vous, cela ne fait pas de doute. Beausire poussa un soupir, indiquant qu'il aurait autant aimé que le doute fût possible. — Vous me faites bien de l'honneur, dit-il, de commencer par moi, quand il y a de si grands per- sonnages à côté de moi. LA COMTESSE DE CHARNY 59 — Mon cher, je suis les préceptes de l'Évangile ; l'Évangile ne dit-il point : « Les premiers seront les derniers » ? Si les premiers doivent être les derniers, les derniers se trouveront naturellement être les premiers. Je procède donc, comme je vous le dis, selon l'Évangile. Il y avait d'abord vous, n'est-ce pas Oui, fit Beausire. — Puis il y avait votre ami Tourcaty, n'est-il pas vrai ? un ancien officier recruteur, qui se charge de lever la légion du Brabant ? — Oui, fit Beausire, il y avait Tourcaty. — Puis un bon royaliste, nommé Marquié, ci- devant sergent aux gardes françaises, maintenant sous-lieutenant d'une compagnie du centre ? — Oui, monsieur le comte, il y avait Marquié. — Puis M. de Favras ? — Puis M. de Favras. — Puis l'homme masqué ? — Puis l'homme masqué. — Avez- vous quelque renseignement à me don- ner sur cet homme masqué, monsieur de Beausire ? Beausire regarda Cagliostro si fixement, que ses deux yeux semblèrent s'allumer dans l'obscurité. — Mais, dit-il, n'est-ce pas... ? Et il s'arrêta comme s'il eût craint de commettre un sacrilège en allant plus loin. — N'est-ce pas qui ? demanda Cagliostro. — N'est-ce pas... ? — Ah çà ! mais vous avez un nœud à la langue, mon cher monsieur de Beausire ; il faut faire at- tention à cela. Les nœuds à la langue amènent quelquefois les nœuds au cou, et ceux-ci, pour être des nœuds coulants, n'en sont que plus dangereux. 6o LA COMTESSE DE CHARNY — Mais, enfin, reprit Beausire, forcé dans ses derniers retranchements, n'est-ce pas Monsieur ? — Monsieur quoi ? demanda Cagliostro. — Monsieur... Monsieur, frère du roi? — Ah ! cher monsieur de Beausire, que le mar- quis de Favras, qui a intérêt à faire croire qu'il touche la main d'un prince du sang dans toute cette affaire, dise que l'homme masqué est Monsieur, cela se conçoit : qui ne sait pas mentir ne sait pas conspirer ; mais que vous et votre ami Tourcaty, deux recruteurs, c'est-à-dire deux hommes habitués à prendre la mesure de leur prochain par pieds, par pouces et par lignes, se laissent tromper de la sorte, ce n'est point probable. — En effet, dit Beausire. — Monsieur a cinq pieds trois pouces sept lignes, poursuivit Cagliostro, et l'homme masqué a près de cinq pieds six pouces. — C'est vrai, dit Beausire, et j'y avais déjà songé ; mais, si ce n'est pas Monsieur, qui donc cela peut-il être ? — Ah ! pardieu ! je serais heureux et fier, mon cher monsieur de Beausire, dit Cagliostro, d'avoir quelque chose à vous apprendre, quand je croyais avoir à apprendre quelque chose de vous. — Alors, dit l'ancien exempt, qui rentrait peu à peu dans son état naturel, au fur et à mesure que peu à peu il rentrait dans la réalité, alors, vous savez qui est cet homme, vous, monsieur le comte ? — Parbleu ! — Y aurait-il indiscrétion à vous demander?.,. — Son nom ? Beausire fit de la tête signe que c'était cela qu'il désirait. LA COMTESSE DE CHARNY 6i — Un nom est toujours une chose grave à dire, monsieur de Beausire, et, en vérité, j'aimerais mieux que vous devinassiez. — Deviner... Il y a quinze jours que je cherche. — Ah ! parce que personne ne vous aide. — Aidez-moi, monsieur le comte. — Je ne demande pas mieux. Connaissez-vous l'histoire d' Œdipe ? — Mal, monsieur le comte. J'ai vu jouer la pièce une fois à la Comédie-Française, et, vers la fin du quatrième acte, j'ai eu le malheur de m'endormir. — Peste ! je vous souhaite toujours de ces mal- heurs-là, mon cher monsieur. — Vous voyez, cependant, qu'aujourd'hui cela me porte préjudice. — Eh bien ! en deux mots, je vais vous dire ce que c'était qu'Œdipe. Je l'ai connu enfant à la cour du roi Polybe, et vieux à celle du roi Admète ; vous pouvez donc croire ce que je vous en dis, mieux que vous ne croiriez ce qu'auraient pu vous en dire Eschyle, Sophocle, Sénèque, Corneille, Voltaire ou M. Ducis, qui en ont fort entendu parler, c'est possi- ble, mais qui n'ont pas eu l'avantage de le connaître. Beausire fit un mouvement comme pour deman- der à Cagliostro une explication sur cette étrange prétention émise par lui, d'avoir connu un homme mort il y avait quelque trois mille six cents ans ; mais sans doute pensa-t-il que ce n'était pas la peine d'interrompre le narrateur pour si peu, il ar- rêta donc son mouvement, et le continua par un signe qui voulait dire : « Allez toujours, j'écoute. » Et, en effet, comme s'il n'eût rien remarqué, Cagliostro allait toujours. — J'ai donc connu Œdipe. On lui avait prédit 62 LA COMTESSE DE CHARNY qu'il devait être le meurtrier de son père et l'époux de sa mère. Or, croyant Polybe son père, il le quitta sans rien dire et partit pour la Phocide. Au moment de son départ, je lui donnai le conseil, au lieu de prendre la grand'route de Daulis à Delphes, de prendre par la montagne un chemin que je con- naissais ; mais il s'entêta, et, comme je ne pouvais lui dire dans quel but je lui donnais ce conseil, toutes mes exhortations pour le faire changer de route furent inutiles. Il résulta de cet entêtement que ce que j'avais prévu arriva. A l'embranche- ment du chemin de Delphes à Thèbes, il rencontra un homme suivi de cinq esclaves : l'homme était monté sur un char, et le char barrait tout le chemin ; tout aurait pu s'arranger si l'homme au char eût consenti à prendre un peu à gauche, et Œdipe un peu à droite, mais chacun voulut tenir le milieu de la route. L'homme au char était d'un tempérament colérique ; Œdipe était d'un naturel peu patient. Les cinq esclaves se jetèrent, les uns après les autres, au-devant de leur maître, et les uns après les autres tombèrent ; puis, après eux, leur maître tomba à son tour. Œdipe passa sur six cadavres, et, parmi ces six cadavres, il y avait celui de son père. — Diable ! fit Beausire. — Puis il reprit la route de Thèbes ; or, sur la route de Thèbes s'élevait le mont Phicion, et, dans un sentier plus étroit encore que celui où Œdipe tua son père, un singulier animal avait sa caverne. Cet animal avait les ailes d'un aigle, la tête et les mamelles d'une femme, le corps et les griffes d'un lion. — Oh ! oh ! fît Beausire, croyez-vous, monsieur le comte, qu'il existe de pareils monstres ? LA COMTESSE DE CHARNY 63 — Je ne saurais vous l'afïirmer, cher monsieur de Beausire, répondit gravement Cagliostro, at- tendu que, lorsque j'allai à Thèbes par le même chemin, mille ans plus tard, du temps d'Épami- nondas, le sphinx était mort. En somme, à l'épo- que d' Œdipe, il était vivant, et l'une de ses manies était de se tenir sur la route, proposant une énigme aux passants, et les mangeant dès qu'ils n'en pou- vaient pas deviner le mot. Or, comme la chose durait depuis plus de trois siècles, les passants devenaient de plus en plus rares, et le sphinx avait les dents fort longues. Lorsqu'il aperçut Œdipe, il alla se mettre au milieu de la route, et, levant la patte pour faire signe au jeune homme de s'ar- rêter : « Voyageur, lui dit-il, je suis le sphinx. — Eh bien, après ? demanda Œdipe. — Eh bien, le destin m'a envoyé sur la terre pour proposer une énigme aux mortels ; s'ils ne la devinent pas, ils m'appartiennent ; s'ils la devinent, j'appartiens à la mort, et je me précipite de moi-même dans l'abîme où, jusqu'à présent, j'ai précipité les cada- vres de tous ceux qui ont eu le malheur de me trou- ver sur leur route. » Œdipe jeta un regard au fond du précipice, et le vit blanc d'ossements. « C'est bien, dit le jeune homme, quelle est l'énigme ? — L'énigme, la voici, dit l'oiseau-lion : Quel est l'ani- mal qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, et sur trois le soir ? » Œdipe réfléchit un instant ; puis, avec un sourire qui ne laissa point que d'inquiéter le sphinx : <( Et, si je devine, dit-il, tu te précipiteras de toi-même dans l'abîme ? — C'est la loi, répondit le sphinx. — Eh bien, répon- dit Œdipe, cet animal, c'est l'homme. » — Comment 1 l'homme ? interrompit Beausire, 64 LA COMTESSE DE CHARNY qui prenait intérêt à la conversation, comme s'il se fût agi d'un fait contemporain. — Oui, l'homme ! l'homme, qui, dans son en- fance, c'est-à-dire au matin de sa vie, marche sur ses pieds et sur ses mains ; qui, dans son âge mûr, c'est-à-dire à midi, marche sur ses deux pieds, et qui, le soir, c'est-à-dire dans sa vieillesse, s'appuie sur un bâton. — Ah ! s'écria Beausire, c'est mordieu vrai !... Embêté, le sphinx ! — Oui, mon cher monsieur de Beausire, si bien embêté, qu'il se précipita la tête la première dans l'abîme, et qu'ayant eu la loyauté de ne point se servir de ses ailes, ce que vous trouverez probable- ment bien niais de sa part, il se brisa la tête sur les rochers. Quant à Œdipe, il poursuivit son chemin, arriva à Thèbes, trouva Jocaste veuve, l'épousa et accomplit ainsi la prophétie de l'oracle qui avait dit qu'il tuerait son père et épouserait sa mère. — Mais, enfin, monsieur le comte, dit Beausire, quelle analogie voyez-vous entre l'histoire d'CBdipe et celle de l'homme masqué ? — Oh ! une grande... attendez ! D'abord, vous avez désiré savoir son nom. — Oui. — Et, moi, je vous ai dit que j'allais vous pro- poser une énigme ; il est vrai que je suis de meil- leure pâte que le sphinx, et que je ne vous dévo- rerai pas, si vous avez le malheur de ne pas la deviner. Attention, je lève la patte : Quel est le sei- gneur de la cour qui est le petit-fils de son père, le frère de sa mère, et l'oncle de ses sœurs ? — Ah ! diable, fit Beausire tombant dans une rêverie non moins profonde que celle d'Œdipe. LA COMTESSE DE CHARNY 65 — Voyons, cherchez, mon cher monsieur, dit Caghostro. — x\idez-moi un peu, monsieur le comte. — Volontiers... Je vous ai demandé si vous con- naissiez l'histoire d'Œdipe. — Vous m'avez fait cet honneur-là. — Maintenant, nous allons passer de l'histoire païenne à l'histoire sacrée. Connaissez-vous l'anec- dote de Loth ? — Avec ses filles ? — Justement. — Parbleu, si je la connais ! Mais attendez donc. Eh !... oui... ce que l'on disait du vieux roi Louis XV et de sa fille Madame Adélaïde !... — Vous brûlez, mon cher monsieur. — Alors, l'homme masqué, ce serait... ? — Cinq pieds six pouces. — Le comte Louis... — Allons donc ! — Le comte Louis de... — Chut ! — Mais, puisque vous disiez qu'il n'y a ici que des morts... — Oui ; mais, sur leur tombe, il pousse de l'herbe, elle y pousse même mieux qu'ailleurs. Eh bien, si cette herbe, comme les roseaux du roi Midas... Connaissez-vous l'histoire du roi Midas ? — Non, monsieur le comte. — Je vous la raconterai un autre jour ; pour le moment revenons à la nôtre. Alors, reprenant son sérieux : — Vous disiez donc ? demanda-t-il. — Pardon, mais je croyais que c'était vous qui interrogiez. IL 3 66 LA COMTESSE DE CHARNY — Vous avez raison. Et, tandis que Cagliostro préparait son interro- gation : — C'est ma foi vrai, murmurait Beausire. Le petit-fils de son père, le frère de sa mère, l'oncle de ses sœurs... c'est le comte Louis de Nar... ! — Attention ! dit Cagliostro. Beausire s'interrompit dans son monologue, et écouta de toutes ses oreilles. — Maintenant qu'il ne nous reste plus de doute sur les conjurés masqués ou non masqués, passons au but du complot. Beausire fit de la tête un signe qui voulait dire qu'il était prêt à répondre. — Le but du complot est bien d'enlever le roi, n'est-ce pas ? — C'est bien le but du complot, en effet. — De le conduire à Péronne ? — A Péronne. — A présent, les moyens ? — Pécuniaires ? — Pécuniaires, oui, d'abord. — On a deux millions. — Que prête un banquier génois. Je connais ce banquier. Il n'y en a pas d'autres ? — Je ne sache pas. — Voilà qui est bien pour l'argent ; mais ce n'est pas assez d'avoir de l'argent, il faut des hommes. — M. de La Fayette vient de donner l'autorisa- tion de lever une légion pour aller au secours du Brabant, qui se révolte contre l'Empire. — Oh ! ce bon La Fayette, murmura Cagliostro, je le reconnais bien là. LA COMTESSE DE CHARNY 67 Puis, tout haut : — Soit ! on aura une légion ; mais ce n'est pas une légion qu'il faut pour exécuter un pareil projet, c'est une armée. — On a l'armée. — Ah ! voyons l'armée. — Douze cents chevaux seront réunis à Versail- les ; ils en partiront le jour désigné, à onze heures du soir ; à deux heures du matin, ils arriveront à Paris sur trois colonnes. — Bon ! — La première entrera par la grille de Chaillot, la seconde par la barrière du Roule, la troisième par celle de Grenelle. La colonne qui entrera par la rue de Grenelle égorgera le général La Fayette ; celle qui entrera par la grille de Chaillot égorgera M. Necker ; enfin, celle qui entrera par la barrière du Roule égorgera M. Bailly. — Bon ! répéta Cagliostro. — Le coup fait, on encloue les canons, on se réunit aux Champs-Elysées, et l'on marche sur les Tuileries, qui sont à nous. — Comment, à vous ? Et la garde nationale ? — C'est là que doit agir la colonne brabançonne ; réunie à une partie de la garde soldée, à quatre cents Suisses, et à trois cents conjurés de province, elle s'empare, grâce aux intelligences que nous avons dans la place, des portes extérieures et in- térieures ; on entre chez le roi, en criant : « Sire, le faubourg Saint- Antoine est en pleine insurrection... une voiture est tout attelée... il faut fuir ! » Si le roi consent à fuir, la chose va toute seule ; s'il n'y consent pas, on l'emporte de force, et on le conduit à Saint-Denis. 68 LA COMTESSE DE CHARNY — Bon ! — Là, on trouve vingt mille hommes d'infan- terie auxquels se joignent les douze cents hommes de cavalerie, la légion brabançonne, les quatre cents Suisses, les trois cents conjurés, dix, vingt, trente mille royalistes recrutés sur la route, et, à grande force, on conduit le roi à Péronne. — De mieux en mieux ! Et, à Péronne, que fait- on, mon cher monsieur de Beausire ? — A Péronne, on trouve vingt mille hommes qui y arrivent en même temps de la Flandre maritime, de la Picardie, de l'Artois, de la Champagne, de la Bourgogne, de la Lorraine, de l'/Vlsace et du Cam- brésis. On est en marché pour \dngt mille Suisses, douze mille Allemands, et douze mille Sardes, les- quels, réunis à la première escorte du roi, formeront un effectif de cent cinquante mille hommes. — Joli chilKre ! dit Cagliostro. — Enfin, avec ces cent cinquante mille hommes, on marchera sur Paris ; on interceptera le bas et le haut de la rivière pour lui couper les vivres ; Paris affamé capitulera ; on dissoudra l'Assemblée na- tionale, et l'on replacera le roi, véritablement roi, sur le trône de ses pères. — Amen ! dit Cagliostro. Et, se levant : — Mon cher monsieur de Beausire, dit-il, vous avez une conversation des plus agréables ; mais, enfin, il en est de vous comme des plus grands ora- teurs, quand vous avez tout dit, vous n'avez plus rien à dire, — et vous avez tout dit, n'est-ce pas ? — Oui, monsieur le comte, pour le moment. — Alors, bonsoir, mon cher monsieur de Beau- sire ; lorsque vous aurez besoin de dix autres louis. LA COMTESSE DE CHARNY 69 toujours à titre de don, bien entendu, venez me trouver à Bellevue. — A Bellevue, et je demanderai M. le comte de Cagliostro. — Le comte de Cagliostro ? Oh ! non, on fle saurait ce que vous voulez dire ; demandez le baron Zannone. — Le baron Zannone ! s'écria Beausire, mais c'est le nom du banquier génois qui a escompté les deux millions de traites de Monsieur. — C'est possible, dit Cagliostro. — Comment, c'est possible ? — Oui ; seulement, je fais tant d'affaires, que celle-là se sera confondue avec les autres ; voilà pourquoi, au premier abord, je ne me rappelais pas bien ; mais, en effet, maintenant, je crois me souvenir. Beausire était en stupéfaction devant cet homme qui oubliait ainsi des affaires de deux millions, et il commençait à croire que, ne fût-ce qu'au point de vue pécuniaire, mieux valait être au service du prêteur que de l'emprunteur. Mais, comme cette stupéfaction n'allait point jusqu'à lui faire oublier le lieu où il se trouvait, aux premiers pas de Cagliostro vers la porte, Beausire retrouva le mouvement, et le suivit d'une allure tellement modelée sur la sienne, qu'à les voir mar- cher ainsi presque accolés l'un à l'autre, on eût dit deux automates mus par un même ressort. A la porte seulement, et lorsque la grille fut refer- mée, les deux corps parurent se séparer d'une ma- nière visible. — Et, maintenant, demanda Cagliostro, de quel côté allez-vous, cher monsieur de Beausire ? 70 LA COMTESSE DE CHARNY — Mais vous-même ? — Du côté où vous n'allez pas. — Je vais au Palais-Royal, monsieur le comte. — Et moi, à la Bastille, monsieur de Beausire. Sur quoi, les deux hommes se quittèrent, Beau- sire saluant le comte avec une profonde révérence, Cagliostro saluant Beausire avec une légère incli- nation de tête ; et tous deux disparurent presque aussitôt au milieu de l'obscurité, Cagliostro dans la rue du Temple, et Beausire dans la rue de la Verrerie. VI où GAMAIN PROUVE QU'iL EST VÉRITABLEMENT MAÎTRE SUR MAÎTRE, MAÎTRE SUR TOUS On se rappelle le désir qu'avait exprimé le roi de- vant M. de La Fayette et devant M. le comte de Bouille, d'avoir près de lui son ancien maître Ga- main, pour l'aider dans un important travail de serrurerie ; il avait même ajouté, — et nous ne croyons pas inutile de consigner ici ce détail, — il avait même ajouté qu'un apprenti adroit ne serait pas de trop pour compléter la trilogie forgeante. Le nombre trois, qui plaît aux dieux, n'avait pas déplu à La Fayette, et il avait, en conséquence, donné des ordres pour que maître Gamain et son apprenti eussent leur entrée franche près du roi, et fussent conduits à la forge aussitôt qu'ils se présenteraient. On ne sera donc point étonné de voir, quelques jours après la conversation que notts avons rap- portée, maître Gamain, — qui n'est point im étranger pour nos lecteurs, puisque nous avons eu soin de le montrer, dans la matinée du 6 octobre, vidant, avec un armurier inconnu, une bouteille de Bourgogne au cabaret du pont de Sèvres, — on ne sera donc point étonné, disons-nous, de voir, 71 72 LA COMTESSE DE CHARNY quelques jours après cette conversation, maître Gamain, accompagné d'un apprenti, se présenter, — tous deux vêtus de leurs habits de travail, — à la porte des Tuileries, et, après leur admission, qui ne souffrit aucune difficulté, contourner les appartements royaux par le corridor commun, monter l'escalier des combles, et, arrivés à la porte de la forge, décliner leurs noms et leurs qualités au valet de chambre de service. Les noms étaient : Nicolas-Claude Gamain et Louis Lecomte. Les qualités étaient : pour le premier, celle de maître serrurier ; pour le second, celle d'apprenti. Quoiqu'il n'y eût rien dans tout cela de bien aristocratique, à peine Louis XVI eut-il entendu noms et qualités, qu'il accourut lui-même vers la porte en criant : — Entrez ! — Voilà, voilà, voilà ! dit Gamain se présentant avec la familiarité, non seulement d'un commensal, mais encore d'un maître. Soit qu'il fût moins habitué aux relations royales, soit que la nature l'eût doué d'un plus grand res- pect pour les têtes couronnées, sous quelque cos- tume qu'elles se présentassent à lui, ou sous quelque costume qu'il se présentât à elles, l'apprenti, sans répondre à l'invitation, et après avoir mis un intervalle convenable entre l'apparition de maître Gamain et la sienne, demeura debout, la veste sur le bras et la casquette à la main, près de la porte que le valet de chambre refermait derrière eux. Au reste, peut-être était-il mieux là que sur une ligne parallèle à celle de Gamain, pour saisir l'éclair LA COMTESSE DE CHARNY 73 de joie qui brilla dans l'œil teme de Louis XVI, et pour répondre par un respectueux signe de tête. — Ah ! c'est toi, mon cher Gamain ! dit Louis XVI ; je suis bien aise de te voir ; en vérité, je ne comptais plus sur toi ; je croyais que tu m'avais oublié ! — Et voilà pourquoi, dit Gamain, vous avez pris un apprenti ? Vous avez bien fait, c'était votre droit, puisque je n'étais pas là ; mais, par malheur, ajouta-t-il avec un geste narquois, apprenti n'est pas maître, hein ? L'apprenti fit un signe au roi. — Que veux-tu, mon pauvre Gamain ! dit Louis XVI, on m'avait assuré que tu ne me voulais plus voir ni de près ni de loin : on disait que tu avais peur de te compromettre... — Ma foi, sire, vous avez pu vous convaincre, à Versailles, qu'il ne faisait pas bon être de vos amis, et j'ai vu friser, près de moi, — par M. Léonard lui-même, — j'ai vu friser, dans le petit cabaret du pont de Sèvres, deux têtes de gardes qui fai- saient une vilaine grimace, pour s'être trouvées dans vos antichambres au moment où vos bons amis les Parisiens vous rendaient visite. Un nuage passa sur le front du roi, et l'apprenti baissa la tête. — Mais, continua Gamain, on dit que cela va mieux depuis que vous êtes revenu à Paris, et que vous faites maintenant des Parisiens tout ce que vous voulez. Oh ! pardieu, ce n'est pas étonnant, vos Parisiens sont si bêtes, et la reine est si en- jôleuse, quand cela lui plaît. Louis XVI ne répondit rien, mais une légère rougeur monta à ses joues. 74 LA COMTESSE DE CHARNY Quant au jeune homme, il semblait énormé- ment souffrir des familiarités que se permettait maître Gamain. Aussi, après avoir essuyé son front couvert de sueur avec un mouchoir un peu fin peut-être pour appartenir à un apprenti serrurier, il s'approcha. — Sire, dit-il. Votre Majesté veut-elle permettre que je lui dise comment maître Gamain a l'honneur de se trouver en face de Votre Majesté, et comment j'y suis moi-même près de lui ? — Oui, mon cher Louis, répondit le roi. — Ah ! c'est cela : mon cher Louis ! gros comme le bras, dit Gamain murmurant. Mon cher Louis... à une connaissance de quinze jours, à un ouvrier, à un apprenti !... Qu'est-ce qu'on me dira donc, à moi qui vous connais depuis vingt-cinq ans ? à moi, qui vous ai mis la lime à la main ? à moi, qui suis maître? Voilà ce que c'est que d'avoir la langue dorée et les mains blanches ! — Je te dirai : « Mon bon Gamain ! » J'appelle ce jeune homme mon cher Louis, non pas parce qu'il s'exprime plus élégamment que toi ; non pas parce qu'il se lave les mains plus souvent que tu ne le fais toi-même peut-être, — j'apprécie assez peu, tu le sais, toutes ces mignonneries, — mais parce qu'il a trouvé moyen de te ramener près de moi, toi, mon ami, quand on m'avait dit que tu ne voulais plus me voir ! — Oh ! ce n'était pas moi qui ne voulais plus vous voir ; car, moi, malgré tous vos défauts, au bout du compte, je vous aime bien ; mais c'était mon épouse, madame Gamain, qui me dit à chaque instant : « Tu as de mauvaises connaissances, Ga- main, des connaissances trop hautes pour toi ', il LA COMTESSE DE CHARNY 75 ne fait pas bon voir les aristocrates par ce temps-ci ; nous avons un peu de bien, veillons dessus ; nous avons des enfants, élevons-les ; et, si le dauphin veut apprendre la serrurerie à son tour, qu'il s'a- dresse à d'autres que nous ; on ne manque pas de serruriers en France. » Louis XVI regarda l'apprenti, et étouffant un soupir moitié railleur, moitié mélancolique : — Oui, sans doute, il ne manque pas de serru- riers en France, mais pas de serruriers comme toi. — C'est ce que j'ai dit au maître, sire, quand je me suis présenté chez lui de votre part, interrompit l'apprenti ; je lui ai dit : « Ma foi, maître, voilà ! le roi est en train de fabriquer une serrure à secret ; il avait besoin d'un aide-sermrier : on lui a parlé de moi, il m'a pris avec lui ; c'était bien de l'hon- neur... bon... mais c'est de la fine ouvrage que celle qu'il fait. Ça a bien été pour la serrure, tant qu'il ne s'est agi que de la cloison, du palastre et des étoquiaux, parce que chacun sait que trois éto- quiaux à queue d'aronde dans le rebord suffisent pour assujettir solidement la cloison au palastre ; mais, quand il s'est agi du pêne, voilà où l'ouvrier s'embarrasse... » — Je le crois bien, dit Gamain, le pêne, c'est l'âme de la serrure. — Et le chef-d'œuvre de la serrurerie quand il est bien fait, dit l'apprenti ; mais il y a pêne et pêne. Il y a pêne dormant, il y a pêne à bascule pour mouvoir le demi-tour, il y a pêne à pignon pour mouvoir les verrous. Eh bien, supposons, maintenant, que nous ayons une clef forée dont le panneton soit entaillé par une planche avec un pertuis, une fronçure simple et une fronçure hastée 76 LA COMTESSE DE CHARNY en dedans, deux rouets avec un faucillon renversé en dedans, et hasté en dehors, quel pêne faudra- t-il pour cette clef-là ? Voilà où nous sommes arrêtés... — Le fait est que ça n'est pas donné à tout le monde de se tirer d'une pareille besogne, dit Ga- main. — Précisément... « C'est pourquoi, continuai- je, je suis venu à vous, maître Gamain. Chaque fois que le roi était embarrassé, il disait avec un soupir : « Ah ! si Gamain était là ! » Alors, moi, j'ai dit au roi : « Eh bien, voyons, faites-lui dire de venir, à « votre fameux Gamain, et qu'on le voie à la be- « sogne ! » Mais le roi répondait : « Inutile, mon « pauvre Louis, Gamain m'a oublié ! — Oublier « Votre Majesté ! un homme qui a eu l'honneur de « travailler avec elle, impossible !... » Alors, j'ai dit au roi : « Je vais l'aller chercher, ce maître sur « maître, maître sur tous ! » Le roi m'a dit : « Va, « mais tu ne le ramèneras pas ! » J'ai dit : « Je le « ramènerai ! » et je suis parti. Ah ! sire, je ne savais pas de quelle besogne je m'étais chargé, et à quel homme j'avais à faire. D'ailleurs, quand je me suis présenté à lui comme apprenti, il m'a fait subir un examen que c'était pis que pour entrer à l'École des cadets. Enfin, bon... me voilà chez lui. Le lende- main, je me hasarde à lui dire que je viens de votre part. Cette fois-là, j'ai cru qu'il allait me mettre à la porte : il m'appelait espion, mouchard. J'avais beau lui assurer que j'étais réellement envoyé par vous, ça n'y faisait rien. Il n'y a que quand je lui ai avoué que nous avions commencé à nous deux un ouvrage que nous ne pouvions pas finir, qu'il a débouché ses oreilles ; mais tout cela ne le décidait LA COMTESSE DE CHARNY 77 pas. Il disait que c'était un piège que ses ennemis lui tendaient. Enfin, hier seulement, quand je lui eus remis les vingt-cinq louis que Votre Majesté m'a fait passer à son intention, il a dit : << Ah ! ah ! en « effet, cela pourrait bien être véritablement de la « part du roi!... Eh bien, soit ! a-t-il ajouté, nous « irons demain ; qui ne risque rien n'a rien. » Toute la soirée, j'ai entretenu le maître dans ces bonnes dispositions, et, ce matin, j'ai dit : « Voyons, ce « n'est pas cela, il faut partir ! » Il faisait bien en- core quelque difficulté, mais, enfin, je l'ai décidé. Je lui ai noué le tablier autour du corps, je lui ai mis la canne à la main, je l'ai poussé dehors ; nous avons pris la route de Paris, et nous voilà ! — Soyez les bienvenus, dit le roi en remerciant d'un coup d'œil le jeune homme, qui paraissait avoir eu autant de peine à composer dans le fond, et sur- tout dans la forme, le récit que l'on vient de lire qu'en eût eu maître Gamain à faire un discours de Bossuet ou un sermon de Fléchier. Et, maintenant, Gamain, mon ami, continua le roi, comme tu me parais pressé, ne perdons pas de temps. — C'est justement cela, dit le maître serrurier; d'ailleurs, j'ai promis à madame Gamain d'être de retour ce soir. Voyons, où est cette fameuse serrure ? Le roi remit entre les mains du maître une ser- rure aux trois quarts achevée. — Eh bien, mais que disais-tu donc que c'était une semure bénarde ? fit Gamain s'adressant à l'ap- prenti. Une serrure bénarde se ferme des deux côtés, mazette ! et celle-ci est une serrure de coffre. Voyons, voyons un peu cela... Ça ne marche donc pas, hein ?... Eh bien, avec maître Gamain, il fau- dra que cela marche. 78 LA COMTESSE DE CHARNY Et Gamain essaya de faire tourner la ciel — Ah ! voilà ! voilà ! dit-il. — Tu as trouvé le défaut, mon cher Gamain ? — Parbleu ! — Voyons, montre-moi cela ! — Ah ! ce sera vite fait, regardez. Le museau d< la clef accroche bien la grande barbe ; la grande barbe décrit bien la moitié de son cercle ; mais, arrivée là, comme elle n'est pas taillée en biseau, elle ne s'échappe pas toute seule, voilà l'affaire... La course de la barbe étant de six lignes, l'épaule- ment doit être d'une ligne. Louis XVI et l'apprenti se regardèrent comme émerveillés de la science de Gamain. — Eh ! mon Dieu ! c'est pourtant bien simple, dit celui-ci encouragé par cette admiration tacite ; et je ne comprends même pas comment vous avez oublié cela. Il faut que vous ayez pensé, depuis que vous ne m'avez vu, à un tas de bêtises qui vous ont fait perdre la mémoire ! Vous avez trois barbes, n'est-ce pas ? une grande et deux petites, une de cinq lignes, deux de deux lignes ? — Sans doute, dit le roi suivant avec un certain intérêt la démonstration de Gamain. — Eh bien, aussitôt que la clef a lâché la grande barbe, il faut qu'elle puisse ouvrir le pêne qu'elle vient de fermer, n'est-ce pas ? — Oui, dit le roi. — Alors, il faut donc qu'elle puisse accrocher en sens inverse, c'est-à-dire en revenant sur ses pas, la seconde barbe au moment où elle lâche la pre- mière. — Ah ! oui, oui, dit le roi. — Ah ! oui, oui, répéta Gamain d'un ton gogue- LA COMTESSE DE CHARNY 79 nard. Eh bien ! comment voulez-vous qu'elle s'y prenne, cette pauvre clef, si l'intervalle entre la grande et la petite barbe n'est pas égal à l'épais- seur du museau, plus un peu de liberté ? — Ah ! — Ah !... répéta encore Gamain ! Voilà, vous avez beau être roi de France ; vous avez beau dire : « Je veux ! » la petite barbe dit : « Je ne veux pas ! » elle, et bonsoir ! c'est comme lorsque vous vous chamaillez avec l'Assemblée, c'est l'Assem- blée qui est la plus forte ! — Et, cependant, demanda le roi à Gamain, il y a de la ressource, n'est-ce pas, maître ? — Parbleu ! dit celui-ci, il y a toujours de la ressource. Il n'y a qu'à tailler la première barbe en biseau, creuser l'épaulement d'une ligne, écarter de quatre lignes la première barbe de la seconde, et rétablir à la même distance la troisième barbe, — celle-ci, qui fait partie du talon, et qui s'arrête sur le picolet, et tout sera dit. — Mais, observa le roi, à tous ces changements, il y a bien une journée de travail, mon pauvre Gamain ? — Oh ! oui, il y aurait une journée de travail pour un autre, mais, pour Gamain, deux heures suffiront ; seulement, il faut qu'on me laisse seul, et qu'on ne m'embête pas d'observations... Gamain, par-ci... Gamain, par-là... Qu'on me laisse donc seul ; la forge me paraît assez bien outillée, et, dans deux heures... eh bien, dans deux heures, si l'ouvrage est convenablement humectée, continua Gamain en souriant, on peut revenir ; l'ouvrage sera finie. Ce que demandait Gamain, c'était tout ce que 8o LA COMTESSE DE CHARNY désirait le roi. La solitude de Gamain lui fournis* sait l'occasion d'un tête-à-tête avec l'apprenti. Cependant, il parut faire des difficultés. — Mais, si tu as besoin de quelque chose, mon pauvre Gamain ? — Si j'ai besoin de quelque chose, j'appellerai le valet de chambre, et, pourvu qu'il ait ordre de me donner ce que je lui demanderai... c'est tout ce qu'il me faut. Le roi alla lui-même à la porte : — François, dit-il en ouvrant cette porte, tenez- vous là, je vous prie. Voici Gamain, mon ancien maître en serrurerie, qui me corrige un travail man- qué. Vous lui donnerez tout ce dont il aura besoin, et particulièrement une ou deux bouteilles d'excel- lent bordeaux. — Si c'était un effet de votre bonté, sire, de vous rappeler que j'aime mieux le bourgogne ; ce diable de bordeaux, c'est comme si l'on buvait de l'eau tiède ! — Ah ! oui, c'est vrai... j'oubliais, dit Louis XVI en riant ; nous avons pourtant trinqué plus d'une fois ensemble, mon pauvre Gamain... Du bourgogne, François, vous entendez, du volnay ! — Bien ! dit Gamain en passant sa langue sur ses lèvres, je me rappelle ce nom-là ! — Et il te fait venir l'eau à la bouche, hein ? — Ne parlez pas d'eau, sire ; l'eau, je ne sais pas à quoi ça peut servir, si ce n'est pour tremper le fer ; mais ceux qui l'ont employée à un autre usage que celui-là l'ont détournée de sa véritable destina- tion... L'eau, pouah !... — Eh bien, sois tranquille, tant que tu seras ici, tu n'entendras point parler d'eau, et, de peur que LA COMTESSE DE CHARNY 8i le mot ne nous échappe à l'un ou à l'autre, nous te laissons seul ; quand tu auras fini, envoie-nous chercher. — Et qu'est-ce que vous allez faire pendant ce temps-là, vous ? — L'armoire à laquelle est destinée cette serrure. — Ah ! bon, c'est de l'ouvrage comme il vous eo convient, celle-là. Bien du plaisir ! — Bon courage ! répondit le roi. Et, tout en faisant de la tête un adieu familier à Gamain, le roi sortit avec l'apprenti Louis Le- comte, ou le comte Louis, comme le préférera sans doute le lecteur, à qui nous supposons assez de perspicacité pour croire qu'il a reconnu, dans le faux compagnon, le fils du marquis de Bomllé. vn où l'on parle de toute autre chose QUE DE serrurerie Cette fois, seulement, Louis XVI ne sortit point de la forge par l'escalier extérieur et commun à tout le service ; il descendit par l'escalier secret réservé à lui seul. Cet escalier conduisait à son cabinet de travail. Une table de ce cabinet de travail était couverte par une immense carte de France, laquelle prou- vait que le roi avait souvent déjà étudié la route la plus courte ou la plus facile pour sortir de son royaume. Mais ce ne fut qu'au bas de l'escalier, et la porte refermée derrière lui et le compagnon serrurier, que Louis XVI, après avoir jeté un regard investiga- teur dans le cabinet, parut reconnaître celui qui le suivait, la veste sur l'épaule et la casquette à la main. — Enfin, dit-il, nous voilà seuls, mon cher comte ; laissez-moi, d'abord, vous féliciter de votre adresse, et vous remercier de votre dévouement. — Et, moi, sire, répondit le jeune homme, per- mettez que je fasse toutes mes excuses à Votre Majesté d'avoir, même pour son service, osé me 82 LA COMTESSE DE CHARNY 83 présenter devant elle vêtu comme je le suis, et de m'être permis de lui parler comme je l'ai fait. — Vous avez parlé comme un brave gentil- homme, mon cher Louis, et, de quelque façon que vous soyez vêtu, c'est un cœur loyal qui bat sous votre habit. Mais, voyons, nous n'avons pas de temps à perdre ; tout le monde, même la reine, ignore votre présence ici, personne ne nous écoute, dites-moi vite ce qui vous amène. — Votre Majesté n'a-t-elle pas fait à mon père l'honneur de lui envoyer un officier de sa maison ? — Oui, M. de Charny. — M. de Charny, c'est cela. Il était chargé d'une lettre... — Insignifiante, interrompit le roi, et qui n'était qu'une introduction à une mission verbale. — Cette mission verbale, il l'a remplie, sire, et c'est pour qu'elle ait son exécution certaine que, sur l'ordre de mon père, et dans l'espoir de causer seul à seul avec Votre Majesté, je suis parti pour Paris. — Alors, vous êtes instruit de tout ? — Je sais que le roi, à un moment donné, vou- drait être certain de pouvoir quitter la France. — Et qu'il a compté sur le marquis de Bouille, comme sur l'homme le plus capable de le seconder dans son projet. — Et mon père est à la fois bien fier et bien reconnaissant de l'honneur que vous lui avez fait, sire. — Mais arrivons au principal. Que dit-il du pro- jet ? — Qu'il est hasardeux, qu'il demande de grandes précautions, mais qu'il n'est pas impossible. 84 LA COMTESSE DE CHARNY — D'abord, fit le roi, pour que le concours de M. de Bouille eût toute l'efficacité que promettent sa loyauté et son dévouement, ne faudrait-il pas qu'à son commandement de Metz on joignît celui de plusieurs provinces, et particulièrement celui de la Franche-Comté ? — C'est l'avis de mon père, sire, et je suis heu- reux que le roi ait le premier exprimé son opinion à cet égard ; le marquis craignait que le roi n'at- tribuât à une ambition personnelle... — Allons donc, est-ce que je ne connais pas le désintéressement de votre père ? Voyons, main- tenant, s'est-il exphqué avec vous sur la route à suivre ? — Avant tout, sire, mon père craint une chose. — Laquelle ? — C'est que plusieurs projets de fuite ne soient présentés à Votre Majesté, soit de la part de l'Es- pagne, soit de la part de l'Empire, soit de la part des émigrés de Turin, et que, tous ces projets se contrecarrant, le sien n'avorte par quelques-unes de ces circonstances fortuites que l'on met sur le compte de la fatalité, et qui sont presque toujours le résultat de la jalousie ou de l'imprudence des partis. — Mon cher Louis, je vous promets de laisser tout le monde intriguer autour de moi ; c'est un besoin des partis, d'abord ; puis, ensuite, c'est une nécessité de ma position. Tandis que l'esprit de La Fayette et les regards de l'Assemblée suivront tous ces fils qui n'auront d'autre but que de les éga- rer, nous, sans autres confidents que les personnes strictement nécessaires à l'exécution du projet, — toutes personnes sur lesquelles nous sommes sûrs LA COMTESSE DE CHARNY 85 de pouvoir compter, — nous suivrons notre chemin avec d'autant plus de sécurité qu'il sera plus mystérieux. — Sire, ce point arrêté, voici ce que mon père a l'honneur de proposer à Votre Majesté. — Parlez, dit le roi en s'inclinant sur la carte de France, afin de suivre des yeux les différents projets qu'allait exposer le jeune comte avec la parole. — Sire, il y a plusieurs points sur lesquels le roi peut se retirer. — Sans doute. — Le roi a-t-il fait son choix ? — Pas encore. J'attendais l'avis de M. de Bouille, et je présume que vous me l'apportez. Le jeune homme fit de la tête un signe respec- tueux et afïirmatif à la fois. — Parlez, dit Louis XVI. — Il y a d'abord Besançon, sire, dont la cita- delle offre un poste très fort et très avantageux pour rassembler une armée, et donner le signal et la main aux Suisses. Les Suisses, réunis à l'armée, pourront s'avancer à travers la Bourgogne, où les royalistes sont nombreux, et, de là, marcher sur Paris. Le roi fit un mouvement de tête qui signifiait : « J'aimerais mieux autre chose. » Le jeune comte continua : — Il y a, ensuite, Valenciennes, sire, ou telle autre place de la Flandre qui aurait une garnison sûre. M. de Bouille s'y porterait lui-même avec les troupes de son commandement, soit avant, soit après l'arrivée du roi, Louis XVI fit un second mouvement de tête qui voulait dire : « Autre chose, monsieur. » 86 LA COMTESSE DE CHARNY — Le roi, continua le jeune homme, peut encore sortir par les Ardennes et la Flandre autrichienne, et rentrer ensuite par cette même frontière en se portant sur une des places que M. de Bouille Uvre- rait dans son commandement, et oii, d'avance, il serait fait un rassemblement de troupes. — Je vous dirai, tout à l'heure, ce qui me fait vous demander si vous n'avez rien de mieux que tout cela. — Enfin, le roi peut se porter directement à Sedan ou à Montmédy ; là, le général, se trouvant au centre de son commandement, aurait pour obéir au désir du roi, soit qu'il lui plût de sortir de France, soit qu'il lui convînt de marcher sur Paris, toute sa liberté d'action. — Mon cher comte, dit le roi, je vais vous expli- quer en deux mots ce qui me fait refuser les trois premières propositions, et ce qui est cause que je m'arrêterai probablement à la quatrième. D'abord, Besançon est trop loin, et, par conséquent, j'aurais trop de chances d'être arrêté avant d'y arriver ; Valenciennes est à une bonne distance, et me con- viendrait assez en raison de l'excellent esprit de cette ville ; mais M. de Rochambeau, qui com- mande dans le Hainaut, c'est-à-dire à ses portes, est entièrement livré à l'esprit démocratique ; quant à sortir par les Ardennes et par la Flandre pour en appeler à l'Autriche, non ; outre que je n'aime pas l'Autriche, qui ne se mêle de nos af- faires que pour les embrouiller, l'Autriche a bien assez, à l'heure qu'il est, de la maladie de mon beau-frère, de la guerre des Turcs et de la révolte du Brabant, sans que je lui donne encore un sur- croît d'embarras par sa rupture avec la France : LA COMTESSE DE CHARNY 87 d'ailleurs, je ne veux pas sortir de France ; une fois qu'il a le pied hors de son royaume, un roi ne sait jamais s'il y rentrera. Voyez Charles II, voyez Jacques II : l'un n'y rentre qu'au bout de treize ans, l'autre n'y rentre jamais. Non, je préfère Mont- médy ; — Montmédy est à une distance conve- nable, au centre du commandement de votre père... Dites au marquis que mon choix est fait, et que c'est à Montmédy que je me retirerai. — Le roi a-t-il bien arrêté cette fuite, ou n'est-ce encore qu'un projet? se hasarda de demander le jeune comte. — Mon cher Louis, répondit Louis XVI, rien n'est arrêté encore, et tout dépendra des circon- stances. Si je vois que la reine et mes enfants cou- rent de nouveaux dangers, comme ceux qu'ils ont courus dans la nuit du 5 au 6 octobre, je me dé- ciderai, et dites-le bien à votre père, mon cher comte, une fois la décision prise, elle sera irrévo- cable. — Maintenant, sire, continua le jeune comte, s'il m'était permis, relativement à la façon dont se fera le voyage, de soumettre à la sagesse du roi l'avis de mon père... — Oh ! dites, dites ! — Son avis serait, sire, qu'on diminuât les dan- gers du voyage en les partageant. — Expliquez-vous. — Sire, Votre Majesté partirait d'un côté avec madame Royale et Madame Elisabeth, tandis que la reine partirait, de l'autre, avec monseigneur le dauphin... de sorte que... Le roi ne laissa point M. de Bouille achever sa phrase. 88 LA COMTESSE DE CHARNY — Inutile de discuter sur ce point, mon cher Louis, dit-il ; nous avons, dans un moment solennel, décidé, la reine et moi, que nous ne nous quitterions pas. Si votre père veut nous sauver, qu'il nous sauve tous ensemble ou pas du tout. Le jeune comte s'inclina. — Le moment venu, le roi donnera ses ordres, dit-il, et les ordres du roi seront exécutés. Seule- ment, je me permettrai de faire observer au roi qu'il sera difficile de trouver une voiture assez grande pour que Leurs Majestés, leurs augustes enfants, Madame Elisabeth et les deux ou trois personnes de service qui doivent les accompagner puissent y tenir commodément. — Ne vous inquiétez point de cela, mon cher Louis ; on la fera faire exprès ; le cas est prévu. — Autre chose encore, sire : deux routes condui- sent à Montmédy ; il me reste à vous demander quelle est celle des deux que Votre Majesté préfère suivre, afin qu'on puisse la faire étudier par un ingénieur de confiance. — Cet ingénieur de confiance, nous l'avons. M. de Chamy, qui nous est tout dévoué, a relevé les cartes des environs de Chandernagor avec une fidélité et un talent remarquables ; moins nous mettrons de personnes dans le secret, mieux vau- dra ; nous avons, dans le comte, im serviteur à toute épreuve, intelligent et brave, servons-nous-en. Quant à la route, vous voyez que je m'en suis pré- occupé. Comme d'avance j'avais choisi Montmédy, les deux routes qui y conduisent sont pointées sur cette carte. — Il y en a même trois, sire, dit respectueuse- ment M. de Bouille. LA COMTESSE DE CHARNY 89 — Oui, je sais, celle qui va de Paris à Metz, que l'on quitte après avoir traversé Verdun pour prendre, le long de la Meuse, la route de Stenay, dont Montmédy n'est distant que de trois lieues. — Il y a celle de Reims, d'Isle, de Rethel et de Stenay, dit le jeune comte assez vivement pour que le roi vît la préférence que son interlocuteur donnait à celle-là. — Ah ! ah ! dit le roi, il paraît que c'est la route que vous préférez ? — Oh ! pas moi, sire. Dieu me garde d'avoir, moi qui suis presque un enfant, la responsabilité d'une opinion émise dans une affaire si grave ! Non, sire, ce n'est point mon opinion, c'est celle de mon père, et il se fondait sur ce que le pays qu'elle parcourt est pauvre, presque désert ; que, par conséquent, il exige moins de précautions ; il ajoute que le Royal-Allemand, le meilleur régi- ment de l'armée, le seul peut-être qui soit resté complètement fidèle, est en quartier à Stenay, et, depuis Isle ou Rethel, pourrait être chargé de l'es- corte du roi ; ainsi l'on éviterait le danger d'un trop grand mouvement de troupes. — Oui, interrompit le roi, mais on passerait par Reims, où j'ai été sacré, et où le premier venu peut me reconnaître... Non, mon cher comte, sur ce point, ma décision est prise. Et le roi prononça ces paroles d'une voix si ferme, que, cette décision, le comte Louis ne tenta même point de la combattre. — Ainsi, demanda-t-il, le roi est décidé...? — Pour la route de Châlons par Varennes en évitant Verdun. Quant aux régiments, ils seront échelonnés dans les petites villes situées entre 90 LA COMTESSE DE CHARNY Montmédy et Châlons ; je ne verrais même pas d'inconvénient, ajouta le roi, à ce que le premier détachement m'attendît dans cette dernière ville. — Sire, quand nous en serons là, dit le jeime comte, ce sera un point à discuter de savoir jusqu'à quelle ville doivent se hasarder ces régiments ; seulement, le roi n'ignore pas qu'il n'y a point de poste aux chevaux à Varennes. — J'aime à vous voir si bien renseigné, monsieur le comte, dit le roi en riant ; cela prouve que vous avez travaillé sérieusement notre projet ; mais ne vous inquiétez point de cela, nous trouverons moyen de faire tenir des chevaux prêts, au-dessous ou au-dessus de la ville ; notre ingénieur nous dira où ce sera le mieux. — Et maintenant, sire, dit le jeune comte, main- tenant que tout est à peu près arrêté, Sa Majesté m'autorise-t-elle à lui citer, au nom de mon père, quelques lignes d'un auteur italien qui lui ont paru tellement appropriées à la situation où se trouve le roi, qu'il m'a ordonné de les apprendre par cœur, afin que je pusse les lui dire ? — Dites-les, monsieur. — Les voici : « Le délai est toujours préjudiciable, et il n'y a jamais de circonstance entièrement favo- rable dans toutes les affaires que l'on entreprend ; de sorte que, qui attend jusqu'à ce qu'il rencontre une occasion parfaite, jamais n'entreprendra une chose, ou, s'il l'entreprend, en sortira souvent fort mal. » C'est l'auteur qui parle, sire. — Oui, monsieur, et cet auteur est Machiavel. J'aurai donc égard, croyez-le bien, aux conseils de l'ambassadeur de la magnifique république... Mais, chut ! j'entends des pas dans l'escalier... c'est Ga- LA COMTESSE DE CHARNY 91 main qui descend ; allons au-devant de lui pour qu'il ne voie pas que nous nous sommes occupés de toute autre chose que de l'armoire. A ces mots, le roi ouvrit la porte de l'escalier secret. Il était temps, le maître serrurier était sur la dernière marche, sa serrure à la main. VIII OÔ IL EST DÉMONTRÉ QU'iL Y A VÉRITABLEMENT UN DIEU POUR LES IVROGNES Le même jour, vers huit heures du soir, un homme vêtu en ouvrier, et appuyant avec précaution la main sur la poche de sa veste, comme si cette poche contenait, ce soir-là, une somme plus considérable que n'en contient d'habitude la poche d'un ouvrier, un homme, disons-nous, sortait des Tuileries par le pont Tournant, inchnait à gauche, et suivait d'un bout à l'autre la grande allée d'arbres qui prolonge, du côté de la Seine, cette portion des Champs- Elysées qu'on appelait autrefois le port au Marbre ou le port aux Pierres, et qu'on nomme aujourd'hui le Cours-la-Reine. A l'extrémité de cette ailée, il se trouva sur le quai de la Savonnerie. Le quai de la Savonnerie était, à cette époque, fort égayé le jour, fort éclairé le soir par une foule de petites guinguettes où, le dimanche, les bons bourgeois achetaient les provisions liquides et solides qu'ils embarquaient avec eux sur des ba- teaux nolisés au prix de deux sous par personne, pour aller passer la journée dans l'île des Cygnes ; — île, où, sans cette précaution, ils eussent risqué LA COMTESSE DE CHARNY 93 de mourir de faim, les jours ordinaires de la se- maine parce qu'elle était parfaitement déserte, les jours de fête et les dimanches parce qu'elle était trop peuplée. Au premier cabaret qu'il rencontra sur sa route, l'homme vêtu en ouvrier parut se livrer à lui-même un violent combat, — combat duquel il sortit vain- queur, — pour savoir s'il entrerait ou n'entrerait pas dans ce cabaret. Il n'entra point et passa outre. Au second, la même tentation se renouvela, et, cette fois, un autre homme qui le suivait comme son ombre sans qu'il s'en aperçût, depuis la hauteur de la patache, put croire qu'il allait y céder ; car, déviant de la ligne droite, il inclina tellement de- vant cette succursale du temple de Bacchus, comme on disait alors, qu'il en effleura le seuil. Néanmoins, cette fois encore, la tempérance triompha, et il est probable que, si un troisième cabaret ne se fût pas trouvé sur son chemin et qu'il lui eût fallu revenir sur ses pas pour manquer au serment qu'il semblait s'être fait à lui-même, il eût continué sa route, — non pas à jeun, car le voyageur paraissait avoir déjà pris une honnête dose de ce liquide qui réjouit le cœur de l'homme, — mais dans un état de puissance sur lui-même qui eût permis à sa tête de conduire ses jambes dans une ligne suffisamment droite, pendant la route qu'il avait à faire. Par malheur, il y avait, non seulement un troi- sième, mais encore un dixième, mais encore un vingtième cabaret sur cette route ; il en résulta que, les tentations étant trop souvent renouvelées, la force de résistance ne se trouva point en har- 94 LA COMTESSE DE CHARNY monie avec la puissance de tentation, et succomba à la troisième épreuve. Il est vrai de dire que, par une espèce de trans- action avec lui-même, l'ouvrier qui avait si bien et si malheureusement combattu le démon du vin, tout en entrant dans le cabaret, demeura debout près du comptoir et ne demanda qu'une chopine. Au reste, le démon du vin contre lequel il luttait semblait être victorieusement représenté par cet inconnu qui le suivait à distance, ayant soin de demeurer dans l'obscurité, mais qui, en restant hors de sa vue, ne le perdait cependant pas des yeux. Ce fut sans doute, pour jouir de cette perspec- tive, qui semblait lui être particulièrement agréa- ble, qu'il s'assit sur le parapet, juste en face de la porte du bouchon où l'ouvrier buvait sa chopine, et qu'il se remit en route cinq secondes après que celui-ci, l'ayant achevée, franchissait le seuil de la porte pour reprendre son chemin. Mais qui peut dire où s'arrêteront les lèvres qui se sont une fois humectées à la fatale coupe de l'ivresse, et qui se sont aperçues, avec cet étonne- ment mêlé de satisfaction tout particulier aux ivrognes, que rien n'altère comme de boire ? A peine l'ouvrier eut-il fait cent pas, que sa soif était telle qu'il lui fallut s'arrêter de nouveau pour l'étancher ; seulement, cette fois, il comprit que c'était trop peu d'une chopine, et demanda une demi-bouteiUe. L'ombre qui semblait s'être attachée à lui ne parut nullement mécontente des retards que ce besoin de se rafraîchir apportait dans l'accomplisse- ment de sa route. Elle s'arrêta à l'angle même du LA COMTESSE DE CHARNY 95 cabaret ; et, quoique le buveur se fût assis pour être plus à son aise, et eût mis un bon quart d'heure à siroter sa demi-bouteille, l'ombre bénévole ne donna aucun signe d'impatience, se contentant, au moment de la sortie, de le suivre du même pas qu'elle avait fait jusqu'à l'entrée. Au bout de cent autres pas, cette longanimité fut mise à une nouvelle et plus rude épreuve ; l'ou- vrier fit une troisième halte, et, cette fois, comme sa soif allait augmentant, il demanda une bouteille entière. Ce fut encore une demi-heure d'attente pour le patient argus qui s'était attaché à ses pas. Sans doute, ces cinq minutes, ce quart d'heure, cette demi-heure, successivement perdus, soulevè- rent une espèce de remords dans le cœur du buveur ; car, ne voulant plus s'arrêter, à ce qu'il paraît, mais désirant continuer de boire, il passa avec lui-même une espèce de transaction qui consista à se munir, au moment du départ, d'une bouteille de vin toute débouchée dont il résolut de faire la compagne de sa route. C'était une résolution sage et qui ne retardait celui qui l'avait prise qu'en raison des courbes de plus en plus étendues, et des zigzags de plus en plus réitérés qui furent le résultat de chaque rapproche- ment qui se fit entre le goulot de la bouteille et les lèvres altérées du buveur. Dans une de ces courbes adroitement combinées, il franchit la barrière de Passy, sans empêchement aucun, — les liquides, comme on sait, étant affran- chis de tout droit d'octroi à la sortie de la capitale. L'inconnu qui le suivait sortit derrière lui, et avec le même bonheur que lui. 96 LA COMTESSE DE CHARNY Ce fut à cent pas de la barrière que notre homme dut se féliciter de l'ingénieuse précaution qu'il avait prise ; car, à partir de là, les cabarets devinrent de plus en plus rares, jusqu'à ce qu'enfin ils disparus- sent tout à fait. Mais qu'importait à notre philosophe ? Comme le sage antique, il portait avec lui, non seulement sa fortune, mais encore sa joie. Nous disons sa joie, attendu que, vers la moitié de la bouteille, notre buveur se mit à chanter, et personne ne contestera que le chant ne soit, avec le rire, un des moyens donnés à l'homme de mani- fester sa joie. L'ombre du buveur paraissait fort sensible à l'harmonie de ce chant, qu'elle avait l'air de répéter tout bas, et à l'expression de cette joie, dont elle suivait les phases avec un intérêt tout particulier. Mais, par malheur, la joie fut éphémère, et le chant de courte durée. La joie ne dura que juste le temps que dura le vin dans la bouteille, et, la bouteille vide et inutilement pressée à plusieurs reprises en- tre les deux mains du buveur, le chant se changea en grognements, qui, s'accentuant de plus en plus, finirent par dégénérer en imprécations. Ces imprécations s'adressaient à des persécu- teurs inconnus dont se plaignait en trébuchant notre infortuné voyageur. — Oh ! le malheureux ! disait-il ; oh ! la malheu- reuse!... à un ancien ami, à un maître, donner du vin frelaté... pouah ! Aussi, qu'il me renvoie cher- cher pour lui repasser ses serrures ; qu'il me ren- voie chercher par son traître de compagnon qui m'abandonne, et je lui dirai : « Bonsoir, sire ! que Ta Majesté repasse ses serrures elle-même. » Et LA COMTESSE DE CHARNY 97 nous verrons si, une serrure, ça se fait comme un décret... Ah ! je t'en donnerai, des serrures à trois barbes... ah ! je t'en donnerai, des pênes à gâchette... ah ! je t'en donnerai, des clefs forées, avec un panneton... entaillé, entail... Oh ! le malheureux !... oh ! la malheureuse ! décidément, ils m'ont empoi- sonné ! Et, en disant ces mots, vaincu par la force du poison, sans doute, la malheureuse victime se laissa aUer tout de son long pour la troisième fois sur le pavé de la route, moelleusement recouvert d'une épaisse couche de boue. Les deux premières fois, notre homme s'était relevé seul ; l'opération avait été difficile, mais, enfin, il l'avait accomplie à son honneur ; la troi- sième fois, après des efforts désespérés, il fut obhgé de s'avouer à lui-même que la tâche était au-dessus de ses forces ; et, avec un soupir qui ressemblait à un gémissement, il parut se décider à prendre pour couche, cette nuit-là, le sein de notre mère commune, la terre. C'était sans doute à ce point de découragement et de faiblesse que l'attendait l'inconnu qui, depuis la place Louis XV, le suivait avec tant de persévé- rance ; car, après lui avoir laissé tenter, en se te- nant à distance, les efforts infructueux que nous avons essayé de peindre, il s'approcha de lui avec précaution, fit le tour de sa grandeur écroulée, et, appelant un fiacre qui passait : — Tenez, mon ami, dit-il au cocher, voici mon compagnon qui vient de se trouver mal ; prenez cet écu de six livres, mettez le pauvre diable dans l'intérieur de votre voiture, et conduisez-le au ca- baret du pont de Sèvres. Je monterai près de vous. II. 4 9§ LA COMTESSE DE CHARNY Il n'y avait rien d'étonnant dans cette proposi- tion que celui des deux compagnons resté debout faisait au cocher, de partager son siège, attendu qu'il paraissait lui-même un homme de condition assez vulgaire. Aussi, avec la touchante confiiance que les hommes de cette condition ont les uns pour les autres : — Six francs ! répondit le cocher ; et où sont-ils, tes six francs ? — Les voilà, mon ami, dit sans paraître forma- lisé le moins du monde, et en présentant un écu au cocher, celui qui avait offert cette somme. — Et, arrivé là-bas, notre bourgeois, dit l'au- tomédon adouci par la vue de la royale effigie, il n'y aura pas un petit pourboire ? -— C'est selon comme nous aurons marché. Charge ce pauvre diable dans ta voiture, ferme consciencieusement les portières, tâche de faire tenir jusque-là tes deux rosses sur leurs quatre pieds, et, arrivés au pont de Sèvres, nous verrons... selon que tu te seras conduit, on se conduira. — A la bonne heure, dit le cocher, voilà ce qui s'appelle répondre. Soyez tranquille, notre bour- geois, on sait ce que parler veut dire. Montez sur le siège, et empêchez les poulets d'Inde de faire des bêtises ; — dame ! à cette heure-ci, ils sentent l'écurie, et sont pressés de rentrer ; — je me charge du reste. Le généreux inconnu suivit sans observation aucune l'instruction qui lui était donnée ; de son côté, le cocher, avec toute la délicatesse dont il était susceptible, souleva l'ivrogne entre ses bras, le coucha mollement entre les deux banquettes de son fiacre, referma la portière, remonta sur son LA COMTESSE DE CHARNY 99 siège, où il trouva l'inconnu établi, fit tourner sa voiture, et fouetta ses chevaux qui, avec la mélancolique allure familière à ces infortunés quadrupèdes, traversèrent bientôt le hameau du Point-du-Jour, et, au bout d'une heure de marche, arrivèrent au cabaret du pont de Sèvres. C'est dans l'intérieur de ce cabaret qu'après dix minutes consacrées au déballage du citoyen Ga- main, que le lecteur a sans doute reconnu depuis longtemps, nous retrouverons le digne maître sur maître, maître sur tous, assis à la même table, et en face du même ouvrier armurier, que nous l'avons vu assis au premier chapitre de cette histoire. IX CE QUE c'est que LE HASARD Maintenant, comment ce déballage s'est-il opéré, et comment maître Gamain était-il passé, de l'état presque cataleptique où nous l'avons laissé, à l'état presque naturel où nous le revoyons ? L'hôte du cabaret du pont de Sèvres était couché, et pas le moindre filon de lumière ne filtrait par la gerçure de ses contrevents, lorsque les premiers coups de poing du philanthrope qui avait recueilli maître Gamain retentirent sur sa porte. Ces coups de poing étaient appliqués de telle façon qu'ils ne permettaient pas de croire que les hôtes de la mai- son, si adonnés qu'ils fussent au sommeil, dussent jouir d'un long repos en face d'une pareille attaque. Aussi, tout endormi, tout trébuchant, tout grom- melant, le cabaretier vint-il ouvrir lui-même à ceux qui le réveillaient ainsi, se promettant de leur ad- ministrer une récompense digne du dérangement, si, comme il le disait lui-même, le jeu n'en valait pas la chandelle. Il paraît que le jeu contre-balança au moins la valeur de la chandelle ; car, au premier mot que l'homme qui frappait de si irrévérente manière ghssa tout bas à l'hôte du cabaret du pont de 100 LA COMTESSE DE CHARNY loi Sèvres, celui-ci ôta son bonnet de coton, et, tirant des révérences que son costume rendait singulière- ment grotesques, il introduisit maître Gamain et son conducteur dans le petit cabinet où nous l'avons déjà vu, dégustant le bourgogne, sa liqueur favorite. Mais, cette fois-ci, pour en avoir trop dégusté, maître Gamain était à peu près sans connaissance. D'abord, comme cocher et chevaux avaient fait chacun ce qu'ils avaient pu, l'un de son fouet, les autres de leurs jambes, l'inconnu commença par s'acquitter envers eux en ajoutant une pièce de vingt-quatre sous, à titre de pourboire, à celle de six livres déjà donnée à titre de paiement. Puis, voyant maître Gamain carrément assis sur une chaise, la tête appuyée au lambris avec une table devant sa personne, il s'était hâté de faire apporter par l'hôte deux bouteilles de vin et une carafe d'eau, et d'ouvrir lui-même la croisée et les volets pour changer l'air méphitique que l'on res- pirait à l'intérieur du cabaret. Cette dernière précaution, dans une autre cir- constance, eût été assez compromettante. En effet, tout observateur sait qu'il n'y a que les gens d'un certain monde qui aient besoin de respirer l'air dans les conditions où la nature le fait, c'est-à-dire composé de soixante-dix parties d'oxygène, de vingt et une parties d'azote, et de deux parties d'eau, — tandis que les gens du vulgaire, habitués à leurs habitations infectes, l'absorbent sans diffi- culté aucune, si chargé qu'il soit de carbone ou d'a- zote. Par bonheur, personne n'était là pour faire une semblable observation. L'hôte lui-même, après 102 A COMTESSE DE CHARNY avoir apporté avec assez d'empressement les deux bouteilles de vin et avec lenteur la carafe d'eau, l'hôte lui-même s'était respectueusement retiré, et avait laissé l'inconnu en tête à tête avec maître Gamain. Le premier, comme nous l'avons vu, avait, tout d'abord, eu soin de renouveler l'air ; puis, avant même que la fenêtre fût refermée, il avait approché un flacon des narines dilatées et sifflantes du maître serrurier, en proie à ce dégoûtant sommeil de l'ivresse qui guérirait bien certainement les ivrognes de l'amour du vin, si, par un miracle de la puis- sance du Très-Haut, il était une seule fois donné aux ivrognes de se voir dormir. En respirant l'odeur pénétrante de la liqueur contenue dans le flacon, maître Gamain avait rouvert les yeux tout grands, et avait immédiate- ment étemué avec fureur, puis il avait murmuré quelques paroles inintelligibles pour tout autre sans doute que le philologue exercé qui, en les écoutant avec une profonde attention, parvint à distinguer ces trois ou quatre mots : — Le malheureux... il m'a empoisonné... em- poisonné !... L'armurier parut reconnaître avec satisfaction que maître Gamain était toujours sous l'empire de la même idée ; il approcha le flacon de ses narines ; ce qui, rendant quelque force au digne fils de Noé, lui permit de compléter le sens de sa phrase, en ajoutant aux paroles déjà prononcées ces deux dernières paroles, accusation d'autant plus terrible qu'elle dénotait à la fois un abus de confiance et un oubli de cœur. — Empoisonner un ami !... un ammi !... LA COMTESSE DE CHARNY 103 — Le fait est que c'est horrible, observa l'ar- murier. — Horrible !... balbutia Gamain. — Infâme ! reprit le no i. — Infamme ! répéta le no 2. — Par bonheur, dit l'armurier, j'étais là, moi, pour vous donner du contre-poison. — Oui, par bonheur, murmura Gamain. — Mais, comme une première dose ne suffit pas pour un pareil empoisonnement, continua l'in- connu, tenez, prenez encore cela. Et, dans un demi-verre d'eau, il versa cinq ou six gouttes de la liqueur contenue dans le flacon, et qui n'était autre chose que de l'ammoniaque dissoute. Puis il approcha le verre des lèvres de Gamain. — Ah ! ah ! balbutia celui-ci, c'est à boire par la bouche ; j'aime mieux cela que par le nez. Et il avala avidement le contenu du verre. Mais à peine eut-il ingurgité la liqueur diabo- lique, qu'il ouvrit les yeux outre mesure, et s'écria entre deux étemuements : — Ah ! brigand ! que m'as-tu donné là ? Pouah ! pouah ! — Mon cher, répondit l'inconnu, je vous ai donné une liqueur qui vous sauve tout bonnement la vie. — Ah ! dit Gamain, si elle me sauve la vie, vous avez eu raison de me la donner; mais, si vous appelez cela une liqueur, vous avez tort. Et il éteniua de nouveau, fronçant la bouche et écarquillant les yeux comme le masque de la tra- gédie antique. L'inconnu profita de ce moment de pantomime 104 LA COMTESSE DE CHARNY pour aller fermer, non la fenêtre, mais les contre- vents. Ce n'était pas sans profit, au reste, que Gamain venait d'ouvrir les yeux une deuxième ou troi- sième fois. Pendant ce mouvement, si convulsif qu'il fût, le maître serrurier avait regardé autour de lui, et, avec ce sentiment de profonde recon- naissance qu'ont les ivrognes pour les murs d'un cabaret, il avait reconnu ceux-ci comme lui étant des plus familiers. En effet, dans les fréquents voyages que son état l'obligeait de faire à Paris, il était rare que Gamain ne fît pas une halte au cabaret du pont de Sèvres. Cette halte, à un certain point de vue, pouvait même être regardée comme nécessaire, le cabaret en question marquant à peu près la moitié du chemin. Cette reconnaissance produisit son effet ; elle rendit, d'abord, une grande confiance au maître serrurier, en lui prouvant qu'il était en pays ami. — Eh ! eh ! fit-il, bon ! j'ai déjà fait la moitié de la route, à ce qu'il paraît. — Oui, grâce à moi, dit l'armurier. — Comment, grâce à vous ? balbutia Gamain portant ses regards des objets inanimés aux objets vivants ; grâce à vous ! Qui est-ce, vous ? — Mon cher monsieur Gamain, dit l'inconnu, voilà une question qui me prouve que vous avez la mémoire courte. Gamain regarda son interlocuteur avec plus d'attention encore que la première fois. — Attendez donc, attendez donc, dit-il ; il me semble, en effet, que je vous ai déjà vu, vous. — Ah ! vraiment ? C'est bien heureux ! LA COMTESSE DE CHARNY 105 — Oui, oui, oui ; mais quand cela et où cela ? Voilà la chose. — Où cela ? En regardant autour de vous, peut- être les objets qui frapperont vos yeux aideront-ils un peu vos souvenirs... Quand cela? C'est autre chose ; peut-être serons-nous obligés de vous ad- ministrer une nouvelle dose de contre-poison pour que vous puissiez le dire. — Non, merci, dit Gamain en étendant le bras, j'en ai assez, de votre contre-poison. Et, puisque je suis à peu près sauvé, je m'en tiendrai là... Où je vous ai vu... où je vous ai vu?... Eh bien, c'est ici. — A la bonne heure ! — Quand je vous ai vu ? Attendez donc, c'est le jour où je revenais de faire à Paris de l'ouvrage... secrète... Il paraît que, décidément, ajouta Gamain en riant, j'ai l'entreprise de ces ouvrages-là. — Très bien. Et, maintenant, qui suis-je ? — Qui vous êtes ? Vous êtes un homme qui m'a payé à boire, par conséquent un brave homme ; touchez là ! — Avec d'autant plus de plaisir, dit l'inconnu, que, de maître serrurier à maître armurier, il n'y a que la main. — Ah ! bon, bon, bon, je me souviens mainte- nant. Oui, c'était le 6 octobre, le jour où le roi revenait à Paris ; nous avons même un peu parlé de lui, ce jour-là. — Et j'ai trouvé votre conversation des plus intéressantes, maître Gamain ; ce qui fait que, dé- sirant en jouir encore, puisque la mémoire vous re\dent, je vous demanderai, si toutefois ce n'est pas une indiscrétion, ce que vous faisiez, il y a une heure, étendu tout de votre long en travers de la io6 LA COMTESSE DE CHARNY route, et à vingt pas d'une voiture de roulage qui allait vous couper en deux si je n'étais intervenu. Avez-vous des chagrins, maître Gamain, et aviez- vous pris la fatale résolution de vous suicider ? — Me suicider, moi ? Ma foi, non. Ce que je fai- sais là, au milieu du chemin, couché sur le pavé?... Êtes- vous bien sûr que j'étais là ? — Parbleu ! regardez-vous. Gamain jeta un coup d'œil sur lui-même. — Oh ! oh ! fit-il, madame Gamain va un peu crier, elle qui me disait hier : « Ne mets donc pas ton habit neuf ; mets donc ta vieille veste ; c'est assez bon pour aller aux Tuileries. » — Comment ! pour aller aux Tuileries ? dit l'in- connu. Vous veniez des Tuileries, quand je vous ai rencontré ? Gamain se gratta la tête, cherchant à rappeler ses souvenirs encore tout bouleversés. — Oui, oui, c'est cela, dit-il ; certainement que je venais des Tuileries. Pourquoi pas ? Ce n'est pas un mystère que j'ai été maître serrurier de M. Veto. — Comment, M. Veto ? Oui donc appelez-vous M. Veto ? — Ah ! bon ! Vous ne savez pas que c'est le roi qu'on appelle comme cela ? Eh bien, mais d'où venez- vous donc ? de la Chine ? — Que voulez- vous ! moi, je fais mon état, et je ne m'occupe pas de politique. — Vous êtes bien heureux ; moi, je m'en occupe malheureusement, ou plutôt on me force de m'en occuper ; c'est ce qui me perdra. Et Gamain leva les yeux au ciel et poussa un soupir. — Bah ! dit l'inconnu, est-ce que vous avez été LA COMTESSE DE CHARNY 107 appelé à Paris pour faire quelque ouvrage dans le genre de celui que vous veniez d'y faire la première fois que je vous ai vu ? — Justement, si ce n'est qu'alors je ne savais pas où j'allais, et j'avais les yeux bandés, tandis que, cette fois-ci, je savais où j'allais, et j'avais les yeux ouverts. — De sorte que vous n'avez pas eu de peine à reconnaître les Tuileries ? — Les Tuileries ! lit Gamain répétant ; qui vous a dit que j'étais allé aux Tuileries ? — Mais vous, tout à l'heure, pardieu ! Comment saurais-je, moi, que vous sortez des Tuileries, si vous ne me l'aviez pas dit ? — C'est vrai, dit Gamain se parlant à lui-même ; comment saurait-il cela, au fait, si je ne le lui avais pas dit ? Puis, revenant à l'inconnu : — J'ai peut-être eu tort de vous le dire ; mais, ma foi, tant pis ! vous n'êtes pas tout le monde, vous. Eh bien, oui, puisque je vous l'ai dit, je ne m'en dédis pas, j'ai été aux Tuileries. — Et, reprit l'inconnu, vous avez travaillé avec le roi, qui vous a donné les vingt-cinq louis que vous avez dans votre poche. — Hein ! fit Gamain ; en effet, j'avais vingt- cinq louis dans ma poche. — Et vous les avez toujours, mon ami. Gamain plongea vivement sa main dans les profondeurs de son gousset, et en tira une poignée d'or mêlée à de la menue monnaie d'argent et à quelques gros sous. — Attendez donc, attendez donc, dit-il ; cinq, six, sept... bon ! et moi qui avais oublié cela... io8 LA COMTESSE DE CHARNY douze, treize, quatorze... c'est que vingt-cinq louis, c'est une somme... dix-sept, dix-huit, dix-neuf... une somme qui, par le temps qui court, ne se trouve pas sous le pied d'un cheval... vingt-trois, vingt- quatre, vingt-cinq ! Ah ! continua Gamain en respirant avec plus de liberté, Dieu merci, le compte y est. — Quand je vous le disais, vous pouviez bien vous en rapporter à moi, ce me semble. — A vous ? Et comment saviez- vous que j'avais vingt-cinq louis sur moi ? — Mon cher monsieur Gamain, j'ai eu l'honneur de vous dire que je vous avais rencontré couché au beau travers de la grand'route, à vingt pas d'une voiture de roulage qui allait vous couper en deux. J'ai crié au voiturier d'arrêter ; j'ai appelé un fiacre qui passait ; j'ai détaché une des lanternes de sa voiture, et, en vous regardant à la lueur de cette lanterne, j'ai aperçu deux ou trois louis d'or qui roulaient sur le pavé. Comme ces louis étaient à portée de votre poche, je présumai qu'ils venaient d'en sortir. J'y introduisis les doigts, et, à une vingtaine d'autres louis que contenait votre poche, je reconnus que je ne me trompais pas ; mais, alors, le cocher secoua la tête et dit : « Non, monsieur, non. — Comment, non ? — Non, je ne prends pas cet homme-là. — Et pourquoi ne le prends-tu pas ? — Parce qu'il est trop riche pour son habit... Vingt- cinq louis en or dans la poche d'un gilet de velours de coton, ça sent la potence d'une lieue, monsieur ! — Comment ! dis- je, vous croyez avoir affaire à un voleur ? » Il paraît que le mot vous frappa : « Voleur, dîtes-vous, voleur, moi ? — Sans doute, voleur, vous, reprit le cocher de fiacre ; si vous LA COMTESSE DE CHARNY 109 n'étiez pas un voleur, comment auriez-vous vingt- cinq louis dans votre poche ? — J'ai vingt-cinq louis dans ma poche, parce que mon élève, le roi de France, me les a donnés », répondîtes-vous. En effet, à ces paroles, je crus vous reconnaître ; j'ap- prochai la lanterne de votre visage : « Eh ! m'écriai- je, tout s'explique ! C'est M. Gamain, maître ser- rurier à Versailles. Il vient de travailler avec le roi, et le roi lui a donné vingt-cinq louis pour sa peine. Allons ! j'en réponds. » Du moment où je répondais de vous, le cocher ne fit plus de difïiculté. Je réin- tégrai dans votre poche les louis qui s'en étaient échappés ; on vous coucha proprement dans la voiture ; je montai sur le siège ; nous vous descen- dîmes dans ce cabaret, et vous voilà, ne vous plai- gnant. Dieu merci, de rien, que de l'abandon de votre apprenti. — Moi, j'ai parlé de mon apprenti ? moi, je me suis plaint de son abandon ? s'écria Gamain de plus en plus étonné. — Allons, bon ! voilà qu'il ne se rappelle plus ce qu'il vient de dire. — Moi? — Comment ! vous n'avez pas dit là, à l'instant même : « C'est la faute de ce drôle de... » ? Je ne me rappelle plus le nom que vous avez dit... — Louis Lecomte. — C'est cela... Comment ! vous n'avez pas dit à l'instant même : « C'est la faute de ce drôle de Louis Lecomte, qui avait promis de revenir avec moi à Versailles, et qui, au moment de partir, m'a brûlé la politesse » ? — Le fait est que j'ai bien pu dire tout cela, puisque c'est la vérité. iro LA COMTESSE DE CHARNY — Eh bien, alors, puisque c'est la vérité, pour- quoi niez- vous ? Savez- vous qu'avec un autre que moi, toutes ces cachotteries-là, dans le temps où nous vivons, ce serait dangereux, mon cher ? — Oui, mais avec vous..., dit Gamain câlinant l'inconnu. — Avec moi ! qu'est-ce que ça veut dire ? — Ça veut dire avec un ami. — Ah ! oui, vous lui marquez grande confiance à votre ami. Vous lui dites oui et puis vous lui dites non ; vous lui dites : « C'est vrai », et puis : « Ça n'est pas vrai. » C'est comme, l'autre fois, ici, pa- role d'honneur ! vous m'avez conté une histoire... il fallait être de Pézénas pour y croire un seul ins- tant ! — Quelle histoire ? — L'histoire de la porte secrète que vous avez été ferrer chez ce grand seigneur dont vous n'avez seulement pas pu me dire l'adresse. — Eh bien, vous me croirez si vous voulez, cette fois-ci, il était encore question d'une porte. — Chez le roi ? — Chez le roi. Seulement, au lieu d'une porte d'escalier, c'était une porte d'armoire. — Et vous me ferez entendre que le roi, qui se mêle de serrurerie, aura été vous chercher pour lui ferrer une porte ? Allons donc ! — C'est pourtant comme cela. Ah ! le pauvre homme ! Il est vrai qu'il se croyait assez fort pour se passer de moi. Il avait commencé sa serrure dare dare. « A quoi bon Gamain ? Pourquoi faire Ga- main ? Est-ce qu'on a besoin de Gamain ? » Oui, mais on s'emberlificote dans les barbes, et il faut en revenir à ce pauvre Gamain ! LA COMTESSE DE CHARNY m — Alors, il vous a envoyé chercher par quelque valet de chambre de confiance : par Hue, par Durey ou par Weber ? — Eh bien, justement voilà ce qui vous trompe. Il avait pris, pour l'aider, un compagnon qui en savait encore moins que lui ; de sorte qu'un beau matin, le compagnon est venu à Versailles, et m'a dit : « Voilà, père Gamain : nous avons voulu faire une serrure, le roi et moi, et bonsoir ! la sacrée ser- rure ne marche pas ! — Que voulez- vous que j'y fasse ? ai-je répondu. — Que vous veniez la mettre en état, parbleu ! » Et, comme je lui disais : « Ce n'est pas vrai, vous ne venez pas de la part du roi ; vous voulez m'attirer dans quelque piège », il m'a dit : « Bon ! A preuve que le roi m'a chargé de vous remettre vingt-cinq louis, afin que vous ne doutiez pas. Vingt-cinq louis ! ai-je dit ; où sont-ils ? — Les voici. » Et il me les a donnés. — Alors, ce sont les vingt-cinq louis que vous avez sur vous ? demanda l'armurier. — Non ; ceux-là, c'en est d'autres. Les vingt- cinq premiers, ça n'était qu'un acompte. — Peste ! cinquante louis pour retoucher une serrure ! Il y a du micmac là-dessous, maître Ga- main. — C'est aussi ce que je me dis ; d'autant plus, voyez-vous, que le compagnon... — Eh bien, le compagnon ? — Eh bien, ça m'a l'air d'un faux compagnon. J'aurais dû le questionner, lui demander des dé- tails sur son tour de France, et comment s'appelle la mère à tous. — Cependant, vous n'êtes pas homme à vous tromper, quand vous voyez im apprenti à l'ouvrage. 112 LA COMTESSE DE CHARNY — Je ne dis pas... Celui-ci maniait assez bien la lime et le ciseau. Je l'ai vu couper à chaud une barre de fer d'un seul coup, et percer un œillet avec une queue-de-rat, comme il eût fait avec une vrille dans une latte. Mais, voyez-vous, il y avait dans tout cela plus de théorie que de pratique : il n'avait pas plutôt fini son ouvrage, qu'il se lavait les mains, et il ne se lavait pas plutôt les mains, qu'elles deve- naient blanches. Est-ce que ça blanchit comme ça, des vraies mains de serrurier ? Ah bien, bon ! j 'au- rais beau laver les miennes, moi !... Et Gamain montra avec orgueil ses mains noires et calleuses, qui, en effet, semblaient défier toutes les pâtes d'amande et tous les savons de la terre. — Mais, enfin, reprit l'inconnu ramenant le ser- rurier au fait qui lui paraissait le plus intéressant, arrivé chez le roi, qu'avez-vous fait ? — Il paraît d'abord que nous y étions attendus. On nous a fait entrer dans la forge : là, le roi m'a donné une serrure pas mal commencée, ma foi ! mais il restait embrouillé dans les barbes. Une ser- rure à trois barbes, voyez-vous, il n'y a pas beau- coup de serruriers capables de faire cela, et des rois à plus forte raison, comme vous comprenez bien. Je l'ai regardée; j'ai vu le joint; j'ai dit : « C'est bon : laissez-moi seul une heure, et, dans ime heure, ça marchera sur des roulettes. » Alors, le roi m'a répondu : « Va, Gamain, mon ami, tu es chez toi ; voilà les limes, voilà les étaux : tra- vaille, mon garçon, travaille ; nous, nous allons pré- parer l'armoire. » Sur quoi, il est sorti avec ce diable de compagnon. — Par le grand escalier? demanda négligem- ment l'armurier. LA COMTESSE DE CHARNY 113 — Non, par le petit escalier secret qui donne dans son cabinet de travail. Moi, quand j 'ai eu fini, je me suis dit : « L'armoire est une frime ; ils sont enfermés ensemble à manigancer quelque complot. Je vais descendre tout doucement, 'ouvrirai la porte du cabinet, vlan ! et je verrai un peu ce qu'ils font. » — Et que faisaient-ils ? demanda l'inconnu. — Ah bien, oui ! ils écoutaient probablement. Moi, je n'ai pas le pas d'un danseur, vous com- prenez ? J'avais beau me faire le plus léger possible, l'escalier craquait sous mes pieds : ils m'ont en- tendu ; ils ont fait comme s'ils venaient au-devant de moi, et, au moment où j'allais mettre la main sur le bouton de la porte, crac ! la porte s'est ou- verte. Qu'est-ce qui a été enfoncé ? Gamain. — r ^ sorte que vous ne savez rien ? — Attendez donc ! « Ah ! ah ! Gamain, a dit le roi, c'est toi ? — Oui, sire, ai-je répondu ; j'ai fini. — Et, nous aussi, nous avons fini,a-t-il dit; viens, jevais te donner, maintenant, une autre besogne. » Et il m'a fait traverser rapidement le cabinet, mais pas si rapidement, cependant, que je n'aie vu, étendue tout au long sur une table, une grande carte que je crois une carte de France, attendu qu'elle avait trois fleurs de lis à un de ses coins. — Et vous n'avez rien remarqué de particulier à cette carte de France ? — Si fait : trois longues files d'épingles qui partaient du centre, et qui, en se côtoyant à quel- que distance les unes des autres, s'avançaient vers l'extrémité : on aurait dit des soldats marchant à la frontière par trois routes différentes. — En vérité, mon cher Gamain, dit l'inconnu \ouant l'admiration, vous êtes d'une perspicacité 114 LA COMTESSE DE CHARNY à laquelle rien n'échappe... Et vous croyez qu'au lieu de s'occuper de leur armoire, le roi et votre compagnon venaient de s'occuper de cette carte ? — J'en suis sûr, dit Gamain. — Vous ne pouvez pas être sûr de cela. ■ — Si fait. — Comment ? — C'est bien simple : les épingles avaient des têtes en cire, — les unes en cire noire, les autres en cire bleue, les autres en cire rouge ; — eh bien, le roi tenait à la main et se nettoyait les dents, sans y faire attention, avec une épingle à tête rouge. ■ — Ah ! Gamain, mon ami, dit l'inconnu, si je découvre quelque nouveau système d'armurerie, je ne vous ferai pas entrer dans mon cabinet, ne fût-ce que pour le traverser, je vous en réponds ! ou je vous banderai les yeux, comme le jour où l'on vous a conduit chez le grand seigneur en question ; et encore, malgré vos yeux bandés, vous êtes-vous aperçu que le perron avait dix marches, et que la maison donnait sur le boulevard. — Attendez donc ! dit Gamain enchanté des éloges qu'il recevait, vous n'êtes pas au bout : il y avait réellement une armoire ! — Ah ! ah ! Et où cela ? — Ah ! oui, où cela ? devinez un peu !... Creusée dans la muraille, mon cher ami ! — Dans quelle muraille ? — Dans la muraille du corridor intérieur qui communique de l'alcôve du roi à la chambre du dauphin. — Savez-vous que c'est très curieux, ce que vous me dites là ?... Et cette armoire était comme cela tout ouverte ? LA COMTESSE DE CHARNY 115 — Je vous en souhaite !... C'est-à-dire que j'avais beau regarder de tous mes yeux, je ne voyais rien et je disais : « Eh bien, cette armoire, où est-elle donc ? » Alors, le roi jeta un coup d'œil autour de lui, et me dit : <( Gamain, j'ai toujours eu confiance en toi : aussi je n'ai pas voulu qu'un autre que toi connût mon secret ; tiens ! » Et, en disant ces mots, tandis que l'apprenti nous éclairait, — car le jour ne pénètre pas dans ce corridor, — le roi leva un panneau de la boiserie, et j'aperçus un trou rond, ayant deux pieds de diamètre à peu près à son ouverture. Puis, comme il voyait mon étonne- ment : « Mon ami, dit-il en clignant de l'œil à notre compagnon, tu vois bien ce trou ? Je l'ai fait pour y cacher de l'argent ; ce jeune homme m'a aidé pen- dant les quatre ou cinq jours qu'il a passés au châ- teau. Maintenant, il faut appliquer la serrure à cette porte de fer, laquelle doit clore de manière à ce que le panneau reprenne sa place, et la dissi- mule comme il dissimulait le trou... As-tu besoin d'un aide ? ce jeune homme t'aidera ; peux-tu te passer de lui ? alors, je l'emploierai ailleurs, mais toujours pour mon service. — Oh ! répondis-je, vous savez bien que, quand je puis faire une beso- gne tout seul, je ne demande pas d'aide. Il y a ici quatre heures d'ouvrage pour un bon ouvrier, et moi, je suis maître, ce qui veut dire que, dans trois heures, tout sera fini. Allez donc à vos affaires, jeune homme, et, vous, aux vôtres, sire ; et, si vous avez quelque chose à cacher là, revenez dans trois heures. » Il faut croire, comme le disait le roi, qu'il avait pour notre compagnon de l'emploi ailleurs, car je ne l'ai pas revu ; le roi seul, au bout des trois heures, est venu me demander : « Eh bien ! Gamain, ii6 LA COMTESSE DE CHARNY où en sommes-nous ? — N, i, ni, c'est fini, sire », lui ai-je répondu. Et je lui ai fait voir la porte, qui marchait que c'était un plaisir, sans jeter le plus petit cri, et la serrure, qui jouait comme un auto- mate de M. Vaucanson. « Bon ! m'a-t-il dit ; alors, Gamain, tu vas m 'aider à compter l'argent que je veux cacher là dedans. » Et il a fait apporter quatre sacs de doubles louis par le valet de chambre, et il m'a dit : « Comptons. » Alors, j'en ai compté pour un million et lui pour un million ; après quoi, comme il en restait vingt-cinq de mécompte : « Tiens, Gamain, a-t-il dit, ces vingt-cinq louis-là, c'est pour ta peine » ; comme si ce n'était pas une honte de faire compter un million de louis à un pauvre homme qui a cinq enfants, et de lui en donner vingt- cinq en récompense !... Hein, qu'en dites- vous ? L'inconnu fit un mouvement des lèvres. — Le fait est que c'est mesquin, dit-il. — Attendez donc, ce n'est pas le tout. Je prends les vingt-cinq louis, je les mets dans ma poche et je dis : « Merci bien, sire ! mais, avec tout cela, je n'ai ni bu ni mangé depuis le matin et je crève de soif, moi ! » Je n'avais pas achevé, que la reine entre par une porte masquée, de sorte que, tout d'un coup, comme cela, sans dire gare, elle se trouve devant moi : elle tenait à la main une assiette sur laquelle il y avait un verre de vin et une brioche. « Mon cher Gamain, me dit-elle, vous avez soif, buvez ce verre de vin ; vous avez faim, mangez cette brioche. — Ah ! je lui dis en la saluant, ma- dame la reine, il ne fallait pas vous déranger pour moi, ce n'était pas la peine. » Dites donc, que pen- sez-vous de cela ? un verre de vin à un homme qui dit qu'il a soif, et une brioche à un homme qui LA COMTESSE DE CHARNY 117 dit qu'il a faim !... Qu'est-ce qu'elle veut qu'on fasse de ça, la reine ?... On voit bien que ça n'a ja- mais eu faim et jamais eu soif !... Un verre de vin !... si cela ne fait pas pitié !... — Alors, vous l'avez refusé ? — J'aurais mieux fait de le refuser... non, je l'ai bu. Quant à la brioche, je l'ai entortillée dans mon mouchoir, et je me suis dit : « Ce qui n'est pas bon pour le père est bon pour les enfants ! » Puis j'ai remercié Sa Majesté, comme cela en valait la peine, et je me suis mis en route en jurant qu'ils ne m'y reprendraient plus, aux Tuileries !... — Et pourquoi dites-vous que vous eussiez mieux fait de refuser le vin ? — Parce qu'il faut qu'ils aient mis du poison dedans ! A peine ai-je eu dépassé le pont Tournant, que j'ai été pris d'une soif... mais d'une soif !... c'est au point qu'ayant la rivière à ma gauche et les marchands de vin à ma droite, j'ai hésité un instant si je n'irais pas à la rivière... Ah ! c'est là que j'ai vu la mauvaise qualité du vin qu'ils m'a- vaient donné : plus je buvais, plus j'avais soif ! Ça a duré comme cela jusqu'à ce que j'aie perdu connaissance. Aussi ils peuvent être tranquilles ; si jamais je suis appelé en témoignage contre eux, je dirai qu'ils m'ont donné vingt-cinq louis pour m'avoir fait travailler quatre hevires et compter un million, et que, de peur que je ne dénonce l'endroit où ils cachent leur trésor, ils m'ont empoisonné comme un chien ^ ! — Et moi, mon cher Gamain, dit en se levant 1 Ce fut, en effet, l'accusation que ce misérable porta devant la Convention contre la reine. Il8 LA COMTESSE DE CHARNY rarmurier, qui savait sans doute tout ce qu'il vou- lait savoir, j'appuierai votre témoignage, en disant que c'est moi qui vous ai donné le contre-poison grâce auquel vous avez été rappelé à la vie. — Aussi, dit Gamain en prenant les mains de l'inconnu, entre nous deux, désormais, c'est à la vie, à la mort ! Et, refusant avec une sobriété toute Spartiate le verre de vin que, pour la troisième ou quatrième fois, lui présentait cet ami inconnu auquel il ve- nait de jurer une tendresse étemelle, Gamain, sur lequel l'ammoniaque avait fait son double effet en le dégrisant instantanément et en le dégoûtant pour vingt-quatre heures du vin, Gamain reprit la route de Versailles, où il arriva sain et sauf à deux heures du matin, avec les vingt-cinq louis du roi dans la poche de sa veste, et la brioche de la reine dans la poche de son habit. Resté derrière lui dans le cabaret, le faux armu- rier avait tiré de son gousset des tablettes d'écaillé incrustées d'or, et y avait crayonné cette double note : Derrière l'alcôve du roi, dans le corridor noir, conduisant à la chambre du dauphin, — armoire de fer. S'assurer si ce Louis Lecomte, garçon serrurier, ne serait pas toitt simplement le comte Louis, fils du marquis de Bouille, arrivé de Metz depuis onze jours. X LA MACHINE DE M. GUILLOTIN Le surlendemain, grâce aux ramifications étranges que Cagliostro possédait dans toutes les classes de la société, et jusque dans le service du roi, il savait que le comte Louis de Bouille était arrivé à Paris le 15 ou le 16 novembre ; avait été découvert par M. de La Fayette, son cousin, le 18 ; avait été pré- senté par lui au roi le même jour ; s'était offert comme compagnon serrurier à Gamain le 22 ; était resté chez lui trois jours ; le quatrième jour était parti avec lui de Versailles pour Paris ; avait été introduit sans difSculté près du roi ; était rentré dans le logement qu'il occupait près de son ami Achille du Chastelet, avait immédiatement changé de costume, et, le même soir, était reparti en poste pour Metz. D'un autre côté, le lendemain de la conférence nocturne qui avait eu lieu dans le cimetière Saint- Jean entre lui et M. de Beausire, il avait vu l'ancien exempt accourir tout effaré à Bellevue chez le banquier Zannone. — En rentrant du jeu à sept heures du matin, après avoir perdu jusqu'à son dernier louis, malgré la martingale infaillible de M. Law, maître Beausire avait trouvé la maison 119 120 LA COMTESSE DE CHARNY parfaitement vide, mademoiselle Oliva et le jeune Toussaint avaient disparu. Alors, il était revenu dans la mémoire de Beau- sire que le comte de Cagliostro avait refusé de sor- tir avec lui, déclarant qu'il avait quelque chose de confidentiel à dire à mademoiselle Oliva. C'était une voie ouverte au soupçon : mademoiselle Oliva avait été enlevée par le comte de Cagliostro ; en bon limier, M. de Beausire avait mis le nez sur cette voie, et l'avait suivie jusqu'à Bellevue ; là, il s'était nommé, et aussitôt avait été introduit près du baron Zannone ou du comte de Cagliostro, comme il plaira au lecteur d'appeler, pour le mo- ment, sinon le personnage principal, tout au moins ^a cheville ouvrière du drame que nous avons en- trepris de raconter. Introduit dans le salon que nous connaissons pour y avoir vu entrer, au commencement de cette histoire, le docteur Gilbert et le marquis de Favras, et se trouvant en face du comte, Beausire hésita ; le comte lui paraissait un si grand seigneur, qu'il n'osait pas même lui réclamer sa maîtresse. Mais, comme s'il eût pu lire au plus profond du cœur de l'ancien exempt : — Monsieur de Beausire, lui dit Cagliostro, j'ai remarqué une chose, c'est que vous n'avez au monde que deux passions réelles : le jeu et made- moiselle Oliva. — Ah ! monsieur le comte, s'écria Beausire, vous savez donc ce qui m'amène ? — Parfaitement. Vous venez me redemander mademoiselle Oliva ; elle est chez moi. — Comment ! elle est chez monsieur le comte ? — Oui, dans mon logis de la rue Saint-Claude ; LA COMTESSE DE CHARNY 121 elle y a retrouvé son ancien appartement, et, si vous êtes bien sage, si je suis content de vous, si vous me donnez des nouvelles qui m'intéressent ou qui m'amusent, eh bien, ces jours-là, monsieur de Beausire, nous vous mettrons vingt-cinq louis dans votre poche pour aller faire le gentilhomme au Palais- Royal, et un bel habit sur le dos pour aller faire l'amoureux rue Saint-Claude. Beausire avait eu bonne envie d'élever la voLx et de réclamer mademoiselle Oliva ; mais Cagliostro avait dit deux mots de cette malheureuse affaire de l'ambassade de Portugal, qui était toujours suspendue sur la tête de l'ancien exempt comme l'épée de Damoclès, et Beausire s'était tu. Alors, sur le doute manifesté par lui que made- moiselle Oliva fût à l'hôtel de la rue Saint-Claude, M. le comte avait ordonné d'atteler, était revenu avec Beausire à l'hôtel du boulevard, l'avait intro- duit dans le sanctum sanctorum, et, là, en dépla- çant un tableau, il lui avait fait voir, par une ou- verture habilement ménagée, mademoiselle Oliva, mise comme une reine, lisant dans une grande causeuse un de ces mauvais livres si communs à cette époque, et qui faisaient, quand elle avait le bonheur d'en rencontrer, la joie de l'ancienne femme de chambre de mademoiselle de Tavemey, tandis que M. Toussaint son fils, vêtu, comme un fils de roi, d'un chapeau blanc à la Henri IV re- troussé avec des plumes, et d'un pantalon-matelot bleu de ciel retenu par une ceinture tricolore frangée d'or, jouait avec de magnifiques joujoux. Alors, Beausire avait senti se dilater son cœur d'amant et de père; il avait promis tout ce qu'avait voulu le comte, et le comte, fidèle à sa parole, avait 122 LA COMTESSE DE CHARNY permis, les jours où M. de Beausire apportait quel- que intéressante nouvelle, qu'après en avoir reçu, en or, le paiement de sa main, il allât en chercher le prix, en amour, dans les bras de mademoiselle Oliva. Tout avait donc marché selon les désirs du comte, et nous dirons presque selon ceux de Beausire, quand, vers la fin du mois de décembre, à une heure fort indue pour cette époque de l'année, c'est- à-dire à six heures du matin, le docteur Gilbert, déjà à l'ouvrage depuis une heure et demie, en- tendit frapper trois coups à sa porte, et reconnut, à la manière dont ils étaient espacés, que celui qui s'annonçait ainsi était un frère en maçonnerie. En conséquence, il alla ouvrir. Le comte de Cagliostro, le sourire sur les lèvres, était debout de l'autre côté de la porte. Gilbert ne se retrouvait jamais en face de cet homme mystérieux sans un certain tressaillement, — Ah ! dit-il, comte, c'est vous ? Puis, faisant un effort sur lui-même, et lui ten- dant la main : — Soyez le bienvenu, à quelque heure que vous veniez, et quelle que soit la cause qui vous amène. — La cause qui m'amène, mon cher Gilbert, dit le comte, est le désir de vous faire assister à une expérience philanthropique dont j'ai déjà eu l'hon- neur de vous parler. Gilbert chercha à se rappeler, mais inutilement, de quelle expérience le comte l'avait entretenu. — Je ne me souviens pas, dit-il. — Venez toujours, mon cher Gilbert, je ne vous dérange pas pour rien, soyez tranquille... D'ail- LA COMTESSE DE CHARNY 123 leurs, où je vous conduis, vous rencontrerez des personnes de connaissance. — Cher comte, dit Gilbert, partout où vousVou- lez bien me conduire, je vais pour vous d'abord ; le lieu où je vais et les personnes que j'y rencontre ne sont plus que choses secondaires. — Alors, venez, car nous n'avons pas de temps à perdre. Gilbert était tout habillé, il n'eut que sa plume à quitter et son chapeau à prendre. Ces deux opérations accomplies : — Comte, dit-il, je suis à vos ordres. — Partons, répondit simplement le comte. Et il marcha devant : Gilbert le suivit. Une voiture attendait en bas ; les deux hommes y montèrent. La voiture partit rapidement, sans que le comte eût besoin de donner aucun ordre ; il était évident que le cocher savait d'avance où l'on allait. Au bout d'un quart d'heure de marche, pendant lequel Gilbert remarqua qu'on traversait tout Paris et qu'on franchissait la barrière, on s'arrêta dans une grande cour carrée, sur laquelle s'ou- vraient deux étages de petites fenêtres grillées. Derrière la voiture, la porte qui lui avait donné passage s'était refermée. En mettant pied à terre, Gilbert s'aperçut qu'il était dans la cour d'une prison, et, en exami- nant cette cour, il reconnut que c'était celle de Bicêtre. Le lieu de la scène, déjà fort triste par son aspect naturel, était rendu plus triste encore par le jour douteux qui semblait comme à regret descendre dans cette cour. 124 LA COMTESSE DE CHARNY Il était six heures et un quart du matin à peu près ; heure de malaise l'hiver, car c'est l'heure où le froid est sensible aux plus vigoureuses organi- sations. Une petite pluie fine comme un crêpe tombait diagonalement et rayait les murailles grises. Au milieu de la cour, cinq ou six ouvriers char- pentiers sous la conduite d'un maître, et sous la direction d'un petit homme vêtu de noir qui se donnait à lui seul plus de mouvement que tout le monde, dressaient une machine d'une forme incon- nue et étrange. A la vue des deux étrangers, le petit homme noir leva la tête. Gilbert tressaillit ; il venait de reconnaître le docteur Guillotin, qu'il avait rencontré chez Marat. Cette machine était, en grand, la même qu'il avait vue en petit dans la cave du rédacteur du journal L'Ami du Peuple. De son côté, le petit homme reconnut Cagliostro et Gilbert. L'arrivée de ces deux personnages lui parut assez importante pour qu'il quittât un instant la direc- tion de son travail, et vînt à eux. Cependant, ce ne fut pas sans recommander au maître charpentier la plus grande attention dans la besogne dont il s'occupait. — Là, là, maître Guidon... c'est bien, dit-il ; achevez la plate-forme ; la plate-forme, c'est la base de l'édifice ; puis, la plate-forme achevée, vous dresserez les deux poteaux, en remarquant bien les repères, afin qu'ils ne soient ni trop éloignés ni trop proches. D'ailleurs, je suis là, je ne vous perds pas de vue. LA COMTESSE DE CHARNY 125 Puis, s'approchant de Cagliostro et de Gilbert, qui lui épargnèrent la moitié du chemin : — Bonjour, baron, dit-il ; c'est bien aimable à vous d'arriver le premier et de nous amener le docteur. Docteur, vous vous rappelez que je vous avais invité chez Marat à venir voir mon expérience ; seulement, j'avais oublié de vous demander votre adresse... Vous allez voir quelque chose de curieux, la machine la plus philanthropique qui ait jamais été inventée. Puis, tout à coup, se retournant vers cette ma- chine, objet de ses plus chères préoccupations : — Eh bien ! eh bien ! Guidon, que faites- vous ? dit-il. Vous mettez le devant derrière. Et, s'élançant par l'escalier que deux aides ve- naient d'appliquer à l'un des carrés, il se trouva en un instant sur la plate-forme, où sa présence eut pour effet de corriger en quelques secondes l'erreur que venaient de commettre les ouvriers, encore mal au courant des secrets de cette machine nouvelle. — Là, là, dit le docteur Guillotin voyant avec satisfaction que, maintenant qu'il les dirigeait, les choses allaient toutes seules ; là, il ne s'agit plus que d'introduire le couperet dans la rainure... Gui- don, Guidon, s'écria-t-il tout à coup, comme frappé d'effroi, eh bien ! mais pourquoi donc la rainure n'est-elle pas garnie de cuivre ? — Ah ! docteur, voilà : j 'ai pensé que du bon bois de chêne bien graissé, cela valait du cuivre, répon- dit le maître charpentier, — Oui, c'est cela, dit le docteur d'un air dédai- gneux, des économies... des économies ! quand il s'agit du progrès de la science et du bien de l'hu- manité ! Guidon, si notre expérience manque au- 126 LA COMTESSE DE CHARNY jourd'hui, je vous en rends responsable. Messieurs, je vous prends à témoin, continua le docteur s'a- dressant à Cagliostro et à Gilbert, je vous prends à témoin que j'avais demandé les rainures en cuivre, que je proteste contre l'absence du cuivre ; donc, si maintenant le couperet s'arrête en route ou glisse mal, ce n'est plus ma faute, je m'en lave les mains. Et le docteur, à dix-huit cents ans de distance, fit, sur la plate-forme de la machine, le même geste que Pilate avait fait sur la terrasse de son palais. Cependant, malgré toutes ces petites contra- riétés, la machine s'élevait, et, en s'élevant, prenait une certaine tournure homicide qui réjouissait son inventeur, mais qui faisait frissonner le docteur Gilbert. Quant à Cagliostro, il demeurait impassible ; de- puis la poort de Lorenza, on eût dit que cet homme était devenu de marbre. Voici la forme que prenait la machine : D'abord, un premier plancher auquel on arrivait par une sorte d'escalier de meunier. Ce plancher, en manière d'échafaud, offrait une plate-forme de quinze pieds de large par toutes ses faces ; sur cette plate-forme, vers les deux tiers de sa longueur, en face de l'escalier, s'élevaient deux poteaux parallèles hauts de dix à douze pieds. Ces deux poteaux étaient ornés de la fameuse rainure pour laquelle maître Guidon avait écono- misé le cuivre, économie qui venait, comme on l'a vu, de faire jeter les hauts cris au philanthrope docteur Guillotin. Dans cette rainure glissait, au moyen d'un res- sort qui, en s'ouvrant, lui laissait toute liberté de se précipiter, avec la force de son propre poids cen- LA COMTESSE DE CHARNY 127 tuplée par un poids étranger, une espèce de cou- peret en forme de croissant. Une petite ouverture était pratiquée entre les deux poteaux : les deux battants de cette ouverture, au travers de laquelle un homme pouvait passer la tête, se rejoignaient, de façon à lui prendre le cou comme avec un collier. Une bascule composée d'une planche de la longueur d'un homme de taille ordinaire jouait à un moment donné, et, en jouant, se présentait d'elle-même à la hauteur de cette fenêtre. Tout cela, comme on le voit, était du plus grand ingénieux. Pendant que les charpentiers, maître Guidon et le docteur, mettaient la dernière main à l'érec- tion de leur machine, pendant que Cagliostro et Gilbert discutaient sur le plus ou moins de nou- veauté de l'instrument, — dont le comte contestait l'invention au docteur Guillotin, trouvant des analogues dans la mannaya italienne, et surtout dans cette doloire de Toulouse, avec laquelle fut exécuté le maréchal de Montmorency ^, — de nou- veaux spectateurs convoqués sans doute pour assister aussi à l'expérience avaient peuplé la cour. C'était, d'abord, un vieillard de notre connais- sance, et qui a joué un rôle actif dans le milieu de cette longue histoire ; atteint de la maladie dont il devait mourir bientôt, il s'était, sur les instances de son confrère Guillotin, arraché à sa chambre, et 1 « En ce pays, dit Puységur, on se sert d'une doloire qui est entre deux morceaux de bois ; quand on a la tête posée sur le bloc, quelqu'tm lâche la corde, et cela descend et sépare la tête du corps. » I2S LA COMTESSE DE CHARNY était venu, malgré l'heure et le mauvais temps, dans l'intention de voir fonctionner la machine. Gilbert le reconnut, et s'avança respectueuse- ment à sa rencontre. Il était accompagné de M. Giraud, architecte de la ville de Paris, qui devait aux fonctions qu'il rem- plissait la faveur d'une invitation particulière. Le second groupe, qui n'avait salué personne, et qui de personne n'avait été salué, se composait de quatre hommes vêtus tous quatre fort simple- ment. A peine entrés, ces quatre hommes avaient gagné l'angle de la cour le plus éloigné de celui où étaient Gilbert et Cagliostro, et se tenaient là dans cet angle, humblement, parlant bas, et, malgré la pluie, ayant le chapeau à la main. Celui qui paraissait le chef parmi ces quatre hommes, ou tout au moins celui que les trois écou- taient avec déférence lorsqu'il prononçait quelques paroles à voix basse, était un homme de cinquante à cinquante-deux ans, dont la taille était haute, le sourire bienveillant, la physionomie ouverte. Cet homme s'appelait Charles-Louis Sanson ; il était né le 15 février 1738 ; il avait vu écarteler Damiens par son père, et il avait aidé celui-ci lors- qu'il avait eu l'honneur de trancher la tête à M. de Lally-Tollendal. On le nommait communément Monsieur de Paris. Les trois autres hommes étaient son fils, qui de- vait avoir l'honneur de l'aider à décapiter Louis XVI, et ses deux aides. La présence de M. de Paris, de son lîls, et de ses deux aides, donnait une terrible éloquence à la LA COMTESSE DE CHARNY 129 machine de M. Guillotin, en prouvant que l'expé- rience qu'il allait faire était tentée, sinon avec la garantie, du moins avec l'approbation du gouverne- ment. Pour le moment, M. de Paris semblait fort triste : si la machine dont il était appelé à voir l'essai était adoptée, tout le côté pittoresque de sa physionomie se trouvait retranché ; l'exécuteur n'apparaissait plus à la foule comme l'ange exterminateur armé du glaive flamboyant ; le bourreau n'était plus qu'une espèce de concierge tirant le cordon à la mort. Aussi, là était la véritable opposition. Comme la pluie continuait de tomber plus fine peut-être, mais à coup sûr plus serrée, le docteur Guillotin, qui craignait sans doute que le mauvais temps ne lui enlevât quelqu'un de ses spectateurs, s'adressa au groupe le plus important, c'est-à-dire à celui qui se composait de Cagliostro, de Gilbert, du docteur Louis et de l'architecte Giraud, et, comme un directeur qui sent que le public s'im- patiente : — Messieurs, dit-il, nous n'attendons plus qu'une seule personne, M. le docteur Cabanis. M. le doc- teur Cabanis arrivé, l'on commencera. Il achevait à peine ces paroles, qu'une troisième voiture pénétrait dans la cour, et qu'un homme de trente-huit à quarante ans, au front découvert, à la physionomie intelligente, à l'œil vif et interro- gateur, en descendait. C'était le dernier spectateur attendu, c'était le docteur Cabanis. Il salua chacun d'une manière affable, comme doit faire un médecin philosophe, alla tendre la ". 5 130 LA COMTESSE DE CHARNY main à Guillotin, qui, du haut de sa plate-forme, lui criait : « Venez donc, docteur, mais venez donc, on n'attend plus que vous ! » Puis il alla se con- fondre dans le groupe de Gilbert et de Cagliostro. Pendant ce temps, sa voiture se rangeait près des deux autres voitures. Quant au fiacre de M. de Paris, il était humble- ment resté à la porte. — Messieurs, dit le docteur Guillotin, comme nous n'attendons plus personne, nous allons com- mencer. Et, sur un signe de sa main, une porte s'étant ouverte, on en vit sortir deux hommes vêtus d'une espèce d'uniforme gris, qui portaient sur leurs épau- les un sac sous la toile duquel se dessinait vague- ment la forme d'un corps humain. On voyait, derrière les vitres des fenêtres, ap- paraître les visages pâles des malades, qui, d'un œil effaré, regardaient, sans qu'on eût songé à les y inviter, ce spectacle inattendu et terrible dont ils ne pouvaient comprendre ni les apprêts ni le but. XI UNE SOIRÉE AU PAVILLON DE FLORE Le soir de ce même jour, c'est-à-dire le 24 décembre, veille de la Noël, il y avait réception au pavillon de Flore. La reine n'ayant pas voulu recevoir chez elle, c'était la princesse de Lamballe qui recevait pour elle, et qui faisait les honneurs du cercle jusqu'à ce que la reine fût arrivée. La reine arrivée, toute chose reprenait son cours, comme si la soirée se fût écoulée au pavillon Marsan, au lieu du pavillon de Flore. Dans le courant de la matinée, le jeune baron Isidore de Chamy était revenu de Turin, et, aussi- tôt son retour, il avait été admis près du roi d'a- bord, et près de la reine ensuite. Il avait trouvé chez tous deux une extrême bienveillance ; mais, chez la reine surtout, deux raisons rendaient cette bienveillance remarquable. D'abord, Isidore était le frère de Charny, et, Chamy absent, c'était un grand charme pour la reine que de voir son frère. Puis Isidore apportait, de la part de M. le comte d'Artois et de la part de M. le prince de Condé, des paroles qui n'étaient que trop en harmonie avec celles que lui soufflait son propre cœur. 131 132 LA COMTESSE DE CHARNY Les princes recommandaient à la reine les pro- jets de M. de Favras, et l'invitaient à profiter du dévouement de ce courageux gentilhomme, à fuir et à les venir rejoindre à Turin. Il était, en outre, chargé d'exprimer, au nom des princes, à M. de Favras toute la sympathie qu'ils éprouvaient pour son projet, et tous les vœux qu'ils faisaient pour sa réussite. La reine garda Isidore une heure près d'elle, l'in- vita à venir le soir au cercle de madame de Lam- balle, et ne lui permit de se retirer que parce qu'il lui demanda congé pour aller s'acquitter de sa mis- sion près de M. de Favras. La reine n'avait rien dit de positif à l'endroit de sa fuite. Seulement, elle avait chargé Isidore de répéter à M. et à madame de Favras ce qu'elle leur avait dit lorsqu'elle avait reçu madame de Favras chez elle, et qu'elle était entrée tout à coup chez le roi, tandis que M. de Favras s'y trouvait. En quittant la reine, Isidore se rendit immédiate- ment auprès de M. de Favras, qui demeurait place Royale, n» 21. Ce fut madame de Favras qui reçut le baron de Chamy. Elle lui dit, d'abord, que son mari était sorti ; mais, lorsqu'elle sut le nom du visiteur, quels augustes personnages il venait de voir il y avait une heure, quels autres il avait quittés cinq ou six jours auparavant, elle avoua la présence de son mari à la maison, et le fit appeler. Le marquis entra le visage ouvert et l'œil sou- riant ; il avait été prévenu directement de Turin ; il savait donc de quelle part venait Isidore. Le message dont la reine avait, en outre, chargé le jeune homme mit le comble à la joie du conspi- LA COMTESSE DE CHARNY 133 rateur. Tout, en effet, secondait son espérance : le complot marchait à merveille ; les douze cents cavaliers étaient rassemblés à Versailles ; chacun d'eux devait prendre un fantassin en croupe, ce qui donnait 2,400 hommes au lieu de 1,200. Quant au triple assassinat de Necker, de Bailly et de La Fayette, qui devait être exécuté simultanément par chacune des trois colonnes entrant dans Paris, l'une par la barrière du Roule, l'autre par la barrière de Grenelle, et la troisième par la grille de Chaillot, on y avait renoncé, pensant qu'il suffirait de se défaire de La Fayette. Or, pour cette expédition, c'était assez de quatre hommes, pourvu qu'ils fus- sent bien montés et bien armés : ils eussent attendu sa voiture, le soir, à onze heures, au moment où M. de La Fayette quittait ordinairement les Tuile- ries ; deux auraient longé la rue à droite et à gau- che, deux seraient venus au-devant de la voiture. Un de ceux-ci, tenant un papier à la main, aurait fait signe au cocher d'arrêter, disant qu'il avait un avis important à communiquer au général. Alors, la voiture se serait arrêtée, le général aurait mis la tête à la portière, et aussitôt on lui aurait brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. C'était là, du reste, le seul changement d'impor- tance qui eût été fait au complot ; tout tenait dans les mêmes conditions ; seulement, l'argent était versé, les hommes étaient prévenus, le roi n'avait qu'à dire : « Oui !» et, à un signe de M. de Favras, l'affaire serait enlevée. Une seule chose inquiétait le marquis, c'était le silence du roi et de la reine à son égard. Ce silence, la reine venait de le rompre par l'intermédiaire d'Isidore, et, si vagues que fussent les paroles que 134 LA COMTESSE DE CHARNY celui-ci avait été chargé de transmettre à M. et à madame de Favras, ces paroles, sortant d'une bouche royale, avaient une grande importance. Isidore promit à M. de Favras de reporter, le soir même, à la reine et au roi l'expression de son dévouement. Le jeune baron était, comme on le sait, parti pour Turin le jour de son arrivée à Paris ; il n'avait donc d'autre logement que la chambre que son frère occupait aux Tuileries. Son frère absent, il se fit ouvrir cette chambre par un laquais du comte. A neuf heures du soir, il entrait chez madame la princesse de Lamballe. Il n'avait point été présenté à la princesse. Celle- ci ne le connaissait pas ; mais, prévenue dans la journée par un mot de la reine, à l'annonce de son nom la princesse se leva, et, avec cette grâce char- mante qui lui tenait lieu d'esprit, eUe l'attira tout de suite dans le cercle des intimes. Le roi ni la reine n'étaient encore arrivés. Mon- sieur, qui paraissait inquiet, causait dans un coin avec deux gentilshommes de son intimité à lui, M. de la Châtre et M. d'Avaray. Le comte Louis de Narbonne allait d'un groupe à l'autre avec l'ai- sance d'un homme qui se sent en famille. Ce cercle des intimes se composait des jeunes gentilshommes qui avaient résisté à la manie de l'émigration. C'étaient MM. de Lameth, qui de- vaient beaucoup à la reine, et qui n'avaient pas encore pris parti contre elle ; M. d'Ambly, une des bonnes ou des mauvaises têtes de l'époque, comme on voudra ; M. de Castries, M. de Fersen, Suleau, rédacteur en chef du spirituel journal Les Actes des LA COMTESSE DE CHARNY 135 Apôtres, tous cœurs loyaux, mais toutes têtes ar- dentes, quelques-unes même un peu folles. Isidore ne connaissait aucun de ces jeunes gens ; mais, à son nom bien connu, à la bienveillance particulière dont l'avait honoré la princesse, toutes les mains s'étaient tendues vers lui. D'ailleurs, il apportait des nouvelles de cette autre France qui vivait à l'étranger. Chacun avait un parent ou un ami près des princes ; Isidore avait vu tout ce monde-là, c'était une seconde gazette. Nous avons dit que Suleau était la première. Suleau tenait la conversation et l'on riait fort. Suleau avait assisté, ce jour-là, à la séance de l'As- semblée. M. Guillotin était monté à la tribune, avait vanté les douceurs de la machine qu'il venait d'imaginer, avait raconté l'essai triomphant qu'il en avait fait le matin même, et avait demandé qu'on lui fît l'honneur de la substituer à tous les instru- ments de mort — roue, potence, bûcher, écartèle- ment, — qui avaient successivement effrayé la Grève. L'Assemblée, séduite par le velouté de cette nou- velle machine, était tout près de l'adopter. Suleau avait fait, à propos de l'Assemblée, de M. Guillotin et de sa machine, sur l'air du menuet d'Exaudet, une chanson qui devait paraître le lende- main dans son journal. Cette chanson, qu'il chantait à demi-voix au cercle joyeux qui l'entourait, provoquait des rires si francs, que le roi, qui venait avec la reine, les entendit de l'antichambre, et que, comme, pauvre roi ! il ne riait plus guère, il se promit à lui-même de s'enquérir du sujet qui pouvait, dans les temps 136 LA COMTESSE DE CHARNY de tristesse où l'on se trouvait, provoquer une telle gaieté. Il va sans dire que, dès qu'un huissier eut an- noncé le roi, et un autre la reine, tous les chuchote- ments, toutes les conversations, tous les éclats de rire cessèrent pour faire place au plus respectueux silence. Les deux augustes personnages entrèrent. Plus, à l'extérieur, le génie révolutionnaire dé- pouillait un à un la royauté de tous ses prestiges, plus, il faut le dire, dans l'intimité, s'augmentaient, pour les \Tais royalistes, ces respects auxquels les infortunes donnent une nouvelle force. 89 vit de grandes ingratitudes, mais 93 vit de suprêmes dé- vouements. Madame de Lamballe et Madame Elisabeth s'em- parèrent de la reine. Monsieur marcha droit au roi pour lui présenter ses respects, et, en s'inclinant, lui dit : — Mon frère, ne pourrions-nous point faire un jeu particulier, vous, la reine, moi et quelqu'un de vos intimes, afin que, sous l'apparence d'un whist, nous puissions causer un peu confidentiellement ? — Volontiers, mon frère, répondit le roi ; arran- gez cela avec la reine. Monsieur se rapprocha de Marie- Antoinette, à qui Chamy présentait ses hommages et disait tout bas : — Madame, j'ai vu M. de Favras, et j'ai des communications de la plus haute importance à faire à Votre Majesté. — Ma chère sœur, dit Monsieur, le roi désire que nous fassions un whist à quatre ; nous nous réunis- sons contre vous, et il vous laisse le choix de votre partenaire. LA COMTESSE DE CHARNY 137 — Eh bien, dit la reine, qui se douta que cette partie de whist n'était qu'un prétexte, mon choix est fait. Monsieur le baron de Chamy, vous serez de notre jeu, et, tout en jouant, vous nous donnerez des nouvelles de Turin. — Ah ! vous venez de Turin, baron ? dit Mon- sieur. — Oui, monseigneur, et, en revenant de Turin, je suis passé par la place Royale, où j'ai vu un homme fort dévoué au roi, à la reine et à Votre Altesse. Monsieur rougit, toussa, s'éloigna. C'était un homme tout d'ambages et de circonspection : cet esprit droit et précis l'inquiétait. Il jeta un regard à M. de la Châtre, qui s'approcha de lui, reçut ses ordres tout bas, et sortit. Pendant ce temps, le roi saluait et recevait les hommages des gentilshommes et des femmes un peu rares qui continuaient de fréquenter le cercle des Tuileries. La reine alla le prendre par le bras et l'attira au jeu. Il s'approcha de la table, chercha des yeux le quatrième joueur, et n'aperçut qu'Isidore. — Ah ! ah ! monsieur de Charny, dit-il, en l'ab- sence de votre frère, c'est vous qui faites notre qua- trième ; il ne pouvait être mieux remplacé ; soyez le bienvenu. Et, d'un signe, il invita la reine à s'asseoir, s'assit après elle, puis Monsieur après lui. La reine fit à son tour un geste d'invitation à Isidore, qui prit place le dernier. Madame Elisabeth s'agenouilla sur une causeuse derrière le roi, et appuya ses deux bras sur le dos- sier de son fauteuil. 138 LA COMTESSE DE CHARNY On fit deux ou trois tours de whist en prononçant seulement les paroles sacramentelles. Puis, enfin, tout en jouant, et après avoir remar- qué que le respect tenait tout le monde écarté de la table royale : — Mon frère, hasarda la reine en s'adressant à Monsieur, le baron vous a dit qu'il arrivait de Turin ? — Oui, dit Monsieur, il m'a touché un mot de cela. — Il vous a dit que M. le comte d'Artois et M. le prince de Condé nous invitaient fort à aller les joindre ? Le roi laissa échapper un mouvement d'impa- tience. — Mon frère, murmura Madame Elisabeth avec sa douceur d'ange, écoutez, je vous prie. — Et vous aussi, ma sœur ? dit le roi. — Moi plus que personne, mon cher Louis, car, moi, plus que personne, je vous aime et suis in- quiète. — J'ai même ajouté, hasarda Isidore, que j'étais revenu par la place Royale, et que je m'étais arrêté près d'une heure au n^ 21. — Au n» 21? demanda le roi. Qu'est-ce que cela? — Au no 21, sire, reprit Isidore, demeure un gentilhomme fort dévoué à Votre Majesté comme nous tous, prêt à mourir pour elle comme nous tous, mais qui, plus actif que nous tous, a combiné un projet. — Quel projet, monsieur ? demanda le roi en levant la tête. — Si je croyais avoir le malheur de déplaire au LA COMTESSE DE CHARNY 139 roi, en répétant à Sa Majesté ce que je sais de ce projet, je me tairais à l'instant même. — Non, non, monsieur, dit vivement la reine, parlez. Assez de gens font des projets contre nous ; c'est bien le moins que nous connaissions ceux qui en font pour nous, afin que, tout en pardonnant à nos ennemis, nous soyons reconnaissants à nos amis. Monsieur le baron, dites-nous comment s'ap- pelle ce gentilliomme. — M. le marquis de Favras, madame. — Ah ! dit la reine, nous le connaissons ; et vous croyez à son dévouement, monsieur le baron ? — A son dévouement, oui, madame, non seule- ment j'y crois, mais encore j'en suis sûr, — Faites attention, monsieur, dit le roi ; vous vous avancez beaucoup. — Le cœur se juge avec le cœur, sire. Je réponds du dévouement de M. de Favras. Quant à la bonté de son projet, quant aux chances qu'il a de réussir, oh ! cela, c'est autre chose. Je suis trop jeune, et lorsqu'il s'agit du salut du roi et de la reine, je suis trop prudent pour oser émettre une opinion là- dessus. — Et ce projet, voyons, où en est-il? dit la reine. — Madame, il en est à son exécution, et, s'il plaît au roi de dire un mot, de faire un signe, ce soir, demain à pareille heure, ii sera à Péronne. Le roi garda le silence. Monsieur tordit les reins à un pauvre valet de cœur qui n'en pouvait mais. — Sire, fit la reine s'adressant à son mari, en- tendez-vous ce que le baron vient de dire ? — Oui, certes, j'entends, répondit le roi en fron- çant le sourcil. 140 LA COMTESSE DE CHARNY — Et vous, mon frère ? demanda la reine à Mon- sieur. — Je ne suis pas plus sourd que le roi. — Eh bien, voyons, qu'en dites- vous ? C'est une proposition, il me semble. — Sans doute, dit Monsieur, sans doute. Puis, se retournant vers Isidore : — Allons, baron, dit-il, répétez-nous ce joli cou- plet. Isidore reprit : — Je disais que le roi n'avait qu'un mot à pro- noncer, qu'un signe à faire, et que, grâce aux mesu- res prises par M. de Favras, il serait, vingt-quatre heures après, en sûreté dans sa ville de Péronne. — Eh bien, mon frère, demanda Monsieur, est- ce que ce n'est pas tentant, ce que le baron vous propose là ? Le roi se retourna vivement vers Monsieur, et, fixant son regard sur le sien : — Et, si je pars, dit-il, partez- vous avec moi ? Monsieur changea de couleur ; ses joues trem- blèrent, agitées par un mouvement qu'il ne fut point le maître de réprimer. — Moi ? dit-il. . — Oui, vous, mon frère, dit Louis XVÎ ; vous qui m'engagez à quitter Paris, je vous demande : « Si je pars, partez- vous avec moi ? » — Mais, balbutia Monsieur, moi, je n'étais pas prévenu, aucun de mes préparatifs n'est fait. — Comment ! vous n'étiez pas prévenu, dit le roi, et c'est vous qui fournissiez l'argent à M. de Favras ! Aucun de vos préparatifs n'est fait, et vous êtes renseigné heure par heure sur le point où en est le complot 1 LA COMTESSE DE CHARNY 141 — Le complot ! répéta Monsieur pâlissant. — Sans doute, le complot... car c'est un complot, un complot si réel, que, s'il est découvert, M. de Favras sera emprisonné, conduit au Châtelet, et condamné à mort, — à moins qu'à force de sollici- tations et d'argent, vous ne le sauviez comme nous avons sauvé M. de Besenval. — Mais, si le roi a sauvé M. de Besenval, il sau- vera bien aussi M. de Favras. — Non, car ce que j'ai pu pour l'un, je ne le pourrai probablement plus pour l'autre. D'ailleurs, M. de Besenval était mon homme comme M. de Favras est le vôtre. Que chacun sauve le sien, mon frère, et nous aurons fait tous deux notre devoir. Et, en prononçant ces paroles, le roi se leva. La reine le retint par le pan de son habit. — Sire, dit-elle, soit pour accepter, soit pour refuser, vous devez une réponse à M. de Favras. — Moi? — Oui ; que répondra le baron de Chamy au nom du roi ? — Il répondra, dit Louis XVI en dégageant son habit des mains de la reine, il répondra que le roi ne peut pas permettre qu'on l'enlève. Et il s'éloigna. — Ce qui veut dire, continua Monsieur, que, si le marquis de Favras enlève le roi sans sa permis- sion, il sera le très bienvenu, — pourvu toutefois qu'il réussisse ; car quiconque ne réussit pas est un sot, et, en politique, les sots méritent double puni- tion ! — Monsieur le baron, dit la reine, ce soir même, sans perdre un instant, courez chez M. de Favras, et dites-lui les propres paroles du roi : « Le roi ne 142 LA COMTESSE DE CHARNY peut pas permettre qu'on l'enlève. » C'est à lui de les comprendre ou à vous de les expliquer... Allez. Le baron, qui regardait avec raison la réponse du roi et la recommandation de la reine comme un double consentement, prit son chapeau, sortit vive- ment, et s'élança dans un fiacre en criant au cocher : — Place Royale, no 21. XII CE QUE LA REINE AVAIT VU DANS UNE CARAFE, VINGT ANS AUPARAVANT, AU CHÂTEAU DE TA- VERNEY. Le roi, en se levant de la table de jeu, s'était dirigé vers le groupe de jeunes gens dont les rires joyeux avaient attiré son attention avant même qu'il fût entré dans le salon. A son approche, le plus profond silence s'établit. — Eh bien ! messieurs, demanda-t-il, le roi est-il donc si malheureux, qu'il porte la tristesse avec lui? — Sire..., murmurèrent les jeunes gens. — La gaieté était grande et le rire bruyant, quand nous sommes entrés tout à l'heure, la reine et moi. Puis, secouant la tête : — Malheur aux rois, dit-il, devant lesquels on n'ose pas rire ! — Sire, dit M. de Lameth, le respect... — Mon cher Charles, dit le roi, quand vous sor- tiez de votre pension, les dimanches ou les jeudis, et que je vous faisais venir en récréation à Ver- sailles, est-ce que vous vous priviez de rire parce que j'étais là? J'ai dit tout à l'heure : « Malheur aux rois devant lesquels on n'ose pas rire ! » Je dis 143 144 LA COMTESSE DE CHARNY maintenant : « Heureux les rois devant lesquels on rit ! » — Sire, dit M. de Castries, c'est que le sujet qui nous mettait en gaieté ne paraîtra peut-être pas des plus comiques à Votre Majesté. — De quoi parliez-vous donc, messieurs ? — Sire, dit Suleau en s'avançant, je livre le cou- pable à Votre Majesté. — Ah ! dit le roi, c'est vous, monsieur Suleau. J'ai lu votre dernier numéro des Actes des Apôtres. Prenez garde ! prenez garde ! — A quoi, sire ? demanda le jeune journaliste. — Vous êtes un peu trop royaliste : vous pour- rez bien vous attirer de mauvaises affaires avec l'amant de mademoiselle Théroigne. — Avec M. Populus ? dit en riant Suleau. — Justement. Et qu'est devenue l'héroïne de votre poème ? — Théroigne ? — Oui... Je n'entends plus parler d'elle, — Sire, je crois qu'elle trouve que notre révo- lution ne marche pas assez vite, et qu'elle est allée activer celle du Brabant. Votre Majesté sait, pro- bablement, que cette chaste amazone est de Liège ? — Non, je ne savais pas... Était-ce à propos d'elle que vous riiez tout à l'heure ? — Non, sire ; c'était à propos de l'Assemblée nationale. — Oh ! oh ! messieurs ! alors, vous avez bien fait de redevenir sérieux en m 'apercevant. Je ne puis permettre que l'on rie de l'Assemblée natio- nale chez moi. Il est vrai, ajouta le roi par manière de capitulation, que je suis, non pas chez moi, mais chez la princesse de Lamballe ; ainsi donc, tout en LA COMTESSE DE CHARNY 145 ne riant plus, ou tout en riant bas, vous pouvez me dire ce qui vous faisait rire si haut. — Le roi sait-il de quelle chose il a été question, aujourd'hui, pendant toute la séance à l'Assemblée nationale ? — Oui, et cela m'a même fori: intéressé. N'a-t-il pas été question d'une nouvelle machine à exécuter les criminels ? — Offeriie par M. Guillotin à la nation... oui, sire, dit Suleau. — Oh ! oh ! monsieur Suleau, et vous vous mo- quiez de M. Guillotin, d'im philanthrope ? Ah çà ! mais vous oubliez que je suis philanthrope moi- même. — Oh ! sire, je m'entends, il y a philanthrope et philanthrope. Il y a, par exemple, à la tête de la nation française, un philanthrope qui a aboli la torture préparatoire ; celui-là, nous le respectons, nous le vénérons ; nous faisons plus : celui-là, nous l'aimons, sire. Tous les jeunes gens s'inclinèrent d'im seul mou- vement. — Mais, continua Suleau, il y en a d'autres qui, étant déjà médecins, qui ayant entre les mains mille moyens plus adroits ou plus maladroits les uns que les autres de faire sortir les malades de la vie, cherchent encore le moyen d'en faire sortir ceux qui se portent bien. Ah ! par ma foi, ceux-là, sire, je prierai Votre Majesté de me les abandonner. — Et qu'en ferez- vous, monsieur Suleau ? Les décapiterez- vous sans douleur ? demanda le roi fai- sant allusion à la prétention émise par le docteur Guillotin ; en seront-ils quittes pour sentir une légère fraîcheur sur le cou ? 146 LA COMTESSE DE CHARNY / — Sire, c'est ce que je leur souhaite, dit Suleau, mais ce n'est pas ce que je leur promets. — Comment ! ce que vous leur souhaitez ? dit le roi. — Oui, sire, j'aime assez que les gens qui inven- tent des machines nouvelles les essayent. Je ne plains pas fort maître Aubriot essuyant les murs de la Bastille, et messire Enguerrand de Marigny étrennant le gibet de Montfaucon. Malheureuse- ment, je n'ai pas l'honneur d'être roi ; heureuse- ment, je n'ai pas le bonheur d'être juge ; il est donc probable que je serai obligé de m'en tenir, vis-à-vis du respectable Guillotin, à ce que je lui promets, et à ce que j'ai déjà commencé de tenir. — Et qu'avez- vous promis ou plutôt qu'avez- vous tenu ? — Mais il m'est venu dans l'idée, sire, que ce grand bienfaiteur de l'humanité devait tirer sa récompense du bienfait lui-même. Or, demain matin, dans le numéro des Actes des Apôtres qu'on imprime cette nuit, le baptême aura lieu. Il est juste que la fille de M. Guillotin, reconnue aujour- d'hui publiquement par son père en face de l'As- semblée nationale, s'appelle mademoiselle Guillo- tine. Le roi lui-même ne put s'empêcher de sourire. — Et, dit Charles Lameth, comme il n'y a ni noce ni baptême sans chanson, M. Suleau a fait sur sa fiUeule deux chansons. — Deux ! fit le roi. — Sire, dit Suleau, il en faut pour tous les goûts. — Et sur quel air avez-vous mis ces chansons- là ? Je ne vois guère que l'air du De profiindis qui leur aille. LA COMTESSE DE CHARNY 147 — Fi donc, sire ! Votre Majesté oublie l'agré- ment qu'on aura de se faire couper le cou par la fille de M. Guillotin... c'est-à-dire qu'il y aura queue à la porte ! Non, sire, l'une de mes chansons est sur un air fort à la mode, celui du menuet d'Exaudet ; l'autre est sur tous les airs, c'est un pot-pourri. — Et peut-on avoir un avant-goût de votre poésie, monsieur Suleau ? demanda le roi. Suleau s'inclina. — Je ne suis pas de l'Assemblée nationale, dit-il, pour avoir cette prétention de borner les pouvoirs du roi ; non, je suis un fidèle sujet de Sa Majesté, et mon avis est que le roi peut tout ce qu'il veut, — Alors, je vous écoute. — Sire, dit Suleau, j'obéis. Et il chanta, à demi-voix, sur l'air du menuet d'Exaudet, comme nous avons dit, la chanson sui- vante : Guillotin, Médecin Politique, Imagine, un beau matin, Que pendre est inhumain Et peu patriotique. Aussitôt, Il lui faut Un supplice Qui, sans corde ni poteau, Supprime du bourreau L'ofi&ce... C'est en vain que l'on publie Que c'est pure jalousie D'un suppôt Du tripot D'Hippocrate, 148 LA COMTESSE DE CHARNY Qui de tuer impunément. Même exclusivement. Se flatte. Le Romain Guillotin, Qui s'apprête, Consulte gens du métier Bamave et Chapelier, Même le coupe-tête ; Et sa main, Fait soudain La machine Qui simplement nous tûra, Et que l'on nommera : Guillotine ! Les rires des jeunes gens redoublèrent ; et, quoi- que tout cela ne parût pas bien gai au roi, comme Suleau était de ses plus dévoués, il ne voulut point laisser voir l'espèce d'émotion qui, sans qu'il s'en rendît compte, lui serrait le cœur' — Mais, dit-il, mon cher monsieur Suleau, vous nous aviez parlé de deux chansons ; voilà le par- rain, maintenant passons à la marraine. — Sire, dit Suleau, la marraine va avoir l'honneur de vous être présentée ; la voici, c'est sur l'air Paris est au roi. ,, ^ ■„ , • Monsieur Guillotm, Ce grand médecin Que l'amour du prochain Occupe sans fin. S'avance soudain, Prend la parole enfin, Et, d'un air bénin. Il propose Peu de chose Qu'il expose En peu de mots ; LA COMTESSE DE CHARNY 149 Mais l'emphase De sa phrase Obtient les bravos De cinq ou six sots. « Messieurs, dans votre sagesse, Si vous avez décrété, Pour toute humaine faiblesse, La loi de l'égalité. Pour peu qu'on daigne m'entendra. On sera bien convaincu Que, s'il est cruel de pendre. Il est dur d'être pendu. « Comment donc faire. Quand un honnête citoyen. Dans un mouvement de colère, Assassinera son prochain ? Comment donc faire ? « En rêvant à la sourdine, Pour vous tirer d'embarras. J'ai fait une machine. Qui met les têtes à bas ! « C'est un coup que l'on reçoit. Avant qu'on s'en doute ; A peine on s'en aperçoit ; Car on n'y voit goutte. Un certain ressort caché. Tout à coup étant lâché. Fait tomber ! Ber ! ber ! Fait sauter ! Ter ! ter ! Fait tomber ; Fait sauter ; Fait voler La tête !... C'est bien plus honnête ! » 150 LA COMTESSE DE CHARNY — Eh bien, messieurs, dit le roi, vous riez ; si, cependant, cette machine de M. Guillotin était destinée à épargner des souffrances terribles aux malheureux condamnés ! Que demande la société, quand elle réclame la mort d'un coupable ? La suppression pure et simple de l'individu. Si cette suppression est accompagnée de souffrances, comme dans la roue, comme dans l'écartèlement, ce n'est plus une justice, c'est une vengeance. — Mais, sire, observa Suleau, qui dit à Votre Majesté que la douleur est supprimée par le fait de la section de la tête ? Qui dit que la vie ne per- siste pas à la fois dans ces deux tronçons, et que le moribond ne souffre pas doublement, ayant la conscience de sa dualité ? — Cela, dit le roi, c'est une question à faire dis- cuter par les gens de l'art; au reste, une expérience à dû être faite, je crois, à Bicêtre, ce matin même ; personne de vous n'assistait à cette expérience ? — Non, sire ! non, non, non ! dirent presque simultanément douze ou quinze voix railleuses. — J'y étais, moi, sire, dit une voix grave. Le roi se retourna, et reconnut Gilbert, qui était entré pendant la discussion, s'était approché res- pectueusement, et qui, s'étant tu jusque-là, répon- dait seulement à l'interrogation du roi. — Ah ! c'est vous, docteur, dit le roi tressaillant ; ah ! vous étiez là ? — Oui, sire, — Et comment l'expérience a-t-elle réussi ? — Parfaitement sur les deux premiers, sire ; mais, au troisième, quoique la colonne vertébrale eût été tranchée, on a été forcé d'achever la section de la tête avec un couteau. LA COMTESSE DE CHARNY 151 Les jeunes gens écoutaient la bouche ouverte et les yeux hagards. — Comment ! sire, dit Charles Lameth parlant visiblement au nom de tous les autres en même temps qu'au sien, on a exécuté trois hommes, ce matin ? — Oui, messieurs, dit le roi ; seulement, ces trois hommes étaient trois cadavres fournis par l'Hôtel- Dieu... Et votre avis, monsieur Gilbert ? — Sur quoi, sire ? — Sur l'instrument. — Sire, c'est évidemment un progrès à côté de toutes les machines du même genre inventées jus- qu'aujourd'hui ; mais l'accident arrivé au troisième cadavre prouve que cette machine a besoin de per- fectionnemicnt. — Et comment est-elle faite ? demanda le roi, chez lequel s'éveillait le génie du mécanisme. Alors, Gilbert essaya de donner une explication ; mais, comme le roi, d'après les paroles du docteur, ne pouvait saisir la forme exacte de l'instrument : — Venez, dit-il, venez, docteur ; voici sur une table des plumes, de l'encre et du papier... Vous dessinez, je crois ? — Oui, sire. — Eh bien, vous me ferez un croquis, je com- prendrai mieux. Et, comme les jeunes gentilshommes, retenus par le respect, n'osaient suivre le roi sans y être invités : — Oh ! venez, venez, messieurs, dit Louis XVI, ces questions-là intéressent l'humanité tout entière. — Et puis, qui sait, dit Suleau à demi-voix, qui sait si l'un de nous n'est pas destiné à l'honneur 152 LA COMTESSE DE CHARNY d'épouser mademoiselle Guillotine ? Allons, mes- sieurs, allons faire connaissance avec notre fiancée. Et tous, suivant le roi et Gilbert, se groupèrent autour de la table devant laquelle, pour exécuter plus facilement son dessin, Gilbert s'assit, sur l'in- vitation du roi. Gilbert commença le croquis de la machine, dont Louis XVI suivit les lignes avec la plus scrupuleuse attention. Rien n'y manquait, ni la plate-forme, ni l'es- calier qui y conduisait, ni les deux poteaux, ni la bascule, ni la petite fenêtre, ni le fer taillé en croissant. Il achevait à peine ce dernier détail, que le roi l'arrêta. — Parbleu ! dit-il, il n'y a rien d'étonnant à ce que l'expérience ait manqué, surtout à la troisième fois. — Comment cela, sire ? demanda Gilbert. — Cela tient à la forme du couperet, dit Louis XVI ; il faut n'avoir aucune idée de mécanique pour donner, à un objet destiné à trancher une matière offrant résistance, la forme d'un croissant. — Mais quelle forme Votre Majesté lui donnerait- elle donc ? — C'est bien simple, celle d'un triangle. Gilbert essaya de rectifier le dessin. — Non, non, pas cela, dit le roi, pas cela. Don- nez-moi votre plume. — Sire, dit Gilbert, voici la plume et la chaise. — Attendez, attendez, dit Louis XVI emporté par son amour de la mécanique ; tenez, taillez-moi le fer en biseau, ainsi... là ! ainsi... et je vous ré- ponds que vous couperiez vingt-cinq têtes, à la LA COMTESSE DE CHARNY 153 suite les unes des autres, sans que le fer rebutât sur une seule. Il achevait à peine ces paroles, qu'un cri dé- chirant, un cri d'effroi, presque de douleur, retentit au-dessus de sa tête. Il se retourna vivement, et vit la reine pâle, chancelante, éperdue, qui tombait évanouie aux bras de Gilbert. Poussée comme les autres par la curiosité, elle s'était approchée de la table, et, se penchant sur la chaise du roi, elle avait, par-dessus son épaule, au moment même où il en corrigeait le principal détail, reconnu la hideuse machine que Cagliostro lui avait fait voir, vingt ans auparavant, au château de Ta- vemey-Maison-Rouge. A cette vue, elle n'avait eu de force que pour jeter un cri terrible, et, la vie l'ayant abandonnée, comme si la fatale machine eût opéré sur elle, elle était, ainsi que nous l'avons dit, tombée évanouie entre les bras de Gilbert. XIII LE MÉDECIN DU CORPS ET LE MÉDECIN DE l'ÂME On comprend qu'après un pareil événement la soi- rée se trouva naturellement interrompue. Quoique personne ne pût se rendre compte des causes qui avaient amené l'évanouissement de la reine, le fait existait. En apercevant le dessin de Gilbert retouché par le roi, la reine avait poussé un cri, et s'était éva- nouie. Voilà le bruit qui circula dans les groupes, et tout ce qui n'était pas de la famille, ou tout au moins de l'intimité, se retira. Gilbert porta les premiers soins à la reine. Madame de Lamballe n'avait point voulu qu'on la transportât chez elle. D'ailleurs, c'eût été chose difficile ; madame de Lamballe demeurait au pavil- lon de Flore, la reine au pavillon Marsan ; c'était toute la longueur du château à traverser. L'auguste malade avait, en conséquence, été déposée sur une chaise longue dans la chambre à coucher de la princesse, laquelle, avec cette intui- tion particulière aux femmes, ayant deviné qu'il y avait quelque sombre mystère caché là-dessous, avait éloigné tout le monde, même le roi, et, debout 154 LA COMTESSE DE CHARNY 155 à la tête de la chaise, l'œil tendrement inquiet, at- tendait que, grâce aux soins du docteur Gilbert, la reine reprît ses sens. De temps en temps seulement, elle interrogeait d'un mot le docteur, qui, impuissant lui-même à hâter le retour de la vie, ne pouvait tranquilliser la princesse que par de banales assurances. En effet, pendant quelques instants, la violence du coup porté à tout le système nerveux de la pauvre femme fut si intense, que l'application des flacons de sels sous le nez et les frictions de vi- naigre aux tempes furent insuffisantes ; enfin, de légères crispations vers les extrémités indiquèrent le retour de la sensibilité. La reine agita languis- samment la tête de droite à gauche, comme on fait dans un rêve pénible, poussa un soupir et rouvrit les yeux. Mais il était évident que, chez elle, la vie venait de se réveiller avant la raison ; aussi, pendant quel- ques secondes regarda-t-elle autour de l'apparte- ment de ce regard vague indiquant une personne qui ne sait où elle est, et qui ignore ce qui lui est ar- rivé ; mais bientôt un léger tremblement courut par tout son corps, elle poussa un faible cri, et mit sa main sur ses yeux comme pour leur dérober la vue d'un objet terrible. Elle se souvenait. Mais la crise était passée ! Gilbert, qui ne se dis- simulait pas que l'accident avait ime cause toute morale, et qui savait le peu d'action qu'a la méde- cine sur ces sortes de phénomènes, s'apprêtait à se retirer, lorsque, au premier pas qu'il fit en arrière, comme si la reine par une vue intérieure eût deviné son intention, elle étendit la main, lui saisit le bras. 156 LA COMTESSE DE CHARNY et, d'une voix aussi nerveuse que le geste qu'elle accompagnait : — Restez, dit-elle. Gilbert s'arrêta tout étonné. Il n'ignorait pas le peu de sjmipathie que la reine avait pour lui, et, cependant, d'un autre côté, il avait remarqué l'in- fluence étrange et presque magnétique qu'il exer- çait sur elle. — Je suis aux ordres de la reine, dit-il ; mais je crois qu'il serait bon de calmer les inquiétudes du roi et des personnes restées au salon, et si Votre Majesté le permet... — Thérèse, dit la reine en s 'adressant à la prin- cesse de Lamballe, va annoncer au roi que je suis revenue à moi ; et veille à ce que je ne sois pas inter- rompue : j'ai à causer avec le docteur Gilbert. La princesse obéit avec cette douceur passive qui était le trait dominant de son caractère et même de sa physionomie. La reine, appuyée sur son coude, la suivit des yeux, attendit comme si elle eût voulu lui don- ner le temps de s'acquitter de sa commission, et, voyant qu'effectivement, cette commission accom- plie, grâce à la vigilance de madame de Lamballe, elle allait être libre de causer à loisir avec le doc- teur, elle se retourna de son côté, et, fixant ses re- gards sur le sien : — Docteur, lui dit-elle, ne vous étonnez- vous point de ce hasard qui vous met presque toujours face à face avec moi, dans les crises physiques ou morales de ma vie ? demanda-t-elle. — Hélas ! madame, répondit Gilbert, je ne sais si je dois remercier ce hasard ou m'en plaindre. — Pourquoi cela, monsieur ? LA COMTESSE DE CHARNY 157 — Parce que je lis assez profondément dans le cœur pour m'apercevoir que ce n'est ni à votre désir ni à votre volonté que je dois cet honorable contact. — Aussi ai-je dit hasard... Vous savez que je suis franche. Et, cependant, docteur, dans les dernières circonstances qui nous ont fait agir de concert, vous m'avez montré un véritable dévouement ; je ne l'oublierai pas et je vous en remercie. Gilbert s'inclina. La reine suivit le mouvement de son corps et de son visage. — Moi aussi, je suis physionomiste, dit-elle ; savez- vous ce que vous venez de me répondre sans prononcer un mot ? — Madame, dit Gilbert, je serais désespéré que mon silence fût moins respectueux que mes paroles. — Vous venez de me répondre : a C'est bien, vous m'avez remercié, voilà ime affaire réglée ; passons à une autre. » — J'ai au moins éprouvé le désir que Sa Majesté mît mon dévouement à une épreuve qui lui permît de se manifester d'une façon plus eJBîcace qu'il ne l'a fait jusqu'à présent ; de là l'espèce de désireuse impatience que la reine a peut-être, en effet, re- marquée sur ma physionomie. — Monsieur Gilbert, dit la reine en regardant fixement le docteur, vous êtes tm homme supérieur et je fais amende honorable : j'avais des préventions contre vous, ces préventions n'existent plus. — Votre Majesté me permettra de la remercier du plus profond de mon cœur, non du compliment qu'elle daigne me faire, mais de l'assurance qu'elle veut bien me donner. 158 LA COMTESSE DE CHARNY — Docteur, reprit la reine, comme si ce qu'elle allait dire s'enchaînait naturellement à ce qu'elle avait dit, que pensez- vous de ce qui vient de m 'ar- river ? — Madame, dit Gilbert:, je suis un homme positif, un homme de science ; ayez la bonté de me poser la question d'une façon plus précise, — Je vous demande, monsieur, si vous croyez que l'évanouissement dont je sors a été causé par une de ces crises nerveuses auquelles les pauvres femmes sont soumises par la faiblesse de leur or- ganisation, ou si vous soupçonnez à cet accident quelque cause plus sérieuse ? — Je répondrai à Votre Majesté que la fille de Marie-Thérèse, que la femme que j'ai vue si calme et si courageuse dans la nuit du 5 au 6 octobre, n'est point une femme ordinaire, et, par consé- quent, n'a pu être émue d'un de ces accidents qui ont prise sur les femmes ordinaires. — Vous avez raison, docteur ; croyez- vous aux pressentiments ? — La science repousse tous ces phénomènes qui tendraient à renverser le cours matériel des choses ; et, cependant, parfois les faits sont là qui viennent donner un démenti à la science. — J'aurais dû dire : « Croyez-vous aux prédic- tions ? » — Je crois que la suprême Bonté a, pour notre propre bonheur, couvert l'avenir d'un voile im- pénétrable. Quelques esprits qui ont reçu de la nature une grande justesse mathématique peuvent arriver, par l'étude profonde du passé, à soulever un coin de ce voile, et à entrevoir, comme à travers un brouillard, les choses futures ; mais ces excep- LA COMTESSE DE CHARNY 159 tions sont rares, et, depuis que la religion a aboli la fatalité, depuis que la philosophie a mis des limites à la foi, les prophètes ont perdu les trois quarts de leur magie. Et, cependant..., ajouta Gilbert. — Et cependant ? reprit la reine voyant que, pensif, il s'arrêtait. — Et, cependant, madame, poursuivit-il, comme s'il faisait un effort sur lui-même pour aborder des questions que sa raison reléguait dans le domaine du doute ; et, cependant, il est un homme... — Un homme ? dit la reine, qui suivait avec un intérêt haletant les paroles de Gilbert. — Il est un homme qui a quelquefois confondu par des faits irrécusables tous les arguments de mon intelligence. — Et cet homme, c'est... ? — Je n'ose le nommer devant Votre Majesté. — Cet homme, c'est votre maître, n'est-ce pas, monsieur Gilbert ? l'homme tout-puissant, l'homme immortel, le divin Cagliostro ! • — Madame, mon unique, mon seul, mon véritable maître, c'est la nature. Cagliostro n'est que mon sauveur. Percé d'une balle qui me traversait la poitrine, perdant tout mon sang par une blessure que, devenu médecin, et après vingt ans d'études, je regarde comme incurable, en quelques jours, grâce à un baume dont j'ignore la composition, il m'a guéri ; de là ma reconnaissance, je dirai pres- que mon admiration. — Et cet homme vous a fait des prédictions qui se sont accomplies ? — D'étranges, d'incroyables, madame ; cet homme marche dans le présent avec une certitude qui ferait croire à sa connaissance de l'avenir. l6o LA COMTESSE DE CHARNY — De sorte que, si cet homme vous avait prédit quelque chose à vous, vous croiriez à sa prédiction ? — J'agiiais du moins comme si elle dût se réaliser. — De sorte que, s'il vous avait prédit une mort prématurée, terrible, infamante, vous vous prépa- reriez à cette mort ? — Après toutefois, madame, dit Gilbert en re- gardant profondément la reine, après avoir cherché à y échapper par tous les moyens possibles. — Y échapper ? Non, docteur, non ! je vois bien que je suis condamnée, dit la reine ; cette révolu- tion est un gouffre qui doit engloutir le trône ; ce peuple est un lion qui me dévorera. — Ah ! madame, dit Gilbert, ce lion qui vous" épouvante, il dépend de vous de le voir se coucher à vos pieds comme un agneau. — Ne l'avez- vous pas vu à Versailles ? — Ne l'avez- vous pas vu aux Tuileries ? C'est l'Océan, madame, battant incessamment, jusqu'à ce qu'il le déracine, le rocher qui s'oppose à sa course ; caressant, comme une nourrice, la barque qui se confie à lui. — Docteur, tout est rompu depuis longtemps entre ce peuple et moi : il me hait et je le mé- prise ! — Parce que vous ne vous connaissez réellement ni l'un ni l'autre. Cessez d'être pour lui une reine, devenez une mère ; oubliez que vous êtes la fille de Marie-Thérèse, notre vieille ennemie ; la sœur de Joseph II, notre faux ami ; soyez Française, et vous entendrez les voix de ce peuple s'élever vers vous pour vous bénir, et vous verrez les bras de ce peuple se tendre vers vous pour vous caresser. Marie- Antoinette haussa les épaules. LA COMTESSE DE CHARNY i6i — Oui, je sais cela... il bénit hier, il caresse au- jourd'hui, demain il étouffe ceux-là mêmes qu'il a bénis et caressés. — Parce qu'il sent qu'il y a dans ceux-là une résistance à sa volonté, une haine en opposition avec son amour. — Et sait-il lui-même ce qu'il aime ou ce qu'il hait, ce peuple, élément destructeur ! destructeur à la fois comme le vent, l'eau et le feu, et qui a les caprices d'ime femme ? — Parce que vous le voyez du bord, madame, comme le visiteur des falaises voit l'Océan ; parce que, s' avançant et reculant sans raison apparente, il brise à vos pieds son écume, et vous enveloppe de ses plaintes que vous prenez pour des rugisse- ments ; mais ce n'est point ainsi qu'il faut le voir : il faut le voir porté par l'esprit du Seigneur, qui plane sur les grandes eaux ; il faut le voir, comme Dieu le voit, marchant à l'unité, et brisant tout ce qui lui est obstacle pour arriver à ce but. Vous êtes reine des Français, madame, et vous ignorez ce qui se passe à cette heure en France. Levez votre voile, madame, au lieu de l'abaisser, et vous ad- mirerez au lieu de craindre. — Que verrai-je donc de si beau, de si magnifique, de si splendide ? — Vous verrez le nouveau monde éclore au mi- lieu des ruines de l'ancien ; vous verrez le berceau de la France à venir flotter comme celui de Moïse sur un fleuve plus large que le Nil, que la Méditer- ranée, que l'Océan... Dieu te protège, ô berceau ! Dieu te garde, ô France ! 'Et, si peu enthousiaste que fût Gilbert, il leva les bras et les yeux au ciel. II. 6 i62 LA COMTESSE DE CHARNY La reine le regardait avec étonnement ; elle ne comprenait pas. — Et où va-t-il aborder, ce berceau ? demanda la reine. Est-ce à l'Assemblée nationale, cette réunion de disputeurs, de démolisseurs, de nive- leurs ? Est-ce la vieille France qui doit guider la nouvelle ? Triste mère pour un si bel enfant, mon- sieur Gilbert ! — Non, madame, où ce berceau doit aborder un jour ou l'autre, aujourd'hui, demain, peut-être, c'est à une terre inconnue jusqu'à cette heure, et qu'on appelle la patrie. Là, il trouvera la vigou- reuse nourrice qui fait les peuples forts, la Liberté. — Ah ! de grands mots, dit la reine ; je croyais que l'abus les avait tués. — Non, madame, dit Gilbert, de grandes choses ! Voyez la France, au moment où tout est brisé déjà, et où rien n'est reconstruit encore ; où elle n'a pas de municipalités régulières, des départements à peine ; où elle n'a point de lois, mais où elle se fait sa loi à elle-même ; voyez-la franchir, l'oeil fixe et la marche assurée, le passage qui la conduit d'un monde à l'autre, ce pont étroit jeté sur l'abîme ; voyez, ce pont, étroit comme celui de Mahomet, elle le traverse sans trébucher... Où va-t-elle, cette vieille France ? A l'unité de la patrie ! Tout ce qu'elle a cru difficile, pénible, insurmontable jus- qu'ici, lui est devenu, non seulement possible, mais encore facile. Nos provinces étaient un faisceau de préjugés différents, d'intérêts opposés, de souvenirs individuels ; rien ne prévaudrait, croyait-on, contre ces vingt-cinq ou trente nationalités repoussant la nationalité générale. Le vieux Languedoc, la vieille Toulouse, la vieille Bretagne consentiront-ils à se LA COMTESSE DE CHARNY 163 faire Normandie, Bourgogne ou Dauphiné? Non, madame ; mais tous se feront France. Pourquoi étaient-ils ainsi entêtés de leurs droits, de leurs privilèges, de leur législation ? C'est qu'ils n'a- vaient point de patrie. Or, je vous l'ai dit, madame, la patrie leur est apparue, bien loin encore dans l'avenir peut-être, mais ils l'ont vue, mère im- mortelle et féconde, les appelant à elle les bras ouverts, enfants isolés et perdus ; celle qui les ap- pelle, c'est la mère commune ; ils avaient l'humilité de se croire Languedociens, Provençaux, Bretons, Normands, Bourguignons, Dauphinois ; non, ils se trompaient tous : ils étaient Français ! — Mais, à vous entendre, docteur, dit la reine avec un accent d'ironie, la France, cette vieille France, la fille aînée de l'Église, comme l'appellent les papes depuis le ix^ siècle, n'existerait que d'hier ? — Et voilà justement où est le miracle, madame, c'est qu'il y avait une France, et qu'aujourd'hui il y a des Français ; non seulement des Français, mais encore des frères ; des frères qui se tiennent tous par la main. Eh ! mon Dieu ! madame, les hommes sont moins mauvais qu'on ne le dit ; ils tendent à se socialiser ; pour les désunir, pour les empêcher de s'approcher, il a fallu tout un monde d'inventions contre nature : douanes intérieures, péages innombrables, barrières sur les routes, bacs sur les fleuves ; diversités de lois, de règlements, de poids, de mesures ; rivalités de provinces, de pays, de villes, de villages. Un beau jour, un tremble- ment de terre arrive qui secoue le trône, et qui ren- verse toutes ces vieilles murailles, qui détruit tous ces obstacles. Les hommes, alors, se regardent à a face du ciel, à cette douce et bonne lumière du i64 LA COMTESSE DE CHARNY soleil, qui féconde, non seulement la terre, mais encore les cœurs ; la fraternité pousse comme une moisson sainte, et les ennemis eux-mêmes, éton- nés des haines qui les ont agités si longtemps, s'avancent, non pas les uns contre les autres, mais les uns vers les autres, les bras, non pas armés, mais ouverts ; rien d'officiel, rien de commandé. Sous cette marée qui monte, fleuves et montagnes dispa- raissent, la géographie est tuée ; les accents sont en- core divers, mais la langue est la même, et l'hymne universel que chantent trente millions de Fran- çais se compose de ces quelques mots : Louons Dieu, qui nous a fait une patrie ! — Eh bien, où voulez- vous en venir, docteur? Croyez-vous me rassurer par la vue de cette fédé- ration universelle de trente millions de rebelles contre leur reine et leur roi ? — Eh ! madame, détrompez-vous ! s'écria Gil- bert ; ce n'est point le peuple qui est rebelle à sa reine et à son roi, c'est le roi et la reine qui sont rebelles à leur peuple, qui continuent à parler le langage des privilèges et de la royauté, quand on parle autour d'eux la langue de la fraternité et du dévouement. Jetez les yeux sur une de ces fêtes improvisées, madame, et vous y verrez presque toujours, au milieu d'une vaste plaine ou au som- met d'une colline, un autel ; autel pur comme celui d'Abel, et, sur cet autel, un petit enfant que tous adoptent, et qui, doté des vœux, des dons et des larmes de tous, devient l'enfant de tous. Eh bien, madame, la France, cette France née d'hier, et dont je vous parle, c'est l'enfant sur l'autel, seule- LA COMTESSE DE CHARNY 165 ment, autour de cet autel, ce ne sont plus les villes et les villages qui se groupent, ce sont les peuples, ce sont les nations. La France, c'est le Christ qui vient de naître dans une crèche, au milieu des hum- bles, pour le salut du monde, et les peuples se ré- jouissent à sa naissance, en attendant que les rois plient le genou devant elle, et lui apportent leur tribut... L'Italie, la Pologne, l'Irlande, l'Espagne regardent cet enfant né d'hier qui porte leur avenir: et, les yeux en larmes, elles lui tendent leurs mains enchaînées en criant : « France, France ! nous sommes libres en toi ! » Madame, madame ! con- tinua Gilbert, il en est temps encore, prenez l'en- fant sur l'autel, et faites-vous sa mère ! — Docteur, répondit la reine, vous oubliez que j'ai d'autres enfants, les enfants de mes entrailles, et qu'en faisant ce que vous dites, je les déshérite pour un enfant étranger. — Alors, s'il en est ainsi, madame, dit Gilbert avec une profonde tristesse, enveloppez ces enfants dans votre manteau royal, dans le manteau de guerre de Marie-Thérèse, et emportez-les avec vous hors de France ; car, vous avez dit vrai, le peuple vous dévorera, et vos enfants avec vous. Seulement, il n'y a pas de temps à perdre, hâtez- vous, madame, hâtez-vous ! — Et vous ne vous opposez pas à ce départ, monsieur ? — Loin de là, dit Gilbert. Maintenant que je sais vos véritables intentions, je vous y aiderai, madame. — Eh bien, cela tombe à merveille, dit la reine, car il y a un gentilhomme tout prêt à agir, à se dévouer, à mourir ! i66 LA COMTESSE DE CHARNY — Ah ! madame, dit Gilbert avec terreur, ne se- rait-ce point de M. de Favras que vous voulez parler ? — Qui vous a dit son nom ? qui vous a révélé son projet ? — Oh ! madame, prenez garde ! celui-là aussi, une prédiction fatale le poursuit ! — Est-ce encore du même prophète ? — Toujours, madame ! — Et, selon ce prophète, quel sort attend le marquis ? — Une mort prématurée, terrible, infamante ! comme celle dont vous parliez tout à l'heure. — Alors, vous disiez vrai, il n'y a pas de temps à perdre pour faire mentir ce prophète de malheur. — Vous allez prévenir M. de Favras que vous acceptez son aide ? — On est chez lui à cette heure, monsieur Gil- bert, et j'attends sa réponse. En ce moment, et comme Gilbert, effrayé lui- même des circonstances au milieu desquelles il se trouvait engagé, passait sa main sur son front pour y attirer la lumière, madame de Lamballe entra, et dit deux mots tout bas à l'oreille de la reine. ■ — Qu'il entre, qu'il entre ! s'écria la reine, le docteur sait tout. Docteur, continua-t-elle, c'est M. Isidore de Chamy qui m'apporte la réponse du marquis de Favras. Demain, la reine aura quitté Paris ; après-demain, nous serons hors de France. Venez, baron, venez... Grand Dieu ! qu'avez-vous ? et pourquoi êtes-vous si pâle ? — Madame la princesse de Lamballe m'a dit que je pouvais parler devant le docteur Gilbert ? de- manda Isidore. LA COMTESSE DE CHARNY 167 — Et elle a dit vrai ; oui, oui, parlez. Vous avez vu le marquis de Favras ?.., Le marquis est prêt... Nous acceptons son offre... nous allons quitter Paris, quitter la France... — Le marquis de Favras vient d'être arrêté, il y a une heure, rue Beaurepaire, et conduit au Châ- telet, répondit Isidore. Le regard de la reine croisa celui de Gilbert, lumineux, désespéré, plein de colère. Mais toute la force de Marie-Antoinette sembla s'être épuisée dans cet éclair. Gilbert s'approcha d'elle, et, avec un accent de profonde pitié : — Madame, lui dit-il, puis-je vous être bon à quelque chose, disposez de moi ; mon intelligence, mon dévouement, ma vie, je mets tout à vos pieds. La reine leva lentement les yeux sur le docteur. Puis, d'une voix lente et résignée : — Monsieur Gilbert, dit-elle, vous qui êtes si sa- vant, et qui avez assisté à l'expérience de ce matin, êtes-vous d'avis que la mort que donne cette af- freuse machine soit aussi douce que le prétend son inventeur ? Gilbert poussa un soupir, et voila ses yeux de ses mains. En ce moment Monsieur, qui savait tout ce qu'il voulait savoir, car le bruit de l'arrestation du mar- quis de Favras s'était, en quelques secondes, ré- pandu par tout le palais. Monsieur demandait en toute hâte sa voiture, et partait sans s'inquiéter de la santé de la reine, et presque sans prendre congé du roi. Louis XVI lui barra le passage. — Mon frère, dit-il, vous n'êtes point tellement i68 LA COMTESSE DE CHARNY pressé de rentrer au Luxembourg, je suppose, que vous n'ayez le temps de me donner un conseil. A votre avis, que dois- je faire ? — Vous voulez me demander ce qu'à votre place je ferais ? — Oui. — J'abandonnerais M. de Favras, et je jurerais fidélité à la Constitution. — Comment voulez- vous que je jure fidélité à une constitution qui n'est pas achevée ? — Raison de plus, mon frère, dit Monsieur avec ce regard louche et faux qui partait des plus pro- fondes sinuosités de éon cœur, raison de plus pour ne pas vous croire obligé de tenir votre serment. Le roi demeura un instant pensif. — Soit, dit-il, cela n'empêche pas que je n'écrive à M. de Bouille que notre projet tient toujours, mais est ajourné. Ce retard donnera le temps au comte de Charny de relever la route que nous devons suivre. XIV MONSIEUR DÉSAVOUE FAVRAS, ET LE ROI PRÊTE SERMENT A LA CONSTITUTION Le lendemain de l'arrestation de M. de Favras, cette singulière circulaire courut par tout Paris : « Le marquis de Favras (place Royale) a été arrêté avec madame son épouse, pendant la nuit du 24 au 25, pour un plan qu'il avait fait de sou- lever trente miUe hommes pour faire assassiner M. de La Fayette et le maire de la ville, et ensuite de nous couper les vivres. « Monsieur, frère du roi, était à la tête. « Signé : Barauz. » On comprend la révolution étrange que fit, dans le Paris de 1790, si facile à l'émotion, une pareille circulaire. Une traînée de poudre allumée n'aurait pas pro- duit une flamme plus rapide que celle qui s'éleva partout où passa le papier incendiaire. D'abord, il fut dans toutes les mains ; deux heures après, chacun le savait par cœur. Le 26 au soir, les mandataires de la Commune étant rassemblés en conseil à l'hôtel de ville et li- 170 LA COMTESSE DE CHARNY sant l'arrêté du comité des recherches qui venait d'être rendu, l'huissier annonça tout à coup que Monsieur demandait à être introduit. — Monsieur ! répéta le bon Bailly, qui présidait l'Assemblée, quel monsieur ? — Monsieur, frère du roi, répondit l'huissier. A ces mots, les membres de la Commune se regardèrent les uns les autres. Le nom de Monsieur était, depuis la veille au matin, dans toutes les bouches. Mais, en se regardant, ils se levèrent. Bailly jeta un coup d'œil interrogateur autour de lui, et, comme les réponses muettes qu'il lut dans les yeux de ses collègues lui parurent unanimes : — Allez annoncer à Monsieur, dit-il, que, bien qu'étonnés de l'honneur qu'il nous fait, nous som- mes prêts à le recevoir. Quelques secondes après, Monsieur était intro- duit. Il était seul; son visage était pâle, et sa démarche, d'ordinaire assez mal assurée, était plus chance- lante encore, ce soir-là, que de coutume. Par bonheur pour le prince, chaque membre de la Commune ayant des lumières près de lui, sur l'immense table en fer à cheval où chacun travail- lait, le milieu de ce fer à cheval demeurait dans une obscurité relative. Cette circonstance n'échappa point à Monsieur, qui parut se rassurer. Il promena un regard timide encore sur cette nombreuse réunion, dans laquelle il trouvait au moins le respect à défaut de la sympathie, et, d'une voix tremblante d'abord, mais qui se raffermit par degrés : LA COMTESSE DE CHARNY 171 — Messieurs, dit-il, le désir de repousser une calomnie atroce m'amène au milieu de vous. M. de Favras a été arrêté avant-hier par ordre de votre comité des recherches, et l'on répand aujourd'hui avec affectation que j'ai de grandes liaisons avec lui. Quelques sourires passèrent sur les visages des auditeurs, et des chuchotements accueillirent cette première partie du discours de Monsieur. Il continua : — En ma qualité de citoyen de la ville de Paris, j'ai cru devoir vous instruire moi-même des seuls rapports sous lesquels je connaisse M. de Favras. Comme on le devine bien, l'attention de MM, les membres de la Commune redoubla ; on tenait à savoir de la bouche même de Monsieur, quitte à en croire ce que l'on voudrait, quels étaient les rapports de Son Altesse royale avec M. de Favras. Son Altesse royale continua en ces termes : — En 1772, M. de Favras est entré dans mes gardes suisses ; il en est sorti en 1775 ; je ne lui ai point parlé depuis cette époque. Un murmure d'incrédulité passa dans l'audi- toire ; mais un regard de Bailly comprima ce mur- mure, et Monsieur put rester dans le doute s'il était approbatif ou improbatif. Monsieur reprit : — Privé depuis plusieurs mois de la jouissance de mes revenus, inquiet sur des paiements consi- dérables que j'ai à faire en janvier, j'ai désiré pou- voir satisfaire à mes engagements, sans être à charge au trésor public. J'avais résolu, en consé- quence, de faire un emprunt ; M. de Favras m'a été indiqué, il y a quinze jours environ, par M. ds la Châtre, comme pouvant effectuer cet emprunt 172 LA COMTESSE DE CHARNY sur un banquier de Gênes. En conséquence, j'ai souscrit une obligation de deux millions, somme nécessaire pour acquitter mes engagements du commencement de l'année, et pour payer ma mai- son. Cette affaire étant purement de finance, j'ai chargé mon intendant de la suivre. Je n'ai pas vu M. de Favras, je ne lui ai point écrit, je n'ai eu aucune communication avec lui ; ce qu'il a fait, d'ailleurs, m'est parfaitement inconnu ^. Un ricanement parti des rangs du public prouva que tout le monde n'était pas disposé à croire ainsi sur parole à cette étrange assertion du prince, confiant, sans le voir, deux millions de traites à un intermédiaire, surtout quand cet intermédiaire était un de ses anciens gardes. Monsieur rougit, et, sans doute pressé d'en finir avec la position fausse qu'il s'était faite, il continua vivement : — Cependant, messieurs, j'ai appris hier que l'on distribuait avec profusion, dans la capitale, vm pa- pier conçu en ces termes... Et Monsieur lut, alors, — ce qui était bien inutile, tout le monde l'ayant dans la main ou dans la mémoire, — le bulletin que nous avons cité tout à l'heure. A ces mots : « Monsieur, frère du roi, était à la tête », tous les membres de la Commune s'incHnè- rent. Voulaient-ils dire qu'ils étaient de l'avis du bul- letin ? Voulaient-ils dire purement et simplement qu'ils étaient au courant de l'accusation ? 1 Nous reproduisons sans y changer une syllabe les propres paroles de Alonsieur. LA COMTESSE DE CHARNY 173 Monsieur poursuivit : — Vous n'attendez pas de moi, sans doute, que je descende jusqu'à me justifier d'un crime aussi bas ; mais, dans un temps où les calomnies les plus absurdes peuvent faire aisément confondre les meilleurs citoyens avec les ennemis de la Révo- lution, j'ai cru, messieurs, devoir au roi, à vous et à moi-même, d'entrer dans tous les détails que vous venez d'entendre, afin que l'opinion publique ne puisse rester un seul instant incertaine. Depuis le jour où, dans la seconde assemblée des notables, je me déclarai sur la question fondamentale qui divisait encore les esprits, je n'ai pas cessé de croire qu'une grande révolution était prête ; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang suprême, devait en être le chef, puisqu'elle ne pouvait pas être avantageuse à la nation sans l'être également au monarque ; enûn, que l'autorité royale devait être le rempart de la liberté nationale, et la liberté nationale la base de l'autorité royale... Quoique le sens de la phrase ne fût pas bien clair, l'habitude qu'on avait d'applaudir certaines com- binaisons de mots fit que l'on applaudit celle-ci. Encouragé, Monsieur haussa la voix, et ajouta, s'adressant avec un peu plus d'assurance aux mem- bres de l'assemblée : — Que l'on cite une seule de mes actions, un seul de mes discours qui ait démenti les principes que je viens d'émettre, et qui ait montré que, dans quelque circonstance où j'ai été placé, le bonheur du roi, celui du peuple aient cessé d'être l'unique objet de mes pensées et de mes yeux ; jusque-là, j'ai le droit d'être cru ; je n'ai jamais changé de senti- ments ni de principes, et je n'en changerai jamais ! 174 LA COMTESSE DE CHARNY Tout romancier que nous nous sommes fait, nous avons momentanément empiété sur l'histoire en donnant le discours filandreux de Son Altesse royale dans toute son étendue. Il est bon que, même les lecteurs de romans, sachent quel était à trente- cinq ans le prince qui devait nous octroyer, à soixante, la Charte ornée de son article 14. Or, comm.e nous ne voulons pas être plus injuste pour Bailly que pour Son Altesse royale, nous donnerons la réponse du maire de Paris comme nous avons donné le discours de Monsieur. Bailly répondit : ■ — Monsieur, c'est une grande satisfaction pour les représentants de la commune de Paris de voir parmi eux le frère d'un roi chéri, d'un roi le res- taurateur de la liberté française. Augustes frères, vous êtes unis par les mêmes sentiments. Monsieur s'est montré le premier citoyen du royaume en votant pour le tiers état dans la seconde assemblée des notables ; il a été presque le seul de cet avis, avec un très petit nombre d'amis du peuple, et il a ajouté la dignité de la raison à tous ses autres titres au respect de la nation. Monsieur est donc le premier auteur de l'égalité civile : il en donne un nouvel exemple aujourd'hui en venant se mêler parmi les représentants de la Commune, où il sem- ble ne vouloir être apprécié que par ses sentiments patriotiques. Ces sentiments sont consignés dans les explications que Monsieur veut bien donner à l'assemblée. Le prince va au-devant de l'opinion publique ; le citoyen met le prix à l'opinion de ses concitoyens, et j'offre à Monsieur, au nom de l'as- semblée, le tribut de respect et de reconnaissance qu'elle doit à ses sentiments, à l'honneur de sa LA COMTESSE DE CHARNY 175 présence, et surtout au prix qu'il attache à l'estime des hommes libres. Alors, comme Monsieur comprit, sans doute, que, malgré le grand éloge que faisait Bailly de sa con- duite, cette conduite serait diversement appréciée, il répondit, avec cet air paterne qu'il savait si bien prendre dans les circonstances où il pouvait lui être utile : — Messieurs, le devoir que je viens de remplir a été pénible pour un cœur vertueux ; mais j'en suis bien dédommagé par les sentiments que l'assem- blée vient de me témoigner, et ma bouche ne doit plus s'ouvrir que pour demander la grâce de ceux qui m'ont offensé. On le voit, Monsieur ne s'engageait ni n'enga- geait l'assemblée. Pour qui demandait-il grâce ? Ce n'était point pour Favras, car nul ne savait si Favras était coupable, et, d'ailleurs, Favras n'avait point offensé Monsieur. Non, Monsieur demandait tout simplement la grâce de l'auteur anonyme de la circulaire qui l'accusait ; mais l'auteur n'avait pas besoin de grâce, puisqu'il était inconnu. Les historiens passent si souvent, sans les relever, près des infamies des princes, que c'est à nous autres romanciers à faire, dans ce cas-là, leur office, au risque de voir, pendant un chapitre, le roman de- venir aussi ennuyeux que l'histoire. Il va sans dire que, lorsque nous parlons d'his- toriens aveugles ou d'histoires ennuyeuses, on sait de quels historiens et de quelles histoires nous parlons. Monsieur avait donc, pour son compte, pratiqué une partie du conseil qu'il avait donné à son frère Louis XVT. 176 LA COMTESSE DE CHARNY Il avait renié M. de Favras, et, comme on le voit aux éloges que lui avait décernés le vertueux Bailly, la chose avait obtenu un plein succès. Ce que considérant sans doute le roi Louis XVI, il se décida, de son côté, à jurer fidélité à la Consti- tution. Un beau matin, l'huissier vint dire au président de l'Assemblée, qui était ce jour-là M. Bureaux de Puzy, — comme l'huissier de la Commune était venu dire au maire pour Monsieur, — que le roi, avec un ou deux ministres et trois ou quatre offi- ciers, frappait à la porte du Manège, comme Mon- sieur avait frappé à la porte de l'hôtel de ville. Les représentants du peuple se regardèrent éton- nés. Que pouvait avoir à leur dire le roi, qui depuis si longtemps marchait séparé d'eux ? On fit entrer Louis XVI et le président lui céda son fauteuil. A tout hasard la salle éclata en acclamations. A part Pétion, Camille Desmoulins et Marat, toute la France était encore ou croyait être encore royaliste. Le roi avait éprouvé le besoin de venir féliciter l'Assemblée sur ses travaux ; il avait à louer cette belle division de la France en départements ; mais ce qu'il ne voulait point tarder à exprimer surtout, car ce sentiment l'étouffait, c'était son amour ar- dent pour la Constitution. Le commencement du discours, — n'oublions pas que, noir ou blanc, royaliste ou constitutionnel, aristocrate ou patriote, pas un seul représentant ne savait où allait le roi, — le commencement du discours causa quelques inquiétudes, le milieu pré- disposa les esprits à la reconnaissance, mais la fin. LA COMTESSE DE CHARNY 177 — oh ! la fin ! — la fin porta les sentiments de l'Assemblée jusqu'à l'enthousiasme. Le roi ne pouvait résister au désir d'exprimer son amour pour cette petite constitution de 1791 qui n'était pas encore née, que serait-ce donc quand elle aurait complètement vu le jour ? Alors, ce ne serait plus de l'amour que le roi aurait pour elle, ce serait du fanatisme. Nous ne citons pas le discours du roi ; peste ! il a six pages ! c'est bien assez d'avoir cité le discours de Monsieur, qui n'en a qu'une, et qui, cependant, nous a paru terriblement long. Tant il 3^ a que Louis XVI ne parut pas trop pro- lixe à l'Assemblée, qui pleura d'attendrissement en l'écoutant. Quand nous disons qu'elle pleura, ce n'est point une métaphore : Bamave pleurait, Lameth pleu- rait, Duport pleurait, Mirabeau pleurait, Barrera pleurait ; c'était un véritable déluge. L'Assemblée en perdit la tête. Elle se leva tout entière ; les tribunes se levèrent ; chacun étendit la main, et fit serment de fidélité à cette constitu- tion qui n'existait pas encore. Le roi sortit ; mais le roi et l'Assemblée ne pou- vaient se quitter ainsi : elle sort derrière lui, elle se précipite, elle lui fait cortège, elle arrive aux TuÛeries, la reine la reçoit. La reine ! elle n'est pas enthousiaste, elle, la rude fille de Marie-Thérèse ; elle ne pleure pas, la digne sœur de Léopold : elle présente son fils aux députés de la nation. — Messieurs, dit-elle, je partage tous les senti- ments du roi ; je m'unis de cœur et d'affection à la démarche que sa tendresse pour son peuple 178 LA COMTESSE DE CHARNY vient de lui dicter. Voici mon fils ; je n'oublierai rien pour lui apprendre de bonne heure à imiter les vertus du meilleur des pères, à respecter la liberté publique, et à maintenir les lois, dont j'es- père qu'il sera le plus ferme soutien. Il fallait un enthousiasme bien réel pour qu'un pareil discours ne le refroidît point ; celui de l'As- semblée était chauffé à blanc. On proposa de prêter à l'instant même le serment ; on le formula séance tenante ; le premier de tous, le président fit entendre ces paroles : — Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir, de tout mon pouvoir, la cons- titution décrétée par l'Assemblée nationale et ac- ceptée par le roi. Et tous les membres de l'Assemblée, excepté un seul, levèrent la main, chacun à son tour, et répé- tèrent : « Je le jure ! » Les dix jours qui suivirent cette bienheureuse démarche, qui venait de rendre la joie à l'Assemblée, le calme à Paris, la paix à la France, s'écoulèrent en fêtes, en bals, en illuminations. On n'entendait de toutes parts que serments prêtés ; on jurait par- tout : on jurait sur la Grève, à l'hôtel de ville, dans les églises, dans les rues, sur les places publiques ; on dressait des autels à la patrie ; on y conduisait les écoliers, et les écoliers juraient, comme s'ils étaient déjà des hommes, et comme s'ils savaient ce que c'est qu'un serment. L'Assemblée commanda un Te Detim oii elle assista en masse ; là, on renouvela sur l'autel, en face de Dieu, le serment déjà fait. Seulement, le roi n'alla point à Notre-Dame, et, par conséquent, ne jura point. LA COMTESSE DE CHARNY 179 On remarqua son absence ; mais on était si joyeux, on était si confiant, que l'on se contenta du premier prétexte qu'il lui plut de donner. — Pourquoi donc n'avez-vous pas été au Te Deuni ? pourquoi donc n'avez-vous pas juré sur l'autel comme les autres ? demanda ironiquement la reine. — Parce que je veux bien mentir, madame, ré- pondit Louis XVI, mais non point me parjurer. La reine respira. Jusque-là, comme tout le monde, elle avait cru à la bonne foi du roi. XV UN GENTILHOMME Cette visite du roi à l'Assemblée avait eu lieu le 4 février 1790. Douze jours plus tard, c'est-à-dire dans la nuit du 17 au 18 du même mois, en l'absence de M. le gouverneur du Châtelet, qui avait demandé et obtenu, le jour même, un congé pour se rendre à Soissons près de sa mère mourante, un homme se présenta à la porte de la prison, porteur d'un ordre signé de M. le lieutenant de police lequel ordre autorisait le visiteur à conférer sans témoin avec M. de Favras. L'ordre était-il réel ou falsifié, c'est ce que nous n'oserions dire ; mais, en tout cas, le sous-gouver- neur, que l'on réveilla pour le lui soumettre, le reconnut bon, puisqu'il ordonna aussitôt que, malgré l'heure avancée de la nuit, le porteur de l'ordre fût introduit dans le cachot de M. de Favras. Après quoi, s'en rapportant à la bonne garde de ses porte-clefs à l'intérieur et de ses sentinelles à l'extérieur, il alla se remettre au lit pour achever sa nuit, si malencontreusement interrompue. Le visiteur, sous prétexte d'avoir, en tirant l'or- dre de son portefeuille, laissé tomber un papier im- LA COMTESSE DE CHARNY i8i portant, prit la lampe et chercha à terre, jusqu'à ce qu'il eût vu M. le sous-directeur du Châtelet en- trer dans sa chambre. Alors, il déclara qu'il croyait avoir laissé ce papier sur sa table de nuit, et qu'en tout cas, si on le retrouvait, il priait qu'on le lui rendît au moment de son départ. Puis, donnant la lampe au porte-clefs, qui at- tendait, il l'invita à le conduire au cachot de M. de Favras. Le guichetier ouvrit une porte, fit passer l'in- connu, passa à son tour, et referma la porte der- rière lui. Il paraissait regarder cet inconnu avec curiosité, comme s'il s'attendait que, d'un moment à l'autre, celui-ci dût lui adresser la parole pour ime impor- tante communication. On descendit douze marches, et l'on s'engagea dans un corridor souterrain. Puis une seconde porte se présenta que le guiche- tier ouvrit et referma comme la première. L'inconnu et son guide se trouvèrent, alors, sur une espèce de palier, ayant devant eux un second étage de marches à descendre. L'inconnu s'arrêta, plongea son regard dans les profondeurs du corri- dor sombre, et, lorsqu'il se fut bien assuré que l'obs- curité était aussi solitaire que muette : — Vous êtes le porte-clefs Louis ? demanda-t-il. — Oui, répondit le guichetier. — Frère de la loge Américaine ? — Oui. — Vous avez été placé ici, il y a huit jours, par une main mystérieuse pour y accomplir une œuvre inconnue ? — Oui. i82 LA COMTESSE DE CHARNY — Vous êtes prêt à accomplir cette œuvre ? — Je suis prêt. — Vous devez recevoir des ordres d'un homme ? — Oui, du messie. — A quoi devez- vous reconnaître cet homme ? — A trois lettres brodées sur un plastron. — Je suis cet homme... et voici les trois lettres ! Et, à ces mots, le visiteur ouvrit son jabot de dentelle, et, sur sa poitrine, montra brodées ces trois lettres dont nous avons déjà, dans le cours de cette histoire, eu plus d'une fois l'occasion de re- marquer l'influence : L. P. D. — Maître, dit le geôlier en s'inclinant, je suis à vos ordres. — Bien. Ouvrez-moi le cachot de M. de Favras, et tenez-vous prêt à obéir. Le geôlier s'inclina sans répondre, passa devant pour éclairer la route, et, s'arrêtant devant une porte basse : — C'est ici, murmura-t-il. L'inconnu fit un signe de la tête : la clef, intro- duite dans la serrure, grinça deux fois, et la porte s'ouvrit. Tout en prenant vis-à-vis du prisonnier les plus rigoureuses mesures de sûreté, jusqu'à le mettre dans un cachot enterré de vingt pieds sous le sol, on avait eu quelques attentions pour sa qualité. Il avait un lit propre et des draps blancs. Près de ce lit était une table chargée de plusieurs livres et portant de l'encre, des plumes et du papier, desti- nés sans doute à préparer un mémoire de défense. Une lampe éteinte dominait le tout. Dans un coin brillaient, sur une seconde table, des ustensiles de toilette tirés d'un élégant néces- LA COMTESSE DE CHARNY 183 saire aux armes du marquis ; appliquée à la mu- raille, était une petite glace sortant du même né- cessaire. M. de Favras dormait si profondément, que la porte s'ouvrit, que l'inconnu s'approcha de lui, que le geôlier posa la seconde lampe près de la pre- mière, et sortit sur un geste du visiteur sans que le bruit et le mouvement qui avaient été faits pus- sent le tirer de son sommeil. L'inconnu considéra un instant cet homme en- dorm.i avec im sentiment de profonde mélancolie ; puis, comme s'il se fût rappelé que le temps était précieux, quelque regret qu'il parût avoir de trou- bler ce bon repos, il lui posa la main sur l'épaule. Le prisonnier tressaillit et se retourna vivement, les yeux tout grands ouverts, comme font d'habi- tude ceux qui se sont endormis s'attendant à être réveillés par une mauvaise nouvelle. — Tranquillisez- vous, monsieur de Favras, dit l'inconnu ; c'est un ami. M. de Favras regarda un instant le visiteur noc- turne avec un air de doute qui exprimait son éton- nement qu'un ami le vînt chercher à dix-huit ou vingt pieds au-dessous du sol. Puis, tout à coup rappelant ses souvenirs : — Ah ! ah ! dit-il, M. le baron Zannone... — Moi-même, cher marquis. Favras jeta en souriant un regard autour de lui, et, montrant du doigt au baron un escabeau libre de tout hvre et de tout vêtement : ' — Donnez-vous la peine de vous asseoir, lui dit-il. — ' Mon cher marquis, dit le baron, je viens vous proposer une chose qui n'admet point une longue i84 LA COMTESSE DE CHARNY discussion ; et puis nous n'avons pas de temps à perdre... — Que venez-vous me proposer, mon cher ba- ron ?... J'espère que ce n'est pas un emprunt ? — Pourquoi cela ? — Parce que les garanties que j'aurais à vous donner me paraissent médiocrement sûres... — Ce ne serait point une raison avec moi, mar- quis, et je serais tout prêt, au contraire, à vous offrir un million ! — A moi ? dit Favras en souriant. — A vous, oui. Mais comme ce serait à des con- ditions que vous n'accepteriez pas, je ne vous ferai pas même cette offre. — Alors, puisque vous m'avez prévenu que vous étiez pressé, mon cher baron, venez au fait. — Vous savez que c'est demain qu'on vous juge, marquis ? — Oui, j'ai entendu dire quelque chose comme cela, répondit Favras. — Vous savez que les juges devant lesquels vous paraissez sont les mêmes qui ont acquitté Augeard et Besenval ?... — Oui. — Vous savez que l'un et l'autre n'ont été ac- quittés que par l'intervention toute-puissante de la cour ?... — Oui, répondit pour la troisième fois Favras, sans que sa voix eût subi la moindre altération dans ses trois réponses. — Vous espérez, sans doute, que la cour fera pour vous ce qu'elle a fait pour vos devanciers ?... — Ceux avec lesquels j'ai eu l'honneur d'être en relation pour l'entreprise qui m'a conduit ici savent LA COMTESSE DE CHARNY 185 ce qu'ils doivent faire à mon égard, monsieur le baron ; ce qu'ils feront sera bien fait. — Ils ont déjà pris leur parti à cet égard, mon- sieur le marquis, et je puis vous instruire de ce qu'ils ont fait. Favras ne témoigna aucune curiosité de le savoir. — Monsieur, continua le visiteur, s'est présenté à l'hôtel de ville et a déclaré qu'il vous connaissait à peine ; qu'en 1772, vous étiez entré dans ses gardes suisses ; que vous en étiez sorti en 1775, et que, depuis cette époque, il ne vous avait pas vu. Favras inclina la tête en signe d'adhésion. — Quant au roi, non seulement il ne pense plus à fuir, mais encore il s'est, le 4 du courant, rallié à l'Assemblée nationale, et a juré la Constitution ! Un sourire passa sur les lèvres de Favras. — Vous doutez ? demanda le baron. — Je ne dis point cela, répondit Favras. — Ainsi, vous le voyez, marquis, il ne faut pas compter sur Monsieur... il ne faut pas compter sur le roi... — Au fait, monsieur le baron. — Vous allez donc passer devant vos juges... — Vous m'avez fait l'honneur de me le dire. — Vous serez condamné !... — C'est probable. — A mort !... — C'est possible. Favras s'inclina en homme prêt à recevoir, quel qu'il soit, le coup qui doit le frapper. — Mais, fit le baron, savez-vous à quelle mort, mon cher marquis ?... — Y a-t-il deux morts, mon cher baron ? — Oh ! il y en a dix : il y a le pal, l'écartèlement. i86 LA COMTESSE DE CHARNY le lacet, la roue, la potence, la tête tranchée... ou plutôt, la semaine dernière encore, il y avait toutes ces morts-là ! Aujourd'hui, comme vous dites, il n'y en a plus qu'une : le gibet ! — Le gibet ! — Oui. L'Assemblée nationale, après avoir pro- clamé l'égalité devant la loi, a trouvé juste de proclamer l'égalité devant la mort ! Maintenant, nobles et vilains sortent de ce monde par la même porte : ils sont pendus, marquis. — Ah ! ah ! fit Favras. — Condamné à mort, vous serez pendu... chose fort triste pour un gentilhomme qui ne craint pas la mort, j'en suis sûr, mais qui répugne à la potence. ■ — Ah çà ! monsieur le baron, dit Favras, êtes- vous venu pour m'annoncer seulement toutes ces bonnes nouvelles, ou vous reste-t-il encore quel- que chose de mieux à me dire ? — Je suis venu pour vous annoncer que tout est prêt pour votre évasion, et pour vous dire que, dans dix minutes, si vous le voulez, vous pouvez être hors de votre prison, et, dans vingt-quatre heures, hors de France. Favras réfléchit un instant, sans que l'offre que venait de lui faire le baron parût lui causer aucune émotion. Puis, s'adressant à son interlocuteur : — Cette offre me vient-elle du roi ou de Son Altesse royale ? demanda-t-il. — Non, monsieur, elle vient de moi. Favras regarda le baron. — De vous, monsieur ? dit-il. Et pourquoi de vous ? — A cause de l'intérêt que je vous porte, mar- quis. LA COMTESSE DE CHARNY 187 — Quel intérêt pouvez-vous me porter, mon- sieur ? dit Favras. Vous m'avez vu deux fois. — On n'a pas besoin de voir un homme deux fois pour le connaître, mon cher marquis. Or, les vrais gentilshommes sont rares, et j'en veux con- server, je ne dirai pas à la France, mais à l'huma- nité. — Vous n'avez pas d'autre raison ? — J'ai celle-ci, monsieur, qu'ayant négocié avec vous un emprunt de deux millions, et vous ayant versé l'argent, je vous ai donné le moyen de marcher plus avant dans votre complot découvert aujour- d'hui, et, par conséquent, j'ai involontairement contribué à votre mort. Favras sourit. — Si vous n'avez commis d'autre crime que celui-là, dormez tranquille, dit Favras, je vous absous. — Comment ! s'écria le baron, vous refusez de fuir?... Favras lui tendit la main. — Je vous remercie du plus profond de mon cœur, monsieur le baron, répondit-il ; je vous re- mercie au nom de ma femme et de mes enfants, mais je refuse... — Parce que vous croyez peut-être nos mesures mal prises, marquis, et que vous craignez qu'une tentative d'évasion avortée n'aggrave votre af- faire. — Je crois, monsieur, que vous êtes un homme prudent, et je dirai plus, aventureux, puisque vous venez vous-même me proposer cette évasion ; mais, je vous le répète, je ne veux pas fuir. — Sans doute, monsieur, craignez-vous que, forcé i88 LA COMTESSE DE CHARNY de sortir de France, vous n'y laissiez votre femme et vos enfants dans la misère... J'ai prévu le cas, monsieur, et puis vous offrir ce portefeuille, dans lequel il y a cent mille francs en billets de caisse. Favras regarda le baron avec une espèce d'admi- ration. Puis, secouant la tête : — Ce n'est pas cela, monsieur, dit-il. Sur votre parole, et sans que vous eussiez besoin de me re- mettre ce portefeuille, j'aurais quitté la France si mon intention avait été de fuir ; mais, encore une fois, ma résolution est prise : je ne fuirai pas. Le baron regarda celui qui lui faisait ce refus comme s'il eût douté qu'il possédât toute sa rai- son. — Cela vous étonne, monsieur, dit Favras avec une singulière sérénité, et vous vous demandez sans oser me le demander à moi-même, d'où me vient cette étrange résolution d'aller jusqu'au bout, et de mourir s'il le faut, de quelque mort que ce soit. — Je vous l'avoue, monsieur. — Eh bien, je vais vous le dire. Je suis royaliste, monsieur, mais non pas à la manière de ceux qui émigrent à l'étranger ou qui dissimulent à Paris ; mon opinion, ce n'est point un fait reposant sur un calcul d'intérêt, c'est un culte, une croyance, une religion, monsieur ; et les rois ne sont pas autre chose pour moi que ce que serait un archevêque ou un pape, c'est-à-dire les représentants visibles de cette religion dont je vous parlais tout à l'heure. Si je fuis, on supposera que c'est ou le roi ou Mon- sieur qui m'ont fait fuir ; or, s'ils m'ont fait fuir, ils sont mes complices ; et Monsieur, qui est venu LA COMTESSE DE CHARNY 189 me renier à la tribune, le roi, qui a feint de ne pas me connaître, sont atteints du coup qui frappe dans le vide. Les religions tombent, monsieur le baron, quand elles n'ont plus de martyrs. Eh bien, moi, je relèverai la mienne en mourant pour elle ! Ce sera un reproche donné au passé, un avertissement offert à l'avenir ! — Mais pensez donc au genre de mort qui vous attend, marquis ! — Plus la mort sera infâme, monsieur, plus le sacrifice sera méritoire : le Christ est rhort sur une croix, entre deux larrons ! — Je comprendrais cela, monsieur, dit le baron, si votre mort pouvait avoir pour la royauté l'influ- ence que celle du Christ eut pour le monde. Mais les péchés des rois sont tels, marquis, que j'ai bien peur, non seulement que le sang d'un gentilhomme, mais encore que celui d'un roi ne suffise pas à les racheter ! — Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, monsieur le baron ; mais, dans cette époque d'irrésolution et de doute où tant de gens manquent à leur devoir, je mourrai avec la consolation d'avoir fait le mien. — Eh ! non, monsieur ! dit le baron d'un air d'impatience, vous mourrez tout simplement avec le regret d'être mort sans aucune utilité ! — Quand le soldat désarmé ne veut pas fuir, quand il attend l'ennemi, quand il brave la mort, quand il la reçoit, il sait parfaitement que cette mort est inutile ; seulement, il s'est dit que la fuite serait honteuse, et il a mieux aimé mourir !... — Monsieur, dit le baron, je ne me tiens pas pour battu... 190 LA COMTESSE DE CHARNY Il tira sa montre : elle marquait trois heures du matin. — Nous avons encore une heure, continua-t-il. Je vais m'asseoir à cette table et lire une demi-heure ; pendant ce temps, réfléchissez. Dans une demi- heure, vous me rendrez une réponse définitive. Et, prenant une chaise, il s'assit devant la table, le dos tourné au prisonnier, ouvrit un livre et lut. — Bonne nuit, monsieur ! dit Favras. Et il se retourna du côté du mur, sans doute pour réfléchir avec moins de distraction. Le lecteur tira deux ou trois fois sa montre de son gousset, plus impatient que le prisonnier. Puis, la demi-heure écoulée, il se leva et s'approcha du lit. Mais il eut beau attendre, Favras ne se retourna point. Alors, le baron se pencha sur lui, et, à sa respi- ration régulière et calme, il s'aperçut que le prison- nier dormait. — Allons, dit-il se parlant à lui-même, je suis battu ; mais le jugement n'est point encore pro- noncé : peut-être doute-t-il encore... Et, ne voulant pas réveiller le malheureux qu'un si long et si profond sommeil attendait dans quel- ques jours, il prit la plume et écrivit sur une feuille de papier blanc : « Quand le jugement sera prononcé, quand M. de Favras sera condamné à mort, quand il n'aura plus d'espoir ni dans ses juges, ni dans Monsieur, ni dans le roi, s'il change d'avis, il n'aura qu'à ap- peler le guichetier Louis et lui dire : Je suis décidé à fuir ! et l'on trouvera moyen de favoriser sa fuite. LA COMTESSE DE CHARNY 191 « Quand M. de Favras sera dans le tombereau fatal, quand M. de Favras fera amende honorable devant Notre-Dame, quand M. de Favras traver- sera, pieds nus et les mains liées, le court espace qui sépare les marches de l'hôtel de ville, où il aura été faire son testament de mort, du gibet dressé sur la Grève, il n'aura qu'à prononcer à haute voix ces paroles : Je veux être sauvé ! et il sera sauvé. « Cagliostro. » Sur quoi, le visiteur prit la lampe, s'approcha une seconde fois du prisonnier pour s'assurer s'il était réveillé, et, voyant qu'il dormait toujours, il regagna, non sans se retourner plusieurs fois, la porte de la cellule, derrière laquelle, avec l'impas- sible résignation de ces adeptes prêts à tous les sa- crifices pour arriver à l'accomplissement du grand œuvre qu'ils avaient entrepris, se tenait debout et immobile le guichetier Louis. — Eh bien ! maître, demanda celui-ci, que dois-je faire ? — Rester dans la prison, et obéir à tout ce que te commandera M. de Favras. Le guichetier s'inclina, reprit la lampe des mains de Cagliostro, et marcha respectueusement devant lui, comme un valet qui éclaire son maître. XVI où LA PRÉDICTION DE CAGLIOSTRO S'ACCOMPLIT Le même jour, à une heure de l'après-midi, le greffier du Châtelet descendit avec quatre hommes armés dans la prison de M. de Favras, et lui an- nonça qu'il allait paraître devant ses juges. M. de Favras avait été prévenu pendant la nuit de cette circonstance par Cagliostro, et, vers les neuf heures de la matinée, par le sous-directeur du Châtelet. Le rapport général du procès avait commencé à neuf heures et demie du matin, et à trois heures de l'après-midi durait encore. Depuis neuf heures du matin, la saUe était encombrée de curieux qui s'y étaient entassés pour voir celui dont la sentence allait être pro- noncée. Nous disons celui dont la sentence allait être prononcée, attendu que personne ne doutait de la condamnation de l'accusé. Il y a, dans les conspirations politiques, de ces malheureux qui sont dévoués d'avance ; on sent qu'il faut une victime expiatoire, et qu'ils sont fatalement désignés pour être cette victime. Quarante juges étaient rangés en cercle au haut LA COMTESSE DE CHARNY 193 de la salle ; le président sous un dais ; un tableau représentant Jésus crucifié, derrière lui, et devant lui, à l'autre extrémité de la salle, le portrait du roi. Une haie de grenadiers nationaux garnissait le pourtour du prétoire, intérieurement et extérieure- ment ; la porte était gardée par quatre hommes. A trois heures un quart, les juges donnèrent l'ordre d'aller chercher l'accusé. Un détachement de douze grenadiers qui, le fusil au pied, attendait cet ordre au milieu de la salle, se mit en marche. Dès lors, toutes les têtes, même celles des juges, se tournèrent vers la porte par laquelle M. de Fa- vras devait entrer. Au bout de dix minutes à peu près, on vit re- paraître quatre grenadiers. Derrière eux, marchait le marquis de Favras. Les huit autres grenadiers le suivaient. Le prisonnier entra au milieu d'un de ces silences effrayants que savent faire deux mille personnes entassées dans la même chambre, quand apparaît, enfin, l'homme ou la chose qui est l'objet de l'at- tente générale. Sa physionomie était parfaitement calme ; sa toilette était faite avec le plus grand soin : il por- tait un habit de soie brodé gris clair, une veste de satin blanc, une culotte pareille à l'habit, des bas de soie, des souliers à boucles, et la croix de Saint- Louis à sa boutonnière. Il était surtout coiffé avec une rare coquetterie, poudré à blanc, et tm cheveu ne dépassait point l'autre, disent, dans leur Histoire de la Révolution, les deux Amis de la liberté. II. 7 194 LA COMTESSE DE CHARNY Pendant le court espace de temps que mit M. de Favras à franchir l'intervalle qui s'étendait de la porte au banc des accusés, toutes les respirations demeurèrent suspendues. Quelques secondes s'écoulèrent entre l'arrivée de l'accusé et les premiers mots que lui adressa le président. Enfin, faisant de la main, ce qui était inutile, le geste habituel aux juges pour recommander le silence : — Qui et es- vous ? demanda le président d'une voix émue. — Je suis accusé et prisonnier, répondit Favras avec le plus grand calme. — Comment vous nommez-vous ? — Thomas Mahi, marquis de Favras. — D'où êtes-vous ? — De Blois. — Quel est votre état ? — Colonel au service du roi. — Où demeurez-vous ? — Place Royale, n° 21. — Quel âge avez-vous ? — Quarante-six ans. — Asseyez-vous. Le marquis obéit. Alors seulement, la respiration sembla revenir aux assistants : il passa dans l'air comme un souffle terrible, comme un souffle de vengeance. L'accusé ne s'y trompa point ; il regarda autour de lui ; tous les yeux brillaient du feu de la haine ; tous les poings menaçaient ; on sentait qu'il fallait une \actime à ce peuple, aux mains duquel on venait d'arracher Augeard et Besenval, et qui de- LA COMTESSE DE CHARNY 195 mandait, tons les jours, à grands cris, qu'on pen- dît, en effigie du moins, le prince de Lambesc. Au milieu de tous ces visages irrités, au milieu de tous ces regards flamboyants, l'accusé reconnut la figure calme et l'œil sympathique de son visiteur nocturne. Il le salua d'un geste imperceptible, et continua sa revue. — Accusé, dit le président, tenez-vous prêt à répondre. Favras s'inclina. — Je suis à vos ordres, monsieur le président, dit-il. Alors, commença un second interrogatoire que l'accusé soutint avec le même calme que le pre- mier. Puis vint l'audition des témoins à charge. Favras, qui refusait de sauver sa vie par la fuite, voulait la défendre par la discussion ; il avait fait assigner quatorze témoins à décharge. Les témoins à charge entendus, il s'attendait à voir venir les siens, lorsque, tout à coup, le prési- dent prononça ces paroles : — Messieurs, les débats sont clos. — Pardon, monsieur, dit Favras avec sa cour- toisie habituelle, vous oubliez une chose ; il est vrai qu'elle est de peu d'importance : vous oubliez de faire déposer les quatorze témoins assignés à ma requête. — La cour, répondit le président, a décidé qu'ils ne seraient point entendus. Quelque chose comme un nuage passa sur le front de l'accusé ; puis un éclair jaillit de ses yeux. — Je croyais être jugé par le Châtelet de Paris, igô LA COMTESSE DE CHARNY dit-il, je me trompais : je suis jugé, à ce qu'il paraît, par l'inquisition d'Espagne ! — Emmenez l'accusé, dit le président. Favras fut reconduit à sa prison. Son calme, sa courtoisie, son courage, avaient fait une certaine impression sur ceux des spectateurs qui étaient venus là sans préjugés. Mais, il faut le dire, c'était le petit nombre. La retraite de Favras fut accompagnée de cris, de me- naces, de huées. — Pas de grâce ! pas de grâce ! criaient cinq cents voix sur son passage. Ces vociférations le suivirent de l'autre côté des portes de sa prison. Alors, comme se parlant à lui-même : — Voilà ce que c'est que de conspirer avec les princes ! murmura-t-il. Aussitôt la sortie de l'accusé, les juges entrèrent en délibération. A son heure habituelle, Favras se coucha. Vers une heure du matin, on entra dans sa prison, et on le réveilla. C'était le porte-clefs Louis. Il avait pris le prétexte d'apporter au prisonnier une bouteille de vin de Bordeaux que celui-ci n'a- vait pas demandée. — Monsieur le marquis, lui dit-il, les juges pro- noncent en ce moment-ci votre jugement. — Mon ami, dit Favras, si c'est pour cela que tu m'as réveillé, tu pouvais me laisser dormir. — Non, monsieur le marquis, je vous ai réveillé pour vous demander si vous n'aviez rien à faire dire à la personne qui est venue vous visiter la nuit dernière. LA COMTESSE DE CHARNY 197 — Rien. — Réfléchissez, monsieur le marquis ; quand le jugement sera prononcé, vous serez gardé à vue, et, si puissante que soit cette personne-là, peut- être sa volonté sera-t-elle enchaînée par l'impossi- bilité. — Merci, mon ami, dit Favras ; mais je n'ai rien à lui demander, ni maintenant ni plus tard. — Alors, dit le guichetier, j'ai le regret de vous avoir réveillé ; mais vous l'eussiez été dans une heure... — Si bien, dit Favras en souriant, qu'à ton avis, ce n'est point la peine que je me rendorme, n'est- ce pas ? — Tenez, dit le porte-clefs, jugez-en vous-même. En effet, on entendait un grand bruit aux éta- ges supérieurs ; des portes s'ouvraient et se refer- maient, des crosses de fusil frappaient la terre. — Ah ! ah ! dit Favras, c'est pour moi toute cette rumeur ? — On vient vous lire votre jugement, monsieur le marquis. — Diable ! veillez à ce que M. le rapporteur me donne le temps de passer mes culottes. Le guichetier, en effet, sortit, et tira la porte der- rière lui. Pendant ce temps, M. de Favras mit ses bas de soie, ses souhers à boucles et sa culotte. Il en était là de sa toilette, lorsque la porte se rouvrit. Il ne jugea point à propos de la pousser plus loin, et attendit. Il était vraiment beau, la tête rejetée en arrière, ses cheveux à moitié décoiffés, son jabot de dentelle ouvert sur sa poitrine. 198 LA COMTESSE DE CHARNY Au moment où le rapporteur entra, il rabattit le col de sa chemise sur ses épaules. — Vous le voyez, monsieur, dit-il au rapporteur, je vous attendais, et en tenue de combat. Et il passa la main sur son cou découvert, prêt à l'épée aristocratique ou au lacet roturier. — Parlez, monsieur, dit-il, je vous écoute. Le rapporteur lut ou plutôt balbutia le juge- ment. Le marquis était condamné à mort ; il devait faire amende honorable devant Notie-Dame et ensuite être pendu en Grève. Favras écouta toute cette lecture avec le plus grand calme, et ne fronça pas même le sourcil à ce mot de pendu, mot si dur à l'oreille d'un gentil- homme. Seulement, après un moment de silence, regar- dant en face le rapporteur : — Oh ! monsieur, lui dit-il, que je vous plains d'avoir été obligé de condamner un homme sur de pareilles preuves ! Le rapporteur éluda la réponse : — Monsieur, lui dit-il, vous savez qu'il ne vous reste plus d'autres consolations que celles de la religion. — Vous vous trompez, monsieur, répondit le condamné, il me reste encore celles que je puise dans ma conscience. Sur quoi, M. de Favras salua le rapporteur, qui, n'ayant plus rien à faire près de lui, se retira. Cependant, à la porte, il se retourna : — Voulez- vous que je vous envoie un confesseur ? demanda-t-il au condamné. — Un confesseur de la main de ceux qui m'as- LA COMTESSE DE CHARNY 199 sassinent? Non, monsieur, il me serait suspect. Je veux bien vous livrer ma vie, mais je réserve mon salut !... Je demande le curé de Saint-Paul. Deux heures après, le vénérable ecclésiastique qu'il avait demandé était près de lui. XVII LA PLACE DE GRÈVE Ces deux heures avaient été bien employées. Derrière le rapporteur, deux hommes étaient entrés, à la figure sombre, au costume patibulaire. Favras avait compris qu'il avait affaire aux pré- curseurs de la mort, à l'avant-garde du bourreau. — Suivez-nous ! avait dit un de ces hommes. Favras s'était incliné en signe d'assentiment. Puis, montrant de la main le reste de ses vête- ments qui attendait sur une chaise : — Me donnez-vous le temps de m'habiller? de- manda-t-il. — Prenez-le, dit un des hommes. Favras, alors, s'avança vers la table où étaient étalées les différentes pièces de son nécessaire, et, à l'aide de la petite glace qui ornait la muraille, il boutonna le col de sa chemise, fit prendre un pli convenable à son jabot et donna le tour le plus aris- tocratique qu'il put au nœud de sa cravate. Puis il passa sa veste et son habit. — Dois-je prendre mon chapeau, messieurs ? demanda le prisonnier. — C'est inutile, répondit le même homme qui avait déjà parlé. 200 LA COMTESSE DE CHARNY 201 Celui des deux qui s'était tu avait regardé Favras avec une fixité qui avait attiré l'attention du marquis. Il lui semblait même que cet homme lui avait fait de l'œil un signe imperceptible. Mais ce signe avait été si rapide, que M. de Favras était resté dans le doute. D'ailleurs, qu'avait à lui dire cet homme ? Il ne s'en occupa donc pas davantage, et, faisant de la main au guichetier Louis un geste amical : — C'est bien, messieurs, dit-il, marchez devant, je vous suis. A la porte attendait un huissier. L'huissier marcha le premier, puis Fa\Tas ; puis vinrent les deux hommes funèbres. Le sinistre cortège se dirigea vers le rez-de- chaussée. Entre les deux guichets, un peloton de garde nationale attendait. Alors, l'huissier se sentant soutenu : — Monsieur, dit-il au condamné, remettez-moi votre croix de Saint-Louis. — Je croyais être condamné à la mort, et non à la dégradation, dit Fa\Tas. — • C'est l'ordre, monsieur, répondit l'huissier. Fa\Tas détacha sa croix, et, ne voulant pas la remettre à cet homme de justice, il la déposa entre les mains du sergent-major qui commandait le pe- loton de garde nationale. — C'est bien, dit l'huissier sans insister autre- ment pour que la croix lui fût personnellement remise ; maintenant, suivez-moi. On remonta une vingtaine de marches, et l'on s'arrêta devant une porte de chêne toute bardée 202 LA COMTESSE DE CHARNY de fer ; une de ces portes qui font, lorsqu'ils les regardent, froid jusqu'au fond des veines des con- damnés ; une de ces portes comme il y en a deux ou trois sur le chemin du sépulcre, derrière les- quelles, sans savoir quelle chose vous attend, on devine que c'est une chose terrible. La porte s'ouvrit. On ne laissa pas même à Favras le temps d'en- trer ; on le poussa. Puis la porte se referma soudain, comme sous l'impulsion d'un bras de fer. Favras se trouva dans la chambre de la torture. — Ah ! ah ! messieurs, dit-il en pâlissant légère- ment, quand on conduit les gens dans ces endroits- là, que diable, on les prévient ! Il n'avait pas achevé ces mots, que les deux hom- mes qui le suivaient se jetèrent sur lui, lui arrachè- rent son habit et son gilet, dénouèrent sa cravate si artistement mise, et lui lièrent les mains der- rière le dos. Seulement, en remplissant son office de compte à demi avec son camarade, le tortureur qu'il avait cru voir lui faire un signe murmura tout bas à son oreille : — Voulez-vous être sauvé ? Il en est temps en- core ! Cette offre ramena le sourire sur les lèvres de Favras en lui rappelant la grandeur de sa mission. Il secoua doucement et négativement la tête. Un chevalet était là tout prêt. On étendit le con- damné sur ce chevalet. Le tortureur s'approcha avec des coins de chêne plein son tablier, et un maillet de fer à la main. Favras tendit de lui-même à cet homme sa jambe LA COMTESSE DE CHARNY 203 fine, chaussée de son soulier à talon rouge et de son bas de soie. Mais, alors, l'huissier leva la main. — Cela suffît, dit-il ; la cour fait grâce au con- damné de la torture. — Ah ! dit Favras, il paraît que la cour a peur que je ne parle ; je ne l'en remercie pas moins. Je marcherai à la potence sur deux bonnes jambes, ce qui est quelque chose ; et, maintenant, messieurs, vous savez que je suis à votre disposition. — Vous devez passer une heure dans cette salle, répondit l'huissier. — Ce n'est pas récréatif, mais c'est curieux, dit Favras. Et il commença à faire le tour de la salle, exa- minant les uns après les autres tous ces hideux instruments semblables à de colossales araignées de fer, à de gigantesques scorpions. On sentait qu'à un moment donné, et aux ordres d'une voix fatale, tout cela s'animait, prenait vie, et mordait cruellement. Il y en avait de toutes les formes et de tous les temps, depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XVI : il y avait les crocs avec lesquels on avait déchiré les juifs au xiii^ siècle ; il y avait les roues avec lesquelles on avait broyé les protestants au xviie. Favras s'arrêta devant chaque trophée, deman- dant le nom de chaque instrument. Ce sang-froid finit par étonner jusqu'aux tor- tureurs eux-mêmes, gens qui, comme on le sait, ne s'étonnent pas facilement, — Dans quel but faites-vous toutes ces ques- tions ? demanda l'un d'eux à Favras. 204 LA COMTESSE DE CHARNY Celui-ci le regarda de cet air goguenard familier aux gentilshommes. — Monsieur, lui dit-il, il se peut que je rencontre Satan sur la route que je vais accomplir, et je ne serais pas fâché de m'en faire un ami en lui indi- quant, pour torturer ses damnés, des machines qu'il ne connaît pas. Le prisonnier avait justement achevé sa tournée comme cinq heures sonnaient à l'horloge du Châ- telet. Il y avait deux heures qu'il était sorti de son cachot. On l'y ramena. Il y trouva le curé de Saint-Paul qui l'attendait. On a pu voir qu'il n'avait pas perdu les deux iieures d'attente, et que, si quelque chose pouvait convenablement le disposer à la mort, c'était le spectacle qu'il venait de contempler. En l'apercevant, le curé lui ouvrit les bras. — Mon père, lui dit Favras, excusez-moi si je ne puis vous ouvrir que mon cœur ; ces messieurs ont mis bon ordre à ce que je ne vous ouvrisse que lui. Et il montra ses mains garrottées derrière son dos. — Ne pouvez-vous, demanda le prêtre, pour le temps qu'il sera avec moi, délier les bras du con- damné ? — Cela n'est pas en notre pouvoir, répondit l'huissier. — Mon père, dit Favras, demandez-leur s'ils ne pourraient pas me les lier devant au lieu de les lier derrière ; ce serait autant de fait pour le moment où j'aurai un cierge à tenir, et mon jugement à lire. LA COMTESSE DE CHARNY 205 Les deux aides regardèrent l'huissier, lequel fit de la tête un signe qui voulait dire qu'il n'y voyait aucun inconvénient, et la faveur demandée fut accordée au marquis. Puis on le laissa seul avec le prêtre. Ce qui se passa pendant ce tête-à-tête suprême de l'homme du monde avec l'homme de Dieu, c'est ce que nul ne sait. Devant la sainteté de la religion, Favras descella-t-il son cœur, qui était resté fermé devant la majesté de la justice? Devant les conso- lations que lui offrait cet autre monde dans lequel il allait entrer, ses yeux, séchés par l'ironie, se mouiJlèrent-ils d'une de ces larmes que son cœur avait amassées, et devait avoir besoin de répandre sur les objets chéris qu'il allait laisser seuls et abandonnés dans ce monde qu'il quittait ? C'est ce que ne purent révéler ceux qui entrèrent vers trois heures de l'après-midi dans son cachot, et qui le trouvèrent la bouche souriante, les paupières sèches et le cœur fermé. On venait lui annoncer qu'il était l'heure de mourir. — Messieurs, dit-il, je vous en demande pardon, mais c'est vous qui m'avez fait attendre. Alors, comme il était déjà sans habit et sans veste, et qu'il avait les mains liées, on lui enleva ses souliers et ses bas, et on lui passa une chemise blanche par-dessus le reste de ses vêtements. Puis on lui mit sur la poitrine un écriteau, portant ces mots : CONSPIRATEUR CONTRE L'ÉTAT A la porte du Châtelet, un tombereau entouré d'une garde nombreuse l'attendait. 2o6 LA COMTESSE DE CHARNY Il y avait dans ce tombereau une torche allumée. En apercevant le condamné, la multitude battit des mains. Depuis six heures du matin, le jugement était connu, et la multitude trouvait qu'il s'écoulait un temps bien long entre le jugement et le supplice. Des gens couraient les rues, réclamant des pour- boires aux passants. — Et à quel propos des pourboires ? demandaient ceux-ci. — A propos de l'exécution de M. de Favras, ré- pondaient ces mendiants de la mort. Favras monta d'un pas ferme dans le tombereau ; il s'assit du côté où la torche était appuyée, com- prenant bien que cette torche était là à son in- tention. Le curé de Saint-Paul monta ensuite, et s'assit à sa gauche. L'exécuteur monta le dernier, et s'assit derrière lui. C'était ce même homme au regard triste et doux que nous avons vu assister, dans la cour de Bicêtre, à l'essai de la machine de M. Guillotin. Nous l'avons vu, nous le voyons, nous aurons l'occasion de le revoir. C'est le véritable héros de l'époque dans laquelle nous entrons. Avant de s'asseoir, le bourreau passa au cou de Favras la corde avec laquelle celui-ci devait être pendu. Il en conserva le bout dans sa main. Au moment où le tombereau se mettait en mar- che, il y eut un mouvement dans la foule. Favras porta naturellement son regard vers l'endroit où ce mouvement avait lieu. LA COMTESSE DE CHARNY 207 Il vit des gens qui se poussaient pour arriver au premier rang, et être mieux placés sur son passage. Tout à coup, il tressaillit malgré lui ; car, au premier rang, au milieu de cinq ou six de ses com- pagnons qui venaient de faire une trouée dans la foule, il reconnut, sous le costume d'un fort de la halle, le visiteur nocturne qui lui avait dit que, jusqu'au dernier moment, il veillerait sur lui. Le condamné lui fit de la tête un signe, mais signe de reconnaissance, et n'ayant pas d'autre signification. Le tombereau continua sa route, et ne s'arrêta que devant Notre-Dame. La porte du milieu était ouverte, et laissait voir au fond de l'église sombre, le maître-autel flam- boyant sous ses cierges allumés. Il y avait une telle affluence de curieux, que la charrette était obligée de s'arrêter à tout instant, et ne se remettait en route que lorsque la garde était parvenue à rouvrir le chemin, incessamment refermé par un flot de peuple rompant la faible digue qui lui était opposée. Là, sur cette place du parvis, à force de lutte, on parvint à opérer un vide. — Il faut descendre et faire amende honorable, monsieur, dit l'exécuteur au condamné. Favras obéit sans répondre. Le prêtre descendit le premier, puis le condamné, puis l'exécuteur, tenant toujours le bout de la corde. Les bras étaient liés au poignet, ce qui laissait au marquis l'exercice des mains. Dans sa main droite, on mit la torche ; dans sa main gauche, le jugement. 208 LA COMTESSE DE CHARNY Le condamné s'avança jusque sur le parvis, et s'agenouilla. Au premier rang de ceux qui l'entouraient, il reconnut ce même fort de la halle et ses compa- gnons qu'il avait déjà vus en sortant du Châtelet. Cette persistance parut le toucher, mais pas une parole d'appel ne s'échappa de sa bouche. Un greffier du Châtelet semblait l'attendre là. — Lisez, monsieur, lui dit-il tout haut. Puis, tout bas : — Monsieur le marquis, ajouta-t-il, vous savez que, si vous voulez être sauvé, vous n'avez qu'un mot à dire ? Sans répondre, le condamné commença sa lec- ture. Cette lecture fut faite à haute voix, et rien dans l'accent de cette voix ne trahit la moindre émotion ; puis, la lecture achevée, s'adressant à cette foule qui l'entourait : — Prêt à paraître devant Dieu, dit le condamné, je pardonne aux hommes qui contre leur conscience m'ont accusé de projets criminels; j'aimais mon roi, je mourrai fidèle à ce sentiment ; c'est un exemple que je donne, et qui, je l'espère, sera suivi par quelques nobles cœurs. Le peuple demande ma mort à grands cris, il lui faut une victime ; soit ! j'aime mieux que le choix de la fatalité tombe sur moi que sur quelque autre au cœur faible que la présence d'un supplice non mérité jetterait dans le désespoir. Donc, si je n'ai point autre chose à faire ici que ce qui vient d'être fait, continuons notre route, messieurs. On continua la route. Il n'y a pas loin du porche de Notre-Dame à la LA COMTESSE DE CHARNY 209 place de Grève, et, cependant, le tombereau mit une bonne heure à faire ce chemin. En arrivant sur la place : — Messieurs, demanda Favras, ne pourrai-je pas monter quelques instants à l'hôtel de ville ? — Avez- vous des révélations à faire, mon fils ? demanda vivement le prêtre. — Non, mon père ; mais j'ai mon testament de mort à dicter ; j'ai entendu dire qu'on ne refusait jamais à un condamné pris à l'improviste cette dernière grâce, de faire son testament de mort. Le tombereau, au lieu de marcher droit au gibet, se dirigea vers l'hôtel de ville. Une grande clameur s'éleva dans le peuple. — Il va faire des révélations ! il va faire des ré- vélations ! s'écriait-on de tous côtés. A ce cri, on eût pu voir pâlir un beau jeune homme vêtu tout de noir comme un abbé, et qui se tenait debout, sur une borne, au coin du quai Pelletier. — Oh ! ne craignez rien, monsieur le comte Louis, dit près de lui une voix railleuse, le condamné ne dira pas un mot de ce qui s'est passé place Royale. Le jeune homme vêtu de noir se retourna vive- ment ; les paroles qui venaient de lui être adressées avaient été dites par un fort de la halle dont il ne put pas voir la figure, attendu qu'en achevant la phrase, il avait abaissé sur ses yeux son large chapeau. D'ailleurs, s'il restait quelque doute au beau jeune homme, ce doute fut bientôt dissipé. Arrivé au haut du perron de l'hôtel de ville, Favras fit signe qu'il voulait parler. A l'instant même, les rumeurs s'éteignirent. 210 LA COMTESSE DE CHARNY comme si la bouffée de vent d'ouest qui passait en ce moment les eût emportées avec elle. — Messieurs, dit Favras, j'entends répéter au- tour de moi que je monte à l'hôtel de ville pour faire des révélations ; il n'en est rien, et, dans le cas où n y aurait parmi vous, comme c'est possible, un homme qui eût quelque chose à craindre si des révélations étaient faites, qu'il se tranquillise, je monte à l'hôtel de viUe pour dicter mon testament de mort. Et il s'engagea d'un pas ferme sous la voûte sombre, monta l'escalier, entra dans la chambre où l'on conduisait d'habitude les condamnés, et que l'on appelait, à cause de cela, la chambre des révélations. Là, trois hommes vêtus de noir attendaient, et, parmi ces trois hommes, M. de Favras reconnut le gref&er qui lui avait parlé sur le parvis Notre- Dame. Alors, le condamné, qui, les mains liées, ne pou- vait écrire, se mit à dicter son testament de mort. On a beaucoup parlé du testament de Louis XVT, parce qu'on parle beaucoup du testament des rois. Nous avons le testament de M. de Favras sous les yeux, et nous dirons cette seule chose au pubUc : « Lisez et comparez. » Le testament dicté, M. de Favras demanda à le lire et à le signer. On lui délia les mains ; il lut le testament, cor- rigea trois fautes d'orthographe qu'avait faites le greffier, et signa au bas de chaque page : « Mahi de Favras. » Après quoi, il tendit ses mains, afin qu'on les lui liât de nouveau, opération dont s'acquitta le LA COMTESSE DE CHARNY 211 bourreau, qui ne s'était pas éloigné de lui un seul instant. Cependant, la dictée de ce testament avait pris plus de deux heures ; le peuple qui attendait de- puis le matin s'impatientait fort : il y avait là beau- coup de braves gens qui étaient venus l'estomac vide, comptant déjeuner après l'exécution, et qui étaient encore à jeun. De sorte que l'on murmurait de ce murmure menaçant et terrible qu'on avait déjà entendu sur la même place, le jour de l'assassinat de de Launay, de la pendaison de Foulon, et de l'éventrement de Berthier. D'ailleurs, le peuple commençait à croire qu'on avait fait évader Favras par quelque porte de der- rière. Dans cette conjoncture, quelques-uns propo- saient déjà de pendre les municipaux à la place de Favras, et de démolir l'hôtel de ville. Heureusement, vers neuf heures du soir, le con- damné reparut. On avait distribué des torches aux soldats qui faisaient la haie ; on avait illuminé toutes les fenêtres de la place ; le gibet seul était resté dans une mystérieuse et terrible obscurité. L'apparition du condamné fut saluée par un cri unanime et par un grand mouvement qui se fit parmi les cinquante mille personnes qui encom- braient la place. Cette fois, on était bien sûr, non seulement qu'U ne s'était pas échappé, mais encore qu'il ne s'échap- perait pas. Favras jeta les yeux autour de lui. Puis, se parlant à lui-même avec ce sourire iro- nique qui lui était particulier : 212 LA COMTESSE DE CHARNY — Pas un carrosse, murmura-t-il ; ah ! la no- blesse est oublieuse ; elle a été plus polie pour le comte de Hom que pour moi. — C'est que le comte de Hom était un assassin, et que, toi, tu es un martyr, répondit une voix. Favras se retourna et reconnut le fort de la halle qu'il avait déjà rencontré deux fois sur son chemin. — Adieu, monsieur, lui dit Favras ; j'espère qu'au besoin vous rendrez témoignage pour moi. Et, d'un pas ferme, il descendit les degrés, et marcha vers l'échafaud. Au moment où il posait le pied sur le premier échelon de la potence, une voix cria : — Saute, marquis ! La voix grave et sonore du condamné répondit : — Citoyens, je meurs innocent ; priez Dieu pour moi ! Au quatrième échelon, il s'arrêta encore, et, d'un ton aussi ferme et aussi élevé que la première fois : — Citoyens, répéta-t-il, je vous demande le se- cours de vos prières... Je meurs innocent ! Au huitième échelon, c'est-à-dire à celui d'où il devait être précipité : — Citoyens, redit-il pour la troisième fois, je meurs innocent ; priez Dieu pour moi ! — Mais, lui dit un des deux aides du bourreau qui montait l'échelle près de lui, vous ne voulez donc pas être sauvé ? — Merci, mon ami, dit Favras ; Dieu vous paye de vos bonnes intentions ! Puis, levant la tête vers le bourreau, qui semblait attendre des ordres, au lieu d'en donner : — Faites votre devoir, dit-il. A peine avait-il prononcé ces mots, que le bour- LA COMTESSE DE CHARNY 213 reau le poussa et que son corps se balança dans le vide. Pendant qu'un immense mouvement se produi- sait à cette vue sur la place de Grève, tandis que quelques amateurs battaient des mains et criaient bis, comme ils eussent fait après un couplet de vaudeville ou un grand air d'opéra, le jeune homme vêtu de noir se laissait glisser de la borne sur la- quelle il était monté, fendait la foule, et, au coin du Pont-Neuf, montait vivement dans une voiture sans livrée et sans armoiries en criant au cocher : — Au Luxembourg, et à fond de train ! La voiture partit au galop. Trois hommes, en effet, attendaient avec grande impatience l'arrivée de cette voiture. Ces trois hommes étaient M. le comte de Pro- vence, et deux de ses gentilshommes que nous avons nommés déjà dans le courant de cette his- toire, mais que nous croyons inutile de nommer ici. Ils attendaient avec une impatience d'autant plus grande qu'ils devaient se mettre à table à deux heures, et que, dans leur inquiétude, ils ne s'y étaient pas mis. De son côté, le cuisinier était au désespoir : c'é- tait le troisième dîner qu'il recommençait, et ce dîner, à point dans dix minutes, allait se détériorer dans un quart d'heure. On en était donc à ce moment suprême, quand on entendit, enfin, le roulement d'une voiture dans l'intérieur des cours. Le comte de Provence se précipita vers la fenê- tre, mais il ne put voir qu'une ombre sautant du dernier degré du marchepied de la voiture sur le premier degré des marches du palais. 214 LA COMTESSE DE CHARNY En conséquence, il quitta la fenêtre, et courut du côté de la porte ; mais, avant que, dans sa marche toujours un peu gênée, le futur roi de France l'eût atteinte, cette porte s'ouvrit, et donna passage au jeune homme vêtu de noir. — Monseigneur, dit-il, tout est fini ; M. de Favras est mort sans prononcer une parole. — Alors, nous pouvons tranquillement nous mettre à table, mon cher Louis. — Oui, monseigneur... c'était, par ma foi, un digne gentilhomme, que celui-là ! — Je suis de vôtre avis, mon cher, dit Son Altesse royale ; aussi nous boirons au dessert un verre de Constance à sa santé. A table, messieurs ! En ce moment, la porte s'ouvrit à deux battants, et les illustres convives passèrent du salon dans la salle à manger. XVIIT LA MONARCHIE EST SAUVÉE Quelques jours après l'exécution que nous venons de raconter, et dans tous les détails de laquelle nous sommes entré pour édifier nos lecteurs sur la re- connaissance que doivent attendre, des rois et des princes, ceux-là qui se sacrifient pour eux, un homme monté sur un cheval gris pommelé gravis- sait lentement l'avenue de Saint-Cloud. Cette lenteur, il ne fallait l'attribuer ni à la las- situde du cavalier, ni à la fatigue du cheval : l'un et l'autre avaient fait une faible course ; c'était chose facile à voir, car l'écume qui s'échappait de la bouche de l'animal venait de ce qu'il avait été, non poussé outre mesure, mais retenu avec obstina- tion. Quant au cavalier qui était — cela se voyait au premier coup d'œil — un gentilhomme, tout son costume, exempt de souillures, attestait la pré- caution prise par lui pour sauvegarder ses vête- ments de la boue qui couvrait le chemin. Ce qui retardait le cavalier, c'était la pensée pro- fonde dans laquelle il était visiblement absorbé, puis encore peut-être le besoin de n'arriver qu'à une certaine heure, laquelle n'était pas encore sonnée. 215 2i6 LA COMTESSE DE CHARNY C'était un homme de quarante ans à peu près, dont la puissante laideur ne manquait pas d'un grand caractère : une tête trop grosse, des joues bouffies, un visage labouré de petite vérole, un teint facile à l'animation, des yeux prompts à lancer l'éclair, une bouche habituée à mâcher et à cracher le sarcasme ; tel était l'aspect de cet homme, que l'on sentait, au premier abord, destiné à occu- per une grande place et à faire un grand bruit. Seulement, toute cette physionomie semblait couverte d'un voile jeté sur elle par une de ces maladies organiques contre lesquelles se débattent en vain les plus vigoureux tempéraments : un teint obscur et gris, des yeux fatigués, rouges, des joues affaissées, un commencement de pesanteur et d'obé- sité malsaine ; ainsi apparaissait l'homme que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur. Arrivé au haut de l'avenue, il franchit sans hési- tation la porte donnant dans la cour du palais, sondant des yeux les profondeurs de cette cour. A droite, entre deux bâtiments formant une espèce d'impasse, un autre homme attendait. Il fit signe au cavalier de venir. Une porte était ouverte ; l'homme qui attendait s'engagea sous cette porte ; le cavalier le suivit, et, toujours le suivant, se trouva dans une seconde cour. Là, l'homme s'arrêta ; — il était vêtu d'un habit, d'une culotte et d'un gilet noirs ; — puis, regardant autour de lui, et voyant que cette cour était bien déserte, il s'approcha du cavalier le chapeau à la main. Le cavaher vint en quelque sorte au-devant de lui, car, s'inclinant sur le cou de son cheval : LA COMTESSE DE CHARNY 217 — M. Weber ? dit-il à demi-voix. — M. le comte de Mirabeau ? répondit celui-ci. — Lui-même, fit le cavalier. Et, plus légèrement qu'on n'eût pu le supposer, il mit pied à terre. — Entrez, dit vivement Weber, et veuillez bien attendre un instant que j'aie mis moi-même le cheval à l'écurie. En même temps, il ou\Tit la porte d'un salon dont les fenêtres et une seconde porte donnaient sur le parc. Mirabeau entra dans le salon et employa les quel- ques minutes pendant lesquelles Weber le laissa seul à déboucler des espèces de bottes de cuir qui mirent à jour des bas de soie intacts et des souliers d'un vernis irréprochable. Weber, comme il l'avait promis, rentra au bout de cinq minutes. — Venez, monsieur le comte, dit-il ; la reine vous attend. — La reine m'attend ! répondit Mirabeau ; au- rais-je eu le malheur de me faire attendre ? Je croyais, cependant, avoir été exact. — Je veux dire que la reine est impatiente de vous voir... Venez, monsieur le comte. Weber ouvrit la porte donnant sur le jardin, et s'engagea dans le labyrinthe d'allées qui conduit à l'endroit le plus solitaire et le plus élevé du parc. Là, au milieu des arbres étendant leurs branches désolées et sans feuillage, apparaissait, dans une atmosphère grisâtre et triste, une espèce de pavillon connu sous le nom du kiosque. Les Persiennes de ce pavillon étaient hermétique- ment fermées, à l'exception de deux qui, poussées 2i8 LA COMTESSE DE CHARNY seulement l'une contre l'autre, laissaient entrer, comme à travers les meurtrières d'une tour, deux rayons de lumière suffisant à peine à éclairer l'in- térieur. Un grand feu était allumé dans l'âtre, et deux candélabres brûlaient sur la cheminée. Weber fit entrer celui à qui il servait de guide dans une espèce d'antichambre. Puis, ouvrant la porte du kiosque après y avoir gratté doucement : — M. le comte Riquetti de Mirabeau, annonça- t-il. Et il s'effaça pour laisser passer le comte devant lui. S'il eût écouté au moment où le comte passait, il eût bien certainement entendu battre le cœur dans cette large poitrine. A l'annonce de la présence du comte, une femme se leva de l'angle le plus éloigné du kiosque, et, avec une sorte d'hésitation, de terreur même, elle fit quelques pas au-devant de lui. Cette femme, c'était la reine. Elle aussi, son cœur battait violemment : elle avait sous les yeux cet homme haï, décrié, fatal ; cet homme qu'on accusait d'avoir fait les 5 et 6 oc- tobre ; cet homme vers lequel on s'était tourné un instant, mais qui avait été repoussé par les gens mêmes de la cour, et qui, depuis, avait fait sentir la nécessité de traiter de nouveau avec lui, par deux coups de foudre, par deux magnifiques colères qui avaient monté jusqu'au sublime. La première était son apostrophe au clergé. La seconde, le discours où il avait expliqué com- ment les représentants du peuple, de députés du bailliage, s'étaient faits Assemblée nationale. LA COMTESSE DE CHARNY 219 Mirabeau s'approcha avec une grâce et une cour- toisie que la reine fut étonnée de reconnaître en lui du premier coup d'œil, et que cette énergique organisation semblait exclure. Ces quelques pas faits, il salua respectueusement, et attendit. La reine rompit la première le silence, et, d'une voix dont elle ne pouvait tempérer l'émotion : — Monsieur de Mirabeau, dit-elle, M. Gilbert nous a assurés autrefois de votre disposition à vous rallier à nous ? Mirabeau s'inclina en signe d'assentiment. La reine continua : — Alors, une première ouverture vous fut faite à laquelle vous répondîtes par un projet de minis- tère ? Mirabeau s'inclina une seconde fois. — Ce n'est pas notre faute, monsieur le comte, si ce premier projet ne put réussir. — Je le crois, madame, répondit Mirabeau, et de la part de Votre Majesté surtout ; mais c'est la faute de gens qui se disent dévoués aux intérêts de la monarchie ! — Que voulez- vous, monsieur le comte ! c'est un des malheurs de notre position. Les rois ne peu- vent pas plus choisir leurs amis que leurs ennemis ; ils sont quelquefois forcés d'accepter des dévoue- ments funestes. Nous sommes entourés d'hommes qui veulent nous sauver et qui nous perdent ; leur motion qui écarte de la prochaine législature les membres de l'Assemblée actuelle en est un exemple contre vous. Voulez- vous que je vous en cite un contre moi ? Croiriez- vous qu'un de mes plus fidèles, un homme qui, j'en suis sûr, se ferait tuer pour 220 LA COMTESSE DE CHARNY nous, sans nous rien dire à l'avance de ce projet, a conduit à notre dîner public la veuve et les en- fants de M. de Favras, vêtus de deuil tous trois ? Mon premier mouvement, en les apercevant, était de me lever, d'aller à eux, de faire placer les en- fants de cet homme mort si courageusement pour nous, — car, moi, monsieur le comte, je ne suis pas de ceux qui renient leurs amis, — de faire placer les enfants de cet homme entre le roi et moi !... Tous les yeux étaient fixés sur nous. On attendait ce que nous allions faire. Je me retourne... Savez- vous qui j'avais derrière moi, à quatre pas de mon fauteuil? Santerre ! l'homme des faubourgs!... Je suis retombée sur mon fauteuil, pleurant de rage, et n'osant même jeter les yeux sur cette veuve et ces orphelins. Les royalistes me blâmeront de n'avoir pas tout bravé pour donner une marque d'intérêt à cette malheureuse famille ; les révo- lutionnaires seront furieux en songeant qu'ils m'étaient présentés avec ma permission. Oh ! mon- sieur, monsieur, continua la reine en secouant la tête, il faut bien périr, quand on est attaqué par des hommes de génie, et défendu par des gens fort estimables sans doute, mais qui n'ont aucune idée de notre position. Et la reine porta avec un soupir son mouchoir à ses yeux. — Madame, dit Mirabeau, touché de cette grande infortune qui ne se cachait pas de lui, et qui, soit par le calcul habile de la reine, soit par la faiblesse de la femme, lui montrait ses angoisses et lui lais- sait voir ses larmes, quand vous parlez des hommes qui vous attaquent, vous ne voulez point parler de moi, je l'espère? J'ai professé les principes mo- LA COMTESSE DE CHARNY 221 narchiqiies lorsque je ne voyais dans la cour que sa faiblesse, et que je ne connaissais ni l'âme ni la pen- sée de l'auguste fille de Marie-Thérèse. J'ai com- battu pour les droits du trône, lorsque je n'inspi- rais que de la méfiance et que toutes mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient autant de pièges. J'ai servi le roi, lorsque je savais bien que je ne devais attendre de ce roi juste, mais trompé, ni bienfait ni récompense. Que ferai-je donc, maintenant, madame, lorsque la confiance relève mon courage, et que la reconnaissance que m'inspire l'accueil de Votre Majesté fait de mes principes un devoir ? Il est tard, je le sais, madame, bien tard, continua Mirabeau en secouant la tête à son tour ; peut-être la monarchie, en venant me proposer de la sauver, ne me propose-t-elle en réalité que de me perdre avec elle ! Si j'eusse réflé- chi, peut-être eussé-je choisi, pour accepter la faveur de cette audience, un autre moment que celui où Sa Majesté vient de livrer à la chambre le fameux livre rouge, c'est-à-dire l'honneur de ses amis. — Oh ! monsieur, s'écria la reine, croyez- vous donc le roi complice de cette trahison, et en êtes- vous à ignorer comment les choses se sont passées ? Le livre rouge, exigé du roi, n'avait été livré par lui qu'à la condition que le comité le garderait secret ; le comité l'a fait imprimer, c'est un manque du comité envers le roi", et non une trahison du roi envers ses amis. — Hélas ! madame, vous savez quelle cause a déterminé le comité à cette publication, que je désapprouve comme homme d'honneur, que je renie comme député. Au moment où le roi jurait amour 222 LA COMTESSE DE CHARNY à la Constitution, il avait un agent en permanence à Turin, au milieu des ennemis mortels de cette constitution. A l'heure où il parlait de réformes pécuniaires et paraissait accepter celles que l'As- semblée lui proposait, à Trêves existait, soldée par lui, habillée par lui, sa grande et sa petite écurie, sous les ordres du prince de Lambesc, l'ennemi mortel des Parisiens, dont le peuple demande tous les jours la pendaison en effigie. On paye au comte d'Artois, au prince de Condé, à tous les émigrés, des pensions énormes, et, cela, sans égard à un dé- cret rendu il y a deux mois, et qui supprime ces pensions. Il est vrai que le roi a oublié de sanction- ner ce décret. Que voulez- vous, madame ! on a cherché pendant ces deux mois l'emploi de soixante millions, et on ne l'a pas trouvé ; le roi, prié, sup- plié de dire oii avait passé cet argent, a refusé de répondre ; le comité s'est cru dégagé de sa promesse et a fait imprimer le livre rouge. Pourquoi le roi livre-t-il des armes que l'on peut si cruellement tourner contre lui ? — Ainsi, monsieur, s'écria la reine, si vous étiez admis à l'honneur de conseiller le roi, vous ne lui conseilleriez donc pas les faiblesses avec lesquelles on le perd, avec lesquelles... oh ! oui, disons le mot... avec lesquelles on le déshonore ? — Si j'étais appelé à l'honneur de conseiller le roi, madame, reprit Mirabeau, je serais près de lui le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. Cette liberté, madame, elle a trois ennemis : le clergé, la noblesse et les parle- ments ; le clergé n'est plus de ce siècle et il a été tué par la motion de M. de Talleyrand ; la noblesse est LA COMTESSE DE CHARNY 223 de tous les siècles ; je crois donc qu'il faut compter avec elle, car, sans noblesse, pas de monarchie, mais il faut la contenir, et cela n'est possible qu'en coali- sant le peuple avec l'autorité royale. Or, l'autorité royale ne se coalisera jamais de bonne foi avec le peuple, tant que les parlements subsisteront, car ils conservent au roi ainsi qu'à la noblesse la fatale espérance de leur rendre l'ancien ordre de choses. Donc, après l'annihilation du clergé, la destruction des parlements, raviver le pouvoir exécutif, régéné- rer l'autorité royale et la concilier avec la liberté, voilà toute ma poHtique, madame ; si c'est celle du roi, qu'il l'adopte ; si ce n'est pas la sienne, qu'il la repousse. — Monsieur, monsieur, dit la reine, frappée des clartés que répandait à la fois sur le passé, le pré- sent et l'avenir le rayonnement de cette vaste intel- ligence ; j'ignore si cette politique serait ceUe du roi, mais ce que je sais, c'est que, si j'avais quelque puissance, ce serait la mienne. Ainsi donc vos moyens pour arriver à ce but, monsieur le comte, faires-les-moi connaître ; je vous écoute, je ne dirai pas avec attention, avec intérêt ; je dirai avec re- connaissance. Mirabeau jeta mi regard rapide sur la reine, re- gard d'aigle qui sondait l'abîme de son cœur, et il vit que, si elle n'était pas convaincue, elle était au moins entraînée. Ce triomphe sur une femme aussi supérieure que Marie- Antoinette caressait de la façon la plus douce la vanité de Mirabeau. — Madame, dit-il, nous avons perdu Paris, ou à peu près ; mais il nous reste encore en province de grandes foules dispersées dont nous pouvons 224 LA COMTESSE DE CHARNY faire des faisceaux. Voilà pourquoi mon avis, ma- dame, est que le roi quitte Paris, non pas la France ; qu'il se retire à Rouen au milieu de l'armée ; que, de là, il publie des ordonnances plus populaires que les décrets de l'Assemblée ; dès lors, point de guerre civile, puisque le roi se fait plus révolutionnaire que la Révolution. — Mais, cette révolution, qu'elle nous précède ou qu'elle nous suive, ne vous épouvante-t-elle pas ? demanda la reine. — Hélas ! madame, je crois savoir mieux que personne qu'il y a une part à lui faire, un gâteau à lui jeter ; je l'ai déjà dit à la reine : c'est une entre- prise au-dessus des forces humaines, que de vou- loir rétablir la monarchie sur les antiques bases que cette révolution a détruites. A cette révolution, tout le monde en France a concouru, depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets, soit par intention, action ou omission. Ce n'est donc point l'antique monarchie que j'ai la prétention de défendre, ma- dame ; mais je songe à la modilîer, à la régénérer, à établir, enfin, une forme de gouvernement plus ou moins semblable à celle qui a conduit l'Angle- terre à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. Après avoir entrevu, à ce que m'a dit M. Gilbert du moins, la prison et l'échafaud de Charles I^^, le roi ne se contenterait-il donc plus du trône de Guil- laume ni ou de George fer ? — Oh ! monsieur le comte, s'écria la reine, à qui un mot de Mirabeau venait de rappeler par un frissonnement mortel la vision du château de Taverney et le dessin de l'instrument de mort inventé par M. Guillotin, — oh ! monsieur le comte, rendez-nous cette monarchie-là, et vous LA COMTESSE DE CHARNY 225 verrez si nous sommes des ingrats, comme on nous en accuse. — Eh bien, s'écria à son tour Mirabeau, c'est ce que je ferai, madame. Que le roi me soutienne, que la reine m'encourage, et je dépose ici, à vos pieds, mon serment de gentilhomme que je tiendrai la promesse que je fais à Votre Majesté, ou que je mourrai à la peine ! — Comte, comte ! dit Marie-Antoinette, n'ou- bliez pas que c'est plus qu'ime femme qui vient d'entendre votre serment : c'est une dynastie de cinq siècles !... c'est soixante-dix rois de France qui, de Pharamond à Louis XV, dorment dans leur tombeau, et qui seront détrônés avec nous, si notre trône tombe ! — Je connais l'engagement que je prends, ma- dame ; il est immense, je le sais, mais il n'est pas plus grand que ma volonté, plus fort que mon dévouement. Que je sois sûr de la sympathie de ma reine et de la confiance de mon roi, et j'entre- prendrai l'œuvre. — S'il ne vous faut que cela, monsieur de Mira- beau, je vous engage l'une et l'autre. Et elle salua Mirabeau avec ce sourire de sirène qui lui gagnait tous les cœurs. Mirabeau comprit que l'audience était finie. L'orgueil de l'homme politique était satisfait, mais il manquait quelque chose à la vanité du gentilhomme. — Madame, dit-il avec une courtoisie respec- tueuse et hardie, lorsque votre auguste mère, l'im- pératrice Marie-Thérèse, admettait un de ses sujets à l'honneur de sa présence, jamais elle ne le congé- diait sans lui donner sa main à baiser. II. 8 226 LA COMTESSE DE CHARNY Et il demeura debout et attendant. La reine regarda ce lion enchaîné, qui ne deman- dait pas mieux que de se coucher à ses pieds. Puis, avec le sourire du triomphe sur les lèvres, elle étendit lentement sa belle main, froide comme l'albâtre, presque transparente comme lui. Mirabeau s'inclina, posa ses lèvres sur cette main, et, relevant la tête avec fierté : — Madame, dit-il, par ce baiser, la monarchie est sauvée ! Et il sortit tout ému, tout joyeux, croyant lui- même, pauvre homme de génie, à l'accomplisse- ment de la prophétie qu'il venait de faire. XIX RETOUR A LA FERME Tandis que Marie-Antoinette rouvre à l'espérance son cœur tout endolori, et oublie un instant les souffrances de la femme en s'occupant du salut de la reine ; tandis que Mirabeau, comme l'athlète Alcidamas, rêve de soutenir à lui seul la voûte de la monarchie près de s'écrouler, et qui menace de l'écraser en s'écroulant, ramenons le lecteur, fa- tigué de tant de politique, vers des personnages plus humbles et des horizons plus frais. Nous avons vu quelles craintes soufflées par Pitou au cœur de Billot, pendant le second voyage du La Fayette d'Haramont dans la capitale, rap- pelaient le fermier à la ferme, ou plutôt le père près de sa fille. Ces inquiétudes n'étaient point exagérées. Le retour avait lieu le surlendemain de la fameuse nuit où s'était passé le triple événement de la fuite de Sébastien Gilbert, du départ du vicomte Isidore de Charny, et de l'évanouissement de Catherine sur le chemin de Villers-Cotterets à Pisseleu. Dans un autre chapitre de ce livre, nous avons raconté comment Pitou, après avoir rapporté Ca- therine à la ferme, après avoir appris d'elle, au 227 228 LA COMTESSE DE CHARNY milieu des larmes et des sanglots, que l'accident qui venait de la frapper avait été causé par le départ d'Isidore, était revenu à Haramont écrasé sous le poids de cet aveu, et, en rentrant chez lui, avait trouvé la lettre de Sébastien, et était immé- diatement parti pour Paris. A Paris, nous l'avons vu attendant le docteur Gilbert et Sébastien avec une telle inquiétude, qu'il n'avait pas même songé à parler à Billot de l'événe- ment de la ferme. Ce n'est que lorsqu'il avait été rassuré sur le sort de Sébastien en voyant revenir celui-ci rue Saint- Honoré avec son père, ce n'est que lorsqu'il avait appris de la bouche même de l'enfant les détails de son voyage, et comme quoi, ayant rencontré le vicomte Isidore, il avait été amené en croupe à Paris, qu'il s'était souvenu de Catherine, de la ferme et de la mère Billot, et qu'il avait parlé de la mauvaise récolte, des pluies continuelles, et de l'évanouissement de Catherine. Nous avons dit que c'était cet évanouissement qui avait tout particulièrement frappé Billot et l'avait déterminé à demander à Gilbert un congé que celui-ci lui avait accordé. Tout le long du chemin, Billot avait interrogé Pitou sur cet évanouissement, car il aimait bien sa ferme, le digne fermier, il aimait bien sa femme, le bon mari, mais ce qu'il aimait par-dessus toutes choses, c'était sa fille Catherine. Et, cependant, grâce à ses invariables idées d'honneur, à ses invincibles principes de probité, cet amour, dans l'occasion, l'eût rendu juge aussi inflexible qu'il était tendre père. Interrogé par lui, Pitou répondait. LA COMTESSE DE CHARNY 229 Il avait trouvé Catherine en travers du chemin, muette, immobile, inanimée ; il l'avait crue morte ; il l'avait, désespéré, soulevée dans ses bras, posée sur ses genoux ; puis bientôt il s'était aperçu qu'elle respirait encore, et l'avait emportée tout courant à la ferme, où il l'avait, avec l'aide de la mère Billot, couchée sur son lit. Là, tandis que la mère Billot se lamentait, il lui avait brutalement jeté de l'eau au visage. Cette fraîcheur avait fait rouvrir les yeux à Catherine ; ce que voyant, ajoutait Pitou, il avait jugé que sa présence n'était plus nécessaire à la ferme, et s'était retiré chez lui. Le reste, c'est-à-dire tout ce qui avait rapport à Sébastien, le père Billot en avait entendu le récit une fois, et ce récit lui avait suffi. Il en résultait que, revenant sans cesse à Cathe- rine, Billot s'épuisait en conjectures sur l'accident qui lui était arrivé, et sur les causes probables de cet accident. Ces conjectures se traduisaient en questions adressées à Pitou, questions auxquelles Pitou ré- pondait diplomatiquement : « Je ne sais pas. » Et il y avait du mérite à Pitou à répondre : « Je ne sais pas » ; car Catherine, on se le rappelle, avait eu la cruelle franchise de lui tout avouer, et par conséquent, Pitou savait. Il savait que, le cœur brisé par l'adieu d'Isidore, Catherine s'était évanouie à la place où il l'avait trouvée. Mais voilà ce que, pour tout l'or du monde, il n'eût jamais dit au fermier. C'est que, par comparaison, il s'était laissé pren- dre d'une grande pitié pour Catherine. 230 LA COMTESSE DE CHARNY Pitou aimait Catherine, il l'admirait surtout ; nous avons vu, en temps et lieu, combien cette admiration et cet amour mal appréciés, et surtout mal récompensés avaient amené de souffrances dans le cœur, et de transports dans l'esprit de Pitou. Mais ces transports, si exaltés qu'ils fussent, ces douleurs, si aiguës qu'il les eût ressenties, tout en causant à Pitou des serrements d'estomac qui avaient été parfois jusqu'à reculer d'une heure, et même de deux heures, son déjeuner et son dîner, ces transports et ces douleurs, disons-nous, n'a- vaient jamais été jusqu'à la défaillance et l'éva- nouissement. Donc, Pitou se posait ce dilemme plein de raison, qu'avec son habitude de logique, il divisait en trois parties : « Si mademoiselle Catherine aime M. Isidore à s'évanouir quand il la quitte, elle aime donc M. Isidore plus que je ne l'aime, elle, mademoiselle Catherine, puisque je ne me suis jamais évanoui en la quittant. » Puis, de cette première partie, il passait à la seconde, et se disait : « Si elle l'aime plus que je ne l'aime, elle doit donc plus souffrir encore que je n'ai souffert ; en ce cas, elle souffre beaucoup. » D'où il passait à la troisième partie de son di- lemme, c'est-à-dire à la conclusion, conclusion d'autant plus logique que, comme toute bonne con- clusion, elle se rattachait à l'exorde : « Et, en effet, elle souffre plus que je ne souffre, puisqu'elle s'évanouit, et que je ne m'évanouis pas. » De là, cette grande pitié qui rendait Pitou muet. LA COMTESSE DE CHARNY 231 vis-à-vis de Billot, à l'endroit de Catherine, mu- tisme qui augmentait les inquiétudes de Billot, les- quelles, au fur et à mesure qu'elles augmentaient., se traduisaient plus clairement par les coups de fouet que le digne fermier appliquait sans relâche et à tour de bras sur les reins du cheval qu'il avait pris en location à Dammartin ; si bien qu'à quatre heures de l'après-midi, le cheval, la carriole et les deux voyageurs qu'elle contenait s'arrêtèrent de- vant la porte de la ferme, où les aboiements des chiens signalèrent bientôt leur présence. A peine la voiture fut-elle arrêtée, que Billot sauta à terre et entra rapidement dans la ferme. Mais un obstacle auquel il ne s'attendait pas se dressa sur le seuil de la chambre à coucher de sa îUle. C'était le docteur Raynal, dont nous avons déjà eu, ce nous semble, l'occasion de prononcer le nom dans le cours de cette histoire, lequel déclara que, dans l'état où se trouvait Catherine, toute émotion, non seulement était dangereuse, mais encore pou- vait être mortelle. C'était un nouveau coup qui frappait Billot. Il savait le fait de l'évanouissement ; mais, du moment que Pitou avait vu Catherine rouvrir les yeux et revenir à elle, il n'avait plus été préoc- cupé, si l'on peut s'exprimer ainsi, que des causes et des suites morales de l'événement. Et voilà que le malheur voulait que, outre les causes et les suites morales, il y eût encore un résultat physique. Ce résultat physique était une fièvre cérébrale qui s'était déclarée la veille au matin, et qui mena- çait de s'élever au plus haut degré d'intensité. 232 LA COMTESSE DE CHARNY Le docteur Raynal était occupé à combattre cette fièvre cérébrale par tous les moyens qu'employaient en pareil cas, les adeptes de l'ancienne médecine, c'est-à-dire par les saignées et les sinapismes. Mais ce traitement, si actif qu'il fût, n'avait fait jusque-là que côtoyer pour ainsi dire la maladie ; la lutte venait de s'engager à peine entre le mal et le remède ; depuis le matin, Catherine était en proie à un violent délire. Et, sans doute, dans ce délire, la jeune fille disait d'étranges choses ; car, sous prétexte de lui épargner des émotions, le docteur Raynal avait déjà éloigné d'elle sa mère, comme il tentait en ce moment d'éloigner son père. La mère Billot était assise sur un escabeau, dans les profondeurs de l'immense cheminée ; elle avait la tête enfoncée entre ses mains, et semblait étran- gère à tout ce qui se passait autour d'elle. Cependant, insensible au bruit de la voiture, aux aboiements des chiens, à l'entrée de Billot dans la cuisine, elle se réveilla quand la voix de celui-ci, discutant avec le docteur, alla chercher sa raison noyée au fond de sa sombre rêverie. Elle leva la tête, ouvrit les yeux, fixa son regard hébété sur Billot, et s'écria : — Eh ! c'est notre homme ! Et, se levant, elle alla, toute trébuchante et les bras étendus, se jeter contre la poitrine de Billot. Celui-ci la regarda d'un air effaré, comme s'il la reconnaissait à peine. — Eh ! demanda-t-il la sueur de l'angoisse au front, que se passe-t-il donc ici ? — Il se passe, dit le docteur Raynal, que votre fille a ce que nous appelons une méningite aiguë. LA COMTESSE DE CHARNY 233 et que, lorsqu'on a cela, de même qu'il ne faut prendre que certaines choses, il ne faut voir que certaines personnes. — Mais, demanda le père Billot, est-ce que c'est dangereux, cette maladie-là, monsieur Raynal ? est-ce que l'on en meurt ? — On meurt de toutes les maladies, quand on est mal soigné, mon cher monsieur Billot ; mais laissez-moi soigner votre fille à ma façon, et elle n'en mourra pas. — Bien vrai, docteur ? — Je réponds d'elle ; mais il faut que, d'ici à deux ou trois jours, il n'y ait que moi et les per- sonnes que j'indiquerai qui puissent entrer dans sa chambre. Billot poussa un soupir ; on le crut vaincu ; mais, tentant un dernier effort : — Ne puis-je du moins la voir ? demanda-t-il du ton dont un enfant eût demandé une dernière grâce. — Et, si vous la voyez, si vous l'embrassez, me laisserez- vous trois jours tranquille et sans rien demander de plus ? — Je vous le jure, docteur. — Eh bien, venez. Il ouvrit la porte de la chambre de Catherine, et le père Billot put voir la jeune fille, le front ceint d'un bandeau trempé dans de l'eau glacée, l'œil égaré, le visage ardent de fièvre. Elle prononçait des paroles entrecoupées, et, quand Billot posa ses lèvres pâles et tremblantes sur son front humide, il lui sembla, au milieu de ces paroles incohérentes, saisir le nom d'Isidore. Sur le seuil de la porte de la cuisine se groupaient la mère Billot les mains jointes, Pitou se soulevant 234 LA COMTESSE DE CHARNY sur la pointe de ses longs pieds pour regarder par- dessus l'épaule de la fermière, et deux ou trois journaliers qui, se trouvant là, étaient curieux de voir par eux-mêmes comment allait leur jeune maîtresse. Fidèle à sa promesse, le père Billot se retira lorsqu'il eut embrassé son enfant ; seulement, il se retira le sourcil froncé, le regard sombre, et en mur- murant : — Allons, allons, je vois bien qu'en effet il était temps que je revinsse. Et il rentra dans la cuisine, oîi sa femme le suivit machinalement, et où Pitou allait les suivre, quand le docteur le tira par le bas de sa veste, et lui dit : — Ne quitte pas la ferme, j'ai à te parler. Pitou se retourna tout étonné, et il allait s'en- quérir auprès du docteur à quelle chose il lui pou- vait être bon ; mais celui-ci posa mystérieusement, et en signe de silence, le doigt sur sa bouche. Pitou demeura donc debout dans la cuisine, à l'endroit même où il était, simulant d'une façon plus grotesque que poétique ces dieux antiques qui, les pieds pris dans la pierre, marquaient aux particuliers la limite de leurs champs. Au bout de cinq minutes, la porte de la chambre de Catherine se rouvrit, et l'on entendit la voix du docteur appelant Pitou. — Hein ? fit celui-ci, tiré du plus profond du rêve où il paraissait plongé; que me voulez-vous, monsieur Raynal ? — Viens aider madame Clément à tenir Cathe- rine, pendant que je vais la saigner une troisième fois. — Une troisième fois ! murmura la mère Billot, LA COMTESSE DE CHARNY 235 il va saigner mon enfant pour la troisième fois ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! — Femme, femme, murmura Billot d'une voix sévère, tout cela ne serait point arrivé si vous aviez mieux veillé sur votre enfant ! Et il rentra dans sa chambre, d'où il était absent depuis trois mois, tandis que Pitou, élevé au rang d'élève en chirurgie par le docteur Raynal, entrait dans celle de Catherine. XX PITOU GARDE-MALADE Pitou était fort étonné d'être bon à quelque chose au docteur Raynal ; mais il eût été bien plus étonné encore si celui-ci lui eût dit que c'était plutôt un secours moral qu'un secours physique qu'il atten- dait de lui auprès de la malade. En effet, le docteur avait remarqué que, dans son délire, Catherine accolait presque toujours le nom de Pitou à celui d'Isidore. C'étaient, on s'en souviendra, les deux dernières figures qui avaient dû rester dans l'esprit de la jeune fille, Isidore quand elle avait fermé les yeux, Pitou quand elle les avait rouverts. Cependant, comme la malade ne prononçait pas ces deux noms avec le même accent, et que le doc- teur Raynal — non moins observateur que son illustre homonyme l'auteur de l'Histoire philo- sophique des deîix Indes, — s'était promptement dit à lui-même qu'entre ces deux noms, Isidore de Charny et Ange Pitou, prononcés avec un accent différent, mais cependant expressif, par une jeune fille, le nom d'Ange Pitou devait être celui de l'ami et le nom d'Isidore de Charny celui de l'amant, non seulement il n'avait vu aucun inconvénient. LA COMTESSE DE CHARNY 237 mais encore il avait vu un avantage à introduire près de la malade un ami avec qui elle pût parler de son amant. Car, pour le docteur Raynal, — et quoique nous ne voulions rien lui ôter de sa perspicacité, nous nous hâterons de dire que c'était chose facile ; — car, pour le docteur Ra3nial, tout était clair comme le jour, et il n'avait eu, comme dans ces causes où les médecins font de la médecine légale, qu'à grouper les faits pour que la vérité tout en- tière apparût à ses yeux. Tout le monde savait, à Villers-Cotterets, que, dans la nuit du 5 au 6 octobre, Georges de Charny avait été tué à Versailles ; et que, dans la soirée du lendemain, son frère Isidore, mandé par le comte de Charny, était parti pour Paris. Or, Pitou avait trouvé Catherine évanouie sur le chemin de Boursonne à Paris. Il l'avait rappor- tée sans connaissance à la ferme ; à la suite de cet événement, la jeune fille avait été prise de la fièvre cérébrale. Cette fièvre cérébrale avait amené le délire ; dans ce délire, elle s'efforçait de retenir un fugitif, et, ce fugitif, elle l'appelait Isidore. On voit donc que c'était chose facile au docteur de deviner le secret de la maladie de Catherine, qui n'était autre que le secret de son cœur. Dans cette conjoncture, le docteur s'était fait ce raisonnement : Le premier besoin d'un malade pris par le cerveau est le calme. Qui peut amener le calme dans le cœur de Cathe- rine ? C'est d'apprendre ce qu'est devenu son amant. A qui peut-elle demander des nouvelles de son amant ? A celui qui peut en savoir. 238 LA COMTESSE DE CHARNY Et quel est celui qui peut en savoir ? Pitou, qui arrive de Paris. Le raisonnement était à la fois simple et logi- que : aussi le docteur l'avait-il fait sans effort. Cependant, ce fut bien à l'offiice d'aide-chirur- gien qu'il occupa d'abord Pitou ; seulement, pour cet office, il eût parfaitement pu se passer de lui, attendu que c'était, non pas une saignée à faire, mais simplement l'ancienne à rouvrir. Le docteur tira doucement le bras de Catherine hors du lit, enleva le tampon qui comprimait la cicatrice, écarta avec les deux pouces les chairs mal jointes, et le sang jaillit. En voyant ce sang pour lequel U eût avec joie donné le sien, Pitou sentit les forces lui manquer. Il alla s'asseoir dans le fauteil de madame Clé- ment, les mains sur ses yeux, sanglotant et, à cha- que sanglot, tirant du fond de son cœur ces mots : — Oh ! mademoiselle Catherine ! pauvre made- moiselle Catherine ! Et, à chacun de ces mots, il se disait mentale- ment à lui-même, par ce double travail de l'esprit qui opère à la fois sur le présent et sur le passé : — Oh ! bien certainement qu'elle aime M. Isidore plus que je ne l'aime elle-même ! bien certaine- ment qu'elle souffre plus que je n'ai jamais souffert, puisqu'on est obhgé de la saigner parce qu'elle a la fièvre cérébrale et le délire, deux choses fort désagréables à avoir, et que je n'ai jamais eues ! Et, tout en tirant deux nouvelles palettes de sang à Catherine, le docteur Raynal, qui ne perdait pas de vue Pitou, se félicitait d'avoir si bien deviné que la malade avait en lui un ami dévoué. Comme l'avait pensé le docteur, cette petite LA COMTESSE DE CHARNY 239 émission de sang calma la fièvre : les artères des tempes battirent plus doucement ; la poitrine se dégagea ; la respiration, qui était sifflante, rede- vint douce et égale ; le pouls tomba de cent dix pulsations à quatre-vingt-cinq, et tout indiqua pour Catherine une nuit assez tranquille. Le docteur Raynal respira donc à son tour ; il fit à madame Clément les recommandations nécessaires, et, entre autres, cette recommandation étrange de dormir deux ou trois heures, tandis que Pitou veil- lerait à sa place, et, faisant signe à Pitou de le suivre, il rentra dans la cuisine. Pitou suivit le docteur, qui trouva la mère Billot ensevelie dans l'ombre du manteau de la cheminée. La pauvre femme était tellement abasourdie, qu'à peine put-elle comprendre ce que lui disait le docteur. C'étaient, cependant, de bonnes paroles pour le cœur d'une mère. — Allons ! allons ! du courage, mère Billot, dit le docteur, cela va aussi bien que cela peut aller. La bonne femme sembla revenir de l'autre monde: — Oh ! cher monsieur Raynal, est-ce bien vrai, ce que vous dites là ? — Oui, la nuit ne sera pas mauvaise. Ne vous inquiétez pas, pourtant, si vous entendiez encore quelques cris dans la chambre de votre fille, et sur- tout n'y entrez pas. — Mon Dieu ! mon Dieu ! dit la mère Billot avec un accent de profonde douleur, c'est bien triste, qu'une mère ne puisse pas entrer dans la chambre de sa fille. — Que voulez-vous ! dit le docteur, c'est ma pres- cription absolue ; ni vous, ni M. Billot. 240 LA COMTESSE DE CHARNY — Mais qui donc va avoir soin de ma pauvre enfant ? — Soyez tranquille. Vous avez, pour cela, ma- dame Clément et Pitou. — Comment ! Pitou ? — Oui, Pitou ; j'ai reconnu en lui, tout à l'heure, d'admirables dispositions à la médecine. Je l'em- mène à Villers-Cotterets, où je vais faire préparer rme potion par le pharmacien. Pitou rapportera la potion ; madame Clément la fera prendre à la ma- lade cuillerée par cuillerée, et, s'il survenait quelque accident, Pitou, qui veillera Catherine avec madame Clément, prendrait ses longues jambes à son cou et serait chez moi en dix minutes. N'est-ce pas, Pitou? — En cinq, monsieur Raynal, dit Pitou avec une confiance en lui-même qui ne devait laisser aucun doute dans l'esprit de ses auditeurs. — Vous voyez, madame Billot ! dit le docteur Raynal. — Eh bien, soit, dit la mère Billot, cela ira ainsi ; seulement, dites un mot de votre espoir au pauvre père. — Où est-il ? demanda le docteur. — Ici, dans la chambre à côté. — Inutile, dit une voix du seuil de la porte, j'ai tout entendu. Et, en effet, les trois interlocuteurs, qui se re- tournèrent en tressaillant à cette réponse inatten- due, virent le fermier pâle et debout dans l'encadre- ment sombre. Puis, comme si c'eût été tout ce qu'il avait à écouter et à dire. Billot rentra chez lui, ne faisant aucune observation sur les arrangements pris pour la nuit par le docteur Ra3aial. LA COMTESSE DE CHARNY 241 Pitou tint parole : au bout d'un quart d'heure, il était de retour avec la potion calmante ornée de son étiquette, et assurée par le cachet de maître Pacquenaud, docteur-pharmacien de père en fils, à Villers-Cotterets. Le messager traversa la cuisine et entra dans la chambre de Catherine, non seulement sans empê- chement aucun, mais encore sans autre allocution faite de la part de personne que ces mots qui lui furent adressés par madame Billot : — Ah ! c'est toi, Pitou ? Et sans autre réponse de lui que ceUe-ci : — Oui, mam' Billot. Catherine dormait, comme l'avait prévu le doc- teur Ra^Tial, d'un sommeil assez calme ; auprès d'elle, étendue dans un grand fauteuil et les pieds sur les chenets, se tenait la garde-malade, en proie à cet état de somnolence particulier à cette hono- rable classe de la société, qui, n'ayant pas le droit de dormir tout à fait, ni la force de rester bien éveillée, semble comme ces âmes à qui il est dé- fendu de descendre jusqu'aux champs Élysées, et qui, ne pouvant remonter jusqu'au jour, errent éternellement sur les limites de la veille et du sommeil. EUe reçut, dans cet état de somnambulisme qui lui était habituel, le flacon des mains de Pitou, le déboucha, le posa sur la table de nuit, et plaça tout auprès la cuiller d'argent, afin que la malade atten- dît le moins longtemps possible à l'heure du besoin. Puis elle alla s'étendre sur son fauteuil. Quant à Pitou, il s'assit sur le rebord de la fe- nêtre pour voir Catherine tout à son aise. Ce sentiment de miséricorde qui l'avait pris en 242 LA COMTESSE DE CHARNY songeant à Catherine n'avait pas, comme on le comprend bien, diminué en la voyant. Maintenant qu'il lui était permis, pour ainsi dire, de toucher le mal du doigt, et de juger quel terrible ravage pou- vait faire cette chose abstraite qu'on appelle l'a- mour, il était plus que jamais disposé à sacrifier son amour, à lui, qui lui paraissait de si facile com- position, auprès de cet amour exigeant, fiévreux, terrible, dont lui semblait atteinte la jeune fille. Ces pensées le mettaient insensiblement dans la disposition d'esprit où il avait besoin d'être pour favoriser le plan du docteur Ra3mal. En effet, le brave homme avait pensé que le remède dont avait surtout besoin Catherine était ce topique qu'on appelle un confident. Ce n'était peut-être pas un grand médecin, mais c'était, à coup sûr, comme nous l'avons dit, un grand observateur que le docteur Ra3mal. Une heure environ après la rentrée de Pitou, Catherine s'agita, poussa un soupir, et ouvrit les yeux. Il faut rendre cette justice à madame Clément, qu'au premier mouvement qu'avait fait la malade, elle était debout près d'elle, balbutiant : — Me voilà, mademoiselle Catherine ; que dési- rez-vous ? — J'ai soif, murmura la malade revenant à la vie par une douleur physique, et au sentiment par un besoin matériel. Madame Clément versa dans la cuiller quelques gouttes du calmant apporté par Pitou, introduisit la cuiller entre les lèvres sèches et les dents serrées de Catherine, qui machinalement avala la liqueur adoucissante. LA COMTESSE DE CHARNY 243 Puis Catherine retomba la tête sur son oreiller, et madame Clément, satisfaite de la conviction d'un devoir rempli, alla s'étendre de nouveau sur son fauteuil. Pitou poussa un soupir ; il croyait que Catherine ne l'avait pas même vu. Pitou se trompait, quand il avait aidé madame Clément à la soulever, en buvant les quelques gout- tes de breuvage, en se laissant retomber sur son oreiller, Catherine avait entr'ouvert les yeux, et, de ce regard morbide qui avait glissé entre ses paupières, elle avait cru apercevoir Pitou. Mais, dans le délire de la fièvre qui la tenait depuis trois jours, elle avait vu tant de fantômes qui n'avaient fait qu'apparaître et s'évanouir, qli'elle traita le Pitou réel comme un Pitou fantas- tique. Le soupir que venait de pousser Pitou n'était donc pas tout à fait exagéré. Cependant l'apparition de cet ancien ami, pour lequel Catherine avait été parfois si injuste, avait fait sur la malade une impression plus profonde que les précédentes, et, quoiqu'elle restât les yeux fermés, il lui semblait, avec un esprit, du reste, plus calme et moins fiévreux, voir devant elle le brave voyageur que le fil si souvent brisé de ses idées lui représentait comme étant près de son père à Paris. Il en résulta que, tourmentée de l'idée que, cette fois, Pitou était une réalité et non une évocation de sa fièvre, elle rouvrit timidement les yeux, et chercha si celui qu'elle avait vu était toujours à la même place. Il va sans dire qu'il n'avait pas bougé. 244 LA COMTESSE DE CHARNY En voyant les yeux de Catherine se rouvrir et s'arrêter sur lui, le visage de Pitou s'était illuminé ; en voyant ses yeux se reprendre à la vie et à l'in- telligence, Pitou étendit les bras. — Pitou ! murmura la malade. — Mademoiselle Catherine ! s'écria Pitou. — Hein ? fit madame Clément en se retournant. Catherine jeta un regard inquiet sur la garde- malade, et laissa retomber, avec un soupir, sa tête sur l'oreiller. Pitou devina que la présence de madame Clé- ment gênait Catherine. Il alla à elle. — Madame Clément, lui dit-il tout bas, ne vous privez pas de dormir ; vous savez bien que M. Ray- nal m'a fait rester pour veiller mademoiselle Cathe- rine, et afin que vous puissiez prendre un instant de repos pendant ce temps-là ? — Ah ! oui, c'est vrai, dit madame Clément. Et, en effet, comme si elle n'eût attendu que cette permission, la brave femme s'affaissa dans son fauteuil, poussa un soupir à son tour, et, après un instant de silence, indiqua par un ronflement timide d'abord, mais qui, s'enhardissant de plus en plus, finit, au bout de quelques minutes, par dominer entièrement la situation, qu'elle entrait à pleines voiles dans le pays enchanté du sommeil, qu'elle ne parcourait ordinairement qu'en rêve. Catherine avait suivi le mouvement de Pitou avec un certain étonnement, et, avec l'acuité par- ticulière aux malades, elle n'avait pas perdu un mot de ce que Pitou avait dit à madame Clément. Pitou demeura un instant près de la garde-ma- lade, comme pour s'assurer que son sommeil était LA COMTESSE DE CHARNY 245 bien réel ; puis, lorsqu'il n'eut plus de doute à cet égard, il s'approcha de Catherine, en secouant la tête et laissant tomber ses bras. — Ah ! mademoiselle Catherine, dit-il, je savais bien que vous l'aimiez, mais je ne savais pas que vous l'aimiez tant que cela I XXI PITOU CONFIDENT Pitou prononça ces paroles de telle façon, que Catherine y put voir tout à la fois l'expression d'une grande douleur et la preuve d'une grande bonté. Ces deux sentiments émanés en même temps du cœur du brave garçon, qui la regardait d'un œil si triste, touchèrent la malade à un degré égal. Tant qu'Isidore avait habité Boursonne, tant qu'elle avait senti son amant à trois quarts de lieue d'elle, tant qu'elle avait été heureuse enfin, Cathe- rine, sauf quelques petites contrariétés soulevées par la persistance de Pitou à l'accompagner dans ses courses, sauf quelques légères inquiétudes cau- sées par certains paragraphes des lettres de son père, Catherine, disons-nous, avait enfoui son amour en elle-même comme im trésor dont elle se serait bien gardée de laisser tomber la moindre obole dans un autre cœur que le sien. Mais Isidore parti, mais Catherine esseulée, mais le malheur se substituant à la félicité, la pauvre enfant cherchait en vain un courage égal à son égoïsme, et elle com- prenait qu'il y aurait pour elle un grand soulage- ment à rencontrer quelqu'un avec qui elle pût parler du beau gentilhomme qui venait de la quitter, sans LA COMTESSE DE CHARNY 247 avoir rien pu lui dire de positif sur l'époque de son retour. Or, elle ne pouvait parler d'Isidore ni à madame Clément, ni au docteur Raynal, ni à sa mère, et elle souffrait vivement d'être condamnée à ce si- lence, quand tout à coup, au moment où elle s'en doutait le moins, la Providence mettait devant ses yeux, qu'elle venait de rouvrir à la vie et à la raison, un ami dont elle avait pu douter un instant lors- qu'il s'était tu, mais dont elle ne pouvait plus douter aux premières paroles qu'il prononçait. Aussi, à ces mots de compassion si péniblement échappés au cœur du pauvre neveu de la tante Angélique, Catherine répondit-elle sans chercher le moins du monde à cacher ses sentiments : — Ah ! monsieur Pitou, je suis bien malheu- reuse, allez ! Dès lors, la digue était rompue d'un côté, et le courant établi de l'autre. — En tout cas, mademoiselle Catherine, con- tinua Pitou, quoique ça ne me fasse pas grand plaisir de parler de M. Isidore, si ça doit vous être agréable, je puis vous donner de ses nouvelles. — Toi ? demanda Catherine. — Oui, moi, dit Pitou. — Tu l'as donc vu ? — Non, mademoiselle Catherine, mais je sais qu'il est arrivé en bonne santé à Paris. — Et comment sais-tu cela ? demanda-t-elle, le regard tout brillant d'amour. Ce regard fit pousser un gros soupir à Pitou ; mais il n'en répondit pas moins avec sa conscience ordinaire : — Je sais cela, mademoiselle, par mon jeune ami 248 LA COMTESSE DE CHARNY Sébastien Gilbert, que M. Isidore a rencontré de nuit un peu au-dessus de la Fontaine-Eau-Claire, et qu'il a amené en croupe à Paris. Catherine fit un effort, se souleva sur son coude, et, regardant Pitou : — Ainsi, demanda vivement Catherine, il est à Paris ? — C'est-à-dire, objecta Pitou, il ne doit plus y être à présent. — Et où doit-il être ? fit languissamment la jeune fille. — Je ne sais pas. Ce que je sais seulement, c'est qu'il devait partir en mission pour l'Espagne ou pour l'Italie. Catherine, à ce mot partir, laissa retomber sa tête sur son oreiller avec un soupir qui fut bientôt suivi d'abondantes larmes. — Mademoiselle, dit Pitou, à qui cette douleur de Catherine brisait le cœur, si vous tenez absolu- ment à savoir où il est, je puis m'en informer. — A qui ? demanda Catherine. — A M. le docteur Gilbert, qui l'avait quitté aux Tuileries... ou bien encore, si vous aimez mieux, ajouta Pitou en voyant que Catherine secouait la tête en signe de remerciement négatif, je puis re- tourner à Paris, et prendre des renseignements... Oh ! mon Dieu, ce sera bien vite fait ; c'est l'affaire de vingt-quatre heures. Catherine étendit sa main fiévreuse et la pré- senta à Pitou, qui, ne devinant pas la faveur qui lui était accordée, ne se permit pas de la toucher. — Eh bien, monsieur Pitou, lui demanda Cathe- rine en souriant, est-ce que vous avez peur d'attra- per ma fièvre ? LA COMTESSE DE CHARNY 249 — Oh ! excusez, mademoiselle Catherine, dit Pitou pressant la main moite et humide de la jeune fille entre ses deux grosses mains, c'est que je ne comprenais pas, voyez- vous ! Ainsi vous acceptez ? — Non, au contraire, Pitou, je te remercie. C'est inutile ; il est impossible que je ne reçoive pas une lettre de lui demain matin. — Une lettre de lui ! dit vivement Pitou. Puis il s'arrêta comme regardant avec inquié- tude autour de lui. — Eh bien, oui, une lettre de lui, dit Catherine cherchant elle-même du regard la cause qui pouvait troubler ainsi l'âme placide de son interlocuteur. — Une lettre de lui ! ah diable ! répéta Pitou en se mordant les ongles comme fait un homme em- barrassé. — Mais, sans doute, une lettre de lui. Que trou- vez-vous d'étonnant à ce qu'il m'écrive, reprit Catherine, vous qui savez tout, ou, ajouta-t-elle à voix basse, à peu près tout ?... — Je ne trouve pas étonnant qu'il vous écrive... S'il m'était permis de vous écrire. Dieu sait que je vous écrirais bien aussi, moi, et de longues lettres même ; mais j'ai peur... — Peur de quoi, mon ami ? — Que la lettre de M. Isidore ne tombe entre les mains de votre père. — De mon père ? Pitou fit de la tête un triple signe qui voulait dire trois fois oui. — Comment ! de mon père ? demanda Cathe- rine de plus en plus étonnée. Mon père n'est-il pas à Paris. — Votre père est à Pisseleu, mademoiselle Cathe- 250 LA COMTESSE DE CHARNY rine, à la ferme, ici, dans la chambre à côté. Seule- ment, M. Raynal lui a défendu d'entrer dans votre chambre, à cause du délire, a-t-il dit, et je crois qu'il a bien fait, — Et pourquoi a-t-il bien fait ? — Mais parce que M. Billot ne me paraît pas tendre à l'endroit de M. Isidore, et que, pour une fois que vous avez prononcé son nom et qu'il l'a entendu, il a fait une rude grimace, je vous en réponds. — Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! murmura Cathe- rine toute frissonnante, que me dites- vous là, mon- sieur Pitou ? — La vérité... Je l'ai même entendu grommeler entre ses dents : « C'est bien, c'est bien, on ne dira rien tant qu'elle sera malade ; mais après, on verra ! — Monsieur Pitou ! dit Catherine en saisissant, cette fois, la main de Pitou avec un geste si véhé- ment, que ce fut au brave garçon de tressaillir à son tour. — Mademoiselle Catherine ! répondit-il. — Vous avez raison, il ne faut pas que ses lettres tombent entre les mains de mon père... Mon père me tuerait ! — Vous voyez bien, vous voyez bien, dit Pitou. C'est qu'il n'entend pas raison sur la bagatelle, le père Billot. — Mais comment faire ? — Dame ! indiquez-moi cela, mademoiselle. — Il y a bien un moyen. — Alors, dit Pitou, s'il y a un moyen, il faut l'employer. — Mais je n'ose, dit Catherine. — Comment ! vous n'osez ? LA COMTESSE DE CHARNY 251 — Je n'ose vous dire ce qu'il faudrait faire. ■ — Quoi ! le moyen dépend de moi, et vous n'osez pas me le dire ? — Dame ! monsieur Pitou... — Ah ! fit Pitou, ce n'est pas bien, mademoiselle Catherine, et je n'aurais pas cru que vous eussiez manqué de confiance en moi. — Je ne manque pas de confiance en toi, mon cher Pitou, dit Catherine. — Ah ! à la bonne heure ! répondit Pitou, dou- cement caressé par la familiarité croissante de Ca- therine. — Mais ce sera bien de la peine pour toi, mon ami. — Oh ! si ce n'est que de la peine pour moi, dit Pitou, il ne faut pas vous embarrasser de cela, ma- demoiselle Catherine. — Tu consens donc d'avance à faire ce que je te demanderai ? — Bien certainement. Dame ! cependant, à moins que ce ne soit impossible. — C'est très facile, au contraire. — Eh bien, si c'est très facile, dites. — Il faudrait aller chez la mère Colombe. — La marchande de sucre d'orge ? — Oui, qui est en même temps factrice de la poste aux lettres. — Ah ! je comprends... et je lui dirai de ne re- mettre les lettres qu'à vous ? — Tu lui diras de ne remettre mes lettres qu'à toi, Pitou. — A moi ? dit Pitou. Ah ! oui, je n'avais pas compris d'abord. Et il poussa un troisième ou quatrième soupir. 252 LA COMTESSE DE CHARNY — C'est ce qu'il y a de plus sûr, tu conçois bien, Pitou ? ... A moins que tu ne veuilles pas me rendre ce service. — Moi vous refuser, mademoiselle Catherine ? Ah ! par exemple ! — Merci, alors, merci ! — J'irai... j'irai bien certainement, à partir de demain. — C'est trop tard, demain, mon cher Pitou ; il faudrait y aller à partir d'aujourd'hui. — Eh bien, mademoiselle, soit ; à partir d'au- jourd'hui, à partir de ce matin, à partir de tout de suite ! — Que tu es un brave garçon, Pitou ! dit Cathe- rine, et que je t'aime ! — Oh ! mademoiselle Catherine, dit Pitou, ne me dites pas des choses pareilles, vous me feriez passer dans le feu. — Regarde l'heure qu'il est, Pitou, dit Cathe- rine. Pitou s'approcha de la montre de la jeune fille, qui était pendue à la cheminée. — Cinq heures et demie du matin, mademoiselle, dit-il. — Eh bien, fît Catherine, mon bon ami Pitou... — Eh bien, mademoiselle ? — Il serait peut-être temps... — D'aller chez la mère Colombe ?... A vos ordres, mademoiselle. Mais il faudrait prendre un peu de la potion : le docteur avait recommandé une cuil- lerée toutes les demi-heures. — Ah ! mon cher Pitou, dit Catherine se versant une cuillerée du breuvage pharmaceutique, et re- gardant Pitou avec des yeux qui lui firent fondre LA COMTESSE DE CHARNY 253 le cœur, ce que tu fais pour moi vaut mieux que tous les breuvages du monde ! — C'est donc cela que le docteur Raynal disait que j'avais de si grandes dispositions à être élève en médecine ! — Mais où diras-tu que tu vas, Pitou, pour qu'on ne se doute de rien à la ferme ? — Oh ! quant à cela, soyez tranquille. Et Pitou prit son chapeau. — Faut-il que je réveille madame Clément ? de- manda-t-il. — Oh ! c'est inutile, laisse-la dormir, la pauvre femme... Je n'ai, maintenant, besoin de rien... que... — Que... de quoi? demanda Pitou. Catherine sourit. — Ah ! oui, j'y suis..., murmura le messager d'amour ; que de la lettre de M. Isidore. Puis, après un instant de silence : — Eh bien, soyez tranquille, si elle y est, vous l'aurez : si elle n'y est pas... — Si elle n'y est pas ? demanda anxieusement Catherine. — Si elle n'y est pas... pour que vous me regar- diez encore comme vous me regardiez tout à l'heure, pour que vous me souriiez encore comme vous venez de me sourire, pour que vous m'appeliez encore votre cher Pitou et votre bon ami... si elle n'y est pas, eh bien, j'irai la chercher à Paris. — Bon et excellent cœur ! murmura Catherine en suivant des yeux Pitou, qui sortait. Puis, épuisée de cette longue conversation, elle retomba la tête sur son oreiller. Au bout de dix minutes, il eût été impossible 254 LA COMTESSE DE CHARNY à la jeune fille de se dire à elle-même si ce qui venait de se passer était une réalité amenée par le retour de sa raison, ou un rêve enfanté par son délire ; mais ce dont elle était sûre, c'est qu'une fraîcheur vivifiante et douce se répandait de son cœur aux extrémités les plus éloignées de ses membres fié- vreux et endoloris. Au moment où Pitou traversa la cuisine, la mère Billot leva la tête. La mère Billot ne s'était pas couchée et n'avait pas dormi depuis trois jours. Depuis trois jours, elle n'avait pas quitté cet escabeau enterré sous le manteau de la cheminée, d'où ses yeux pouvaient, à défaut de sa fille, près de laquelle il lui était défendu de pénétrer, voir au moins la porte de la chambre de sa fille. — Eh bien ? demanda-t-elle. — Eh bien, mère Billot, cela va mieux, dit Pitou. — Où vas-tu alors ? — Je vais à Villers-Cotterets. — Et qu'y vas-tu faire ? Pitou hésita un instant ; Pitou n'était pas l'homme de l'à-propos. — Ce que je vais y faire?... répéta-t-il pour gagner du temps. — Oui, dit la voix du père Billot, ma femme te demande ce que tu vas y faire ? — Je vais prévenir le docteur Raynal. — Le docteur Raynal t'avait dit de ne le préve- nir que s'il y avait du nouveau. — Eh bien ! dit Pitou, puisque mademoiselle Catherine va mieux, il me semble que c'est du nouveau. LA COMTESSE DE CHARNY 255 Soit que le père Billot trouvât la réponse de Pitou péremptoire, soit qu'il ne voulût pas se mon- trer trop difficile pour un homme qui, au bout du compte, lui apportait une bonne nouvelle, il ne fit pas d'autre objection au départ de Pitou. Pitou passa donc, tandis que le père Billot ren- trait dans sa chambre, et que la mère Billot laissait retomber sa tête sur sa poitrine. Pitou arriva à Villers-Cotterets à six heures moins un quart du matin. Il réveilla scrupuleusement le docteur Raynal pour lui dire que Catherine allait mieux, et lui demander ce qu'il y avait de nouveau à faire. Le docteur l'interrogea sur sa nuit de garde, et, au grand étonnement de Pitou, qui, cependant, mit dans ses réponses toute la circonspection possible, le brave garçon s'aperçut bientôt que le docteur savait ce qui s'était passé entre lui et Catherine aussi couramment à peu près que s'il eût, dans quelque coin de la chambre, derrière les rideaux de la fenêtre ou du lit, assisté à sa conversation avec la jeune fille. Le docteur Raynal promit de passer dans la journée à la ferme, recommanda pour toute ordon- nance que l'on ser\at à Catherine toujours du même tonneau, et congédia Pitou, lequel réfléchit fort longtemps à ces paroles énigmatiques, et finit par comprendre que le docteur lui recommandait de continuer à parler à la jeune fille du vicomte Isidore de Chamy. Puis, de chez le docteur, il alla chez la mère Colombe. La factrice demeurait au bout de la rue de Lormet, c'est-à-dire à l'autre extrémité de la ville. 256 LA COMTESSE DE CHARNY Il arriva comme elle ouvrait sa porte. La mère Colombe était une grande amie de la tante Angélique ; mais cette amitié pour la tante ne l'empêchait point d'apprécier le neveu. En entrant dans la boutique de la mère Colombe, pleine de pain d'épice et de sucre d'orge, Pitou comprit, pour la première fois, que, s'il voulait réussir dans sa négociation et se faire livrer par la factrice les lettres de mademoiselle Catherine, il fallait employer, sinon la corruption, du moins la séduction. Il acheta deux bouts de sucre d'orge et un pavé de pain d'épice. Puis, cette acquisition faite et payée, il hasarda sa demande. Il y avait des difficultés graves. Les lettres ne devaient être remises qu'aux per- sonnes à qui elles étaient adressées, ou tout au moins à des fondés de pouvoir et porteurs de pro- curations écrites. La mère Colombe ne doutait pas de la parole de Pitou, mais elle exigeait une procuration écrite. Pitou vit qu'il fallait faire un sacrifice. Il promit d'apporter le lendemain le reçu de la lettre, s'il y avait une lettre, plus une autorisation de recevoir pour Catherine les autres lettres à venir. Promesse qu'il accompagna d'un second achat de sucre d'orge et de pain d'épice. Le moyen de rien refuser à la main qui étrenne, et surtout qui étrenne d'une façon si libérale ! La mère Colombe ne lit que de faibles objections, et finit par autoriser Pitou à la suivre à la poste LA COMTESSE DE CHARNY 257 où elle lui remettrait la lettre de Catherine, si une lettre était arrivée pour elle. Pitou la suivit en mangeant ses deux pavés de pain d'épice, et en suçant ses quatre bâtons de sucre d'orge. Jamais, au grand jamais, il ne s'était permis une pareille débauche ; mais, on le sait, grâce aux libéralités du docteur Gilbert, Pitou était riche. En traversant la grande place, il monta sur les barreaux de la fontaine, appliqua sa bouche à l'un des quatre jets qui s'en échappaient à cette époque et, pendant cinq minutes, absorba le cours d'eau tout entier sans en laisser tomber une goutte. En descendant de la fontaine, il jeta les yeux autour de lui, et aperçut une espèce de théâtre dressé au milieu de la place. Alors, il se rappela qu'au moment de son départ, il était fort question de se réunir à Villers-Cotterets, afin d'y poser les bases d'une fédération entre le chef-lieu de canton et les villages environnants. Les divers événements privés qui s'étaient suc- cédé autour de lui lui avaient fait oublier cet événe- ment politique, qui n'était point, cependant, sans une certaine importance. Il pensa, alors, aux vingt-cinq louis que lui avait donnés, au moment du départ, le docteur Gil- bert pour l'aider à mettre sur le meilleur pied pos- sible la garde nationale d'Haramont. Et il redressa la tête avec orgueil en songeant à la splendide figure que feraient, grâce à ces vingt- cinq louis, les trente-trois hommes qu'il avait sous ses ordres. Cela l'aida à digérer les deux pavés de pain d'é- pice et les quatre morceaux de sucre d'orge, qui, II. 9 258 LA COMTESSE DE CHARNY joints à la pinte d'eau qu'il avait avalée, eussent bien pu, malgré la chaleur des sucs gastriques dont la nature l'avait pourvu, lui peser sur l'estomac, s'il eût été privé de cet excellent digestif qu'on appelle l'amour-propre satisfait. XXII PITOU GÉOGRAPHE Pendant que Pitou buvait, pendant que Pitou digérait, pendant que Pitou réfléchissait, la mère Colombe avait gagné du chemin sur lui, et était entrée à la poste. Mais Pitou ne s'était point inquiété de cela. La poste était située en face de ce que l'on appelle la rue Neuve, espèce de ruelle qui donne sur cette portion du Parc où est située l'allée des Soupirs, de langoureuse mémoire : en quinze enjambées, il aurait rejoint la mère Colombe. Il exécuta ses quinze enjambées et arriva sur le seuil de la poste juste comme la mère Colombe sor- tait, son paquet de lettres à la main. Au milieu de toutes ces lettres, il y en avait une pliée, enfermée dans une élégante enveloppe, et coquettement cachetée d'un sceau de cire. Cette lettre était à l'adresse de Catherine Billot. Il était évident que c'était la lettre que Catherine attendait. Selon les conventions arrêtées, cette lettre fut remise par la factrice à l'acheteur de sucre d'orge, lequel partit à l'instant même pour Pisseleu, joyeux et triste à la fois : joyeux du bonheur qu'il allait 26o LA COMTESSE DE CHARNY reporter à Catherine, triste de ce que ce bonheur venait à la jeune fille d'une source dont il trouvait l'eau si amère à ses lèvres. Mais, malgré cette amertume, le messager était d'une si excellente nature, que, pour porter plus vite cette lettre maudite, il passa insensiblement du pas au trot, et du trot au galop. A cinquante pas de la ferme, il s'arrêta tout à coup, songeant avec raison que, s'il arrivait ainsi tout hatelant et tout couvert de sueur, il pourrait bien inspirer de la défiance au père Billot, lequel paraissait engagé dans la voie étroite et épineuse du soupçon. Il résolut donc, au risque d'être en retard d'une minute ou deux, d'accomplir d'un pas plus posé le bout de chemin qui lui restait à faire ; et, dans ce but, il marchait avec la gravité d'un de ces confi- dents de tragédie auquel la confiance de Catherine venait de l'assimiler, lorsque, en passant devant la chambre de la jeune malade, il s'aperçut que la garde, sans doute pour donner un peu d'air frais à cette chambre, avait entr'ouvert la fenêtre. Pitou introduisit son nez d'abord et son œil en- suite dans l'entre-bâillement ; il ne pouvait pas davantage à cause de l'espagnolette. Mais cela lui suffit, à lui, pour voir Catherine éveillée, et l'attendant, et cela suffit à Catherine pour voir Pitou mystérieux et faisant des signes. — Une lettre !... balbutia la jeune fille, une lettre ! — Chut !... dit Pitou. Et, regardant autour de lui avec l'œil d'un braconnier qui veut dépister tous les gardes d'une capitainerie, il lança, se voyant parfaitement isolé, sa lettre par l'entre-bâillement, et, cela, avec LA COMTESSE DE CHARNY 261 tant d'adresse, qu'elle tomba juste dans l'espèce de récipient que celle qui l'attendait lui avait ménagé sous son oreiller. Puis, sans attendre un remerciement qui ne pou- vait pas lui manquer, il se rejeta en arrière et pour- suivit son chemin vers la porte de la ferme, sur le seuil de laquelle il trouva Billot. Sans l'espèce de coiurbe que faisait le mur, le fermier eût vu ce qui venait de se passer, et Dieu sait, avec la disposition d'esprit dans laquelle il paraissait être, ce qui serait arrivé de cette certitude substituée au simple soupçon. L'honnête Pitou ne s'attendait pas à se trouver face à face avec le fermier, et il sentit que, malgré lui, il rougissait jusqu'aux oreilles. — Oh ! monsieur Billot, dit-il, vrai, vous m'avez fait peur !... — Peur, à toi, Pitou !... à un capitaine de la garde nationale !... à un vainqueur de la Bastille ! peur !... — Que voulez-vous ! dit Pitou, il y a des mo- ments comme cela. Dame ! quand on n'est pas prévenu... — Oui..., dit Billot, et quand on s'attend à ren- contrer la fille et qu'on rencontre le père, n'est-ce pas ?... — Oh ! monsieur Billot, pour ça non ! dit Pitou ; je ne m'attendais pas à rencontrer mademoiselle Catherine ; oh ! non ; quoiqu'elle aille toujoiurs de mieux en mieux, à ce que j'espère, elle est encore trop malade pom: se lever. — N'as-tu donc rien à lui dire ? demanda Billot. — A qui ? — A Catherine... 262 LA COMTESSE DE CHARNY — Si fait. J'ai à lui rapporter que M. Rajmal a dit que c'était bien, et qu'il viendrait dans la jour- née ; mais un autre peut lui conter cela aussi bien que moi. — D'ailleurs, toi, tu dois avoir faim, n'est-ce pas? — Faim ?... dit Pitou. Peuh ! — Comment ! tu n'as pas faim ? s'écria le fermier. Pitou vit qu'il avait lâché une bêtise. Pitou n'ayant pas faim à huit heures du matin, c'était im dérangement dans l'équilibre de la nature. — Certainement que j'ai faim ! dit-il. — Eh bien, entre et mange ; les journaliers sont en train de déjeuner, et ils ont dû te garder une place. Pitou entra, Billot le suivit des yeux, quoique sa bonhomie eût presque détourné ses soupçons ; il le vit s'asseoir au haut bout de la table et atta- quer sa miche et son assiette de lard, comme s'il n'avait pas eu deux pavés de pain d'épice, quatre bâtons de sucre d'orge et une pinte d'eau sur l'es- tomac. Il est vrai que, selon toute probabilité, l'estomac de Pitou était déjà redevenu hbre. Pitou ne savait pas faire beaucoup de choses à la fois, mais il faisait bien ce qu'il faisait. Chargé par Catherine d'une commission, il l'avait bien faite; invité par Billot à déjeuner, il déjeunait bien. Billot continuait à l'observer ; mais, voyant qu'il ne détournait pas les yeux de son assiette, voyant que sa préoccupation s'arrêtait à la bouteille de cidre qu'il avait devant lui, remarquant que pas une seule fois son regard n'avait cherché la porte de Ca- LA COMTESSE DE CHARNY 263 therine, il finit par croire que le petit voyage de Pitou à Villers-Cotterets n'avait pas d'autre but que celui qu'il avait accusé. Vers la fin du déjeuner de Pitou, la porte de Catherine s'ouvrit, et madame Clément sortit et s'avança dans la cuisine avec l'humble sourire de la garde-malade sur les lèvres : elle venait à son tour chercher sa tasse de café. Il va sans dire qu'à six heures du matin, c'est- à-dire un quart d'heure après le départ de Pitou, elle avait fait sa première apparition, pour récla- mer son petit verre d'eau-de-vie, la seule chose qui la soutînt, disait-elle, quand elle avait veillé toute une nuit. A sa vue, madame Billot alla à elle, et M. Billot rentra. Tous deux s'informèrent de la santé de Cathe- rine. — Cela va toujours bien, répondit madame Clé- ment ; cependant, je crois que, dans ce moment -ci, mademoiselle Catherine a un peu de délire. — Comment cela, du délire ?.., répondit le père Billot ; ça lui a donc repris ? — Oh ! mon Dieu ! ma pauvre enfant ! murmura la fermière. Pitou leva la tête et écouta. — Oui, reprit madame Clément, elle parle d'une ville nommée Turin, d'un pays nommé la Sar- daigne, et eUe appelle M. Pitou, pour qu'il lui dise ce que c'est que ce pays et cette ville. — Me voilà ! dit Pitou en avalant le reste de sa canette de cidre, et en s'essuyant la bouche avec sa manche. Le regard du père Billot l'arrêta. 264 LA COMTESSE DE CHARNY — Toutefois, dit-il, si M. Billot juge à propos que je donne à mademoiselle Catherine les explications qu'elle désire... — Pourquoi pas ? dit la mère Billot. Puisqu'elle te demande, la pauvre enfant, vas-y, mon garçon ; d'autant plus que M. Ra3mal a dit que tu étais un bon élève en médecine. — Dame ! fit naïvement Pitou, demandez à ma- dame Clément comme nous avons soigné mademoi- selle Catherine cette nuit... Madame Clément n'a pas dormi un instant, la digne femme ! ni moi non plus. C'était une grande adresse de la part de Pitou d'attaquer ce point délicat à l'endroit de la garde- malade. Comme elle avait fait un excellent somme de minuit à six heures du matin, déclarer qu'elle n'avait pas dormi un seul instant, c'était s'en faire une amie, plus qu'une amie : une complice. — C'est bien ! dit le père Billot ; puisque Cathe- rine te demande, va auprès d'elle. Peut-être un moment viendra-t-il ou elle nous demandera aussi, sa mère et moi. Pitou sentait instinctivement qu'il y avait un orage dans l'air, et, comme le berger dans les champs, quoique prêt à affronter cet orage s'il le fallait, il n'en cherchait pas moins d'avance un abri pour cacher sa tête. Cet abri était Haramont. A Haramont, il était roi. Que dis-je, roi ? il était plus que roi : il était commandant de la garde nationale ! il était La Fayette ! D'ailleurs, il avait des devoirs qui l'appelaient à Haramont. Aussi se promettait-il bien, ses mesures prises LA COMTESSE DE CHARNY 265 avec Catherine, de retourner promptement à Hara- mont. Ce fut en arrêtant ce projet dans son esprit, qu'avec la permission verbale de M. Billot, et la permission mentale de madame Billot, il entra dans la chambre de la malade. Catherine l'attendait impatiemment ; à l'ardeur de ses yeux, au coloris de ses joues, on pouvait croire, comme l'avait dit madame Clément, qu'elle était sous l'empire de la fièvre. A peine Pitou eut-il refermé la porte de la cham- bre de Catherine, que celle-ci, le reconnaissant à son pas, et l'attendant, d'ailleurs, depuis une heure et demie à peu près, se retourna vivement de son côté, et lui tendit les deux mains. — Ah ! c'est toi, Pitou ! dit la jeune fille ; comme tu as tardé ! — Ce n'est pas ma faute, mademoiselle, dit Pitou ; c'est votre père qui m'a retenu. — Mon père ? — Lui-même... Oh ! il faut qu'il se doute de quelque chose. Et puis, moi, d'ailleurs, ajouta Pitou avec un soupir, je ne me suis pas pressé : je savais que vous aviez ce que vous désiriez avoir. — Oui, Pitou... oui, dit la jeune fille en baissant les yeux, oui... et je te remercie. Puis elle ajouta à voix basse : — Tu es bien bon, Pitou, et je t'aime bien ! — Vous êtes bien bonne vous-même, mademoi- selle Catherine, répondit Pitou près de pleurer, car il sentait que toute cette amitié pour lui n'était qu'un reflet de son amour pour un autre, et, au fond du cœur, si modeste que fût le brave garçon, il était humilié de n'être que la lune de Chamy. 266 LA COMTESSE DE CHARNY Aussi ajouta-t-il vivement : — Je suis venu vous déranger, mademoiselle Catherine, parce qu'on m'a dit que vous désiriez savoir quelque chose... Catherine pori;a la main à son cœur : eUe y cher- chait la lettre d'Isidore pour y puiser sans doute le courage de questionner Pitou. Enfin, faisant un effort : — Pitou, demanda-t-eUe, toi qui es si savant, peux-tu me dire ce que c'est que la Sardaigne ? Pitou évoqua tous ses souvenirs en géographie. — Attendez donc... attendez donc, mademoiselle, dit-il, je dois savoir cela. Au nombre des choses que M. l'abbé Fortier avait la prétention de nous en- seigner était la géographie. Attendez donc... la Sardaigne... je vais y être... Ah ! si je retrouvais le premier mot, je vous dirais tout ! — Oh ! cherche, Pitou... cherche, dit Catherine en joignant les mains. — Parbleu ! dit Pitou, c'est bien ce que je fais aussi. La Sardaigne... la Sardaigne... Ah ! m'y voilà ! Catherine respira. — La Sardaigne, reprit Pitou, la Sardinia des Romains, l'une des trois grandes îles de la Méditer- ranée, au sud de la Corse, dont la sépare le détroit de Bonifacio, fait partie des États Sardes, qui en tirent leur nom, et qu'on appelle royaume de Sar- daigne ; eUe a soixante lieues du nord au sud, seize de l'est à l'ouest ; elle est peuplée de 54,000 habi- tants ; capitale Cagliari... Voilà ce que c'est que la Sardaigne, mademoiselle Catherine. — Oh ! mon Dieu dit la jeune fille, que vous êtes heureux de savoir tant de choses, monsieur Pitou ! LA COMTESSE DE CHARNY 267 — Le fait est, dit Pitou, assez satisfait dans son amour-propre s'il était blessé dans son amour, le fait est que j'ai une bonne mémoire. — Et, maintenant, hasarda Catherine, mais avec moins de timidité, maintenant que vous m'avez dit ce que c'était que la Sardaigne, voulez-vous me dire ce que c'est que Turin ?... — Turin?... répéta Pitou, certainement, made- moiselle Catherine, que je ne demande pas mieux que de vous le dire... si je me le rappelle toutefois. — Oh ! tâchez de vous le rappeler ; c'est le plus important, monsieur Pitou. — Dame ! si c'est le plus important, dit Pitou, il faudra bien... D'ailleurs, si je ne me le rappelle pas, je ferai des recherches... — C'est... c'est..., insista Catherine, c'est que j'aimerais mieux le savoir tout de suite... Cherchez, mon cher Pitou... cherchez. Et Catherine prononça ces paroles d'une voix si caressante, qu'elles firent courir un frisson par tout le corps de Pitou. — Ah ! je cherche... mademoiselle, dit-il, je cherche... Catherine le couvait des yeux. Pitou renversa sa tête en arrière, comme pour interroger le plafond. — Turin..., dit-il, Turin... Dame! mademoiselle, c'est plus difficile que la Sardaigne... La Sardaigne est une grande île de la Méditerranée, et il n'y a que trois grandes îles dans la Méditerranée : la Sardaigne, qui appartient au roi de Piémont ; la Corse, qui appartient au roi de France ; et la Sicile, qui appartient au roi de Naples ; tandis que Turin, c'est une simple capitale... 268 LA COMTESSE DE CHARNY — Comment avez-vous dit pour la Sardaigne, mon cher Pitou ?... — J'ai dit la Sardaigne, qui appartient au roi de Piémont, et je ne crois pas me tromper, made- moiselle. — C'est cela... justement, mon cher Pitou. Isidore dit, dans sa lettre, qu'il va à Turin, en Pié- mont... — Ah ! fit Pitou, je comprends maintenant... Bon ! bon ! bon !... C'est à Turin que M. Isidore a été envoyé par le roi, et c'est pour savoir où va M. Isidore que vous m'interrogez... — Pourquoi serait-ce donc, répondit la jeune fille, si ce n'était pour lui ? Que m'importent, à moi, la Sardaigne, le Piémont, Turin ?... Tant qu'il n'y a pas été, j'ai ignoré ce que c'était que cette île et cette capitale, et je m'en inquiétais peu. Mais il est parti pour Turin... comprends-tu, mon cher Pitou ? et je veux savoir ce que c'est que Turin... Pitou poussa un gros soupir, secoua la tête, mais il n'en fit pas moins tous ses efforts pour satisfaire Catherine. — Turin..., dit-il, attendez... capitale du Pié- mont... Turin... Turin... J'y suis ! — Turin, Bo- dincemagus, Taurasia, Colonia Julia, Augusta Taurinorum chez les anciens ; aujourd'hui capi- tale du Piémont et des États Sardes ; située sur le Pô et la Doire ; une des plus belles villes de l'Europe. Population, 125,000 habitants ; roi régnant, Charles-Emmanuel... Voilà ce que c'est que Turin, mademoiselle Catherine. — Et à quelle distance Turin est-il de Pisseleu, monsieur Pitou ? Vous qui savez tout, vous devez encore savoir cela... LA COMTESSE DE CHARNY 269 — Ah ! dame ! fit Pitou, je vous dirai bien à quelle distance Turin est de Paris ; mais de Pisse- leu, c'est plus difficile. — Eh bien, dites d'abord de Paris, Pitou... et nous ajouterons les dix-huit lieues qu'il y a de Pis- seleu à Paris. — Tiens ! c'est, ma foi ! vrai, dit Pitou. Et, continuant sa nomenclature : — Distance de Paris, dit-il, deux cent six lieues ; de Rome, cent quarante ; de Constantinople... — Je n'ai besoin que de Paris, mon cher Pitou. Deux cent six lieues... et dix-huit... deux cent vingt quatre. Ainsi, il est à deux cent vingt-quatre lieues de moi... Il y a trois jours, il était là... à trois quarts de lieue... à mes côtés... et aujour- d'hui... aujourd'hui..., ajouta Catherine en fondant en larmes et en se tordant les bras, aujourd'hui, il est à deux cent vingt-quatre lieues de moi !... — Oh ! pas encore, hasarda timidement Pitou ; il n'est parti que d' avant-hier... il n'est encore qu'à moitié chemin... et à peine... — Où est-il, alors ? — Ah ! quant à cela, je n'en sais rien, répondit Pitou. L'abbé Fortier nous apprenait ce que c'é- taient que les royaumes et les capitales, mais il ne nous disait rien des chemins qui y conduisent. — Ainsi voilà tout ce que tu sais, mon cher Pitou ? — Oh ! mon Dieu, oui ! dit le géographe, humi- lié de toucher si vite aux limites de sa science ; si ce n'est que Turin est un repaire d'aristocrates ! — Que veut dire cela ? — Cela veut dire, mademoiselle, que c'est à Turin que sont réunis tous les princes, toutes les 270 LA COMTESSE DE CHARNY princesses, tous les émigrés : M. le comte d'Artois, M. le prince de Condé, madame de Polignac, un tas de brigands, enfin, qui conspirent contre la nation, et à qui on coupera la tête un jour, il faut l'espérer, avec une machine très ingénieuse qu'est en train d'inventer M. Guillotin. — Oh ! monsieur Pitou !... — Quoi donc, mademoiselle ?... — Voilà que vous redevenez féroce, comme à votre premier retour de Paris. — Féroce !... moi ? dit Pitou. Ah ! c'est vrai... Oui, oui, oui !... M. Isidore est un de ces aristo- crates-là ! et vous avez peur pour lui... Puis, avec un de ces gros soupirs que nous avons déjà signalés plus d'une fois : — N'en parlons plus..., ajouta Pitou. Parlons de vous, mademoiselle Catherine, et de la façon dont je puis vous être agréable. — Mon cher Pitou, dit Catherine, la lettre que j'ai reçue ce matin n'est probablement pas la seule que je recevrai... — Et vous désirez que j'aille chercher les autres comme celle-ci ?... — Pitou... puisque tu as commencé d'être si bon... — Autant vaut que je continue, n'est-ce pas ? — Oui... — Je ne demande pas mieux, moi. — Tu comprends bien que, surveillée par mon père comme je le serai, je ne pourrai aller à la ville... — Ah ! mais c'est qu'il faut vous dire qu'il me surveille un peu aussi, moi, le père Billot ; j'ai vu cela à son œÛ. Lx\ COMTESSE DE CHARNY 271 — Oui ; mais vous, Pitou, il ne peut pas vous suivre à Haramont, et nous pouvons convenir d'un endroit où vous déposerez les lettres. — Oh ! très bien ! répondit Pitou, comme, par exemple, le gros saule creux qui est près de l'en- droit où je vous ai trouvée évanouie ? • — Justement, dit Catherine ; c'est à portée de la ferme, et en même temps hors de vue des fe- nêtres. C'est donc convenu qu'on les mettra là ?... — Oui, mademoiselle Catherine. — Seulement, vous aurez soin qu'on ne vous voie pas ! — Demandez aux gardes de la garderie de Long- pré, de Taille-Fontaine et de Montaigu s'ils m'ont vu, et, cependant, je leur en ai soufflé des douzaines de lapins !... Mais, vous, madem.oiselle Catherine, comment ferez-vous pour les aller chercher, ces fameuses lettres ? — Moi ?... Oh ! moi, dit Catherine avec un sou- rire plein d'espérance et de volonté, moi je vais tâcher de guérir bien vite ! Pitou poussa le plus gros des soupirs qu'il eût en- core poussés. En ce moment, la porte s'ouvrit, et le docteur Rajmal parut. XXIII PITOU CAPITAINE d'HABILLEMENT Cette visite de M. Raynal venait à propos pour faciliter la sortie de Pitou. Le docteur s'approcha de la malade, non sans s'apercevoir du notable changement qui s'était opéré en elle depuis la veille. Catherine sourit au docteur, et lui tendit le bras. — Oh ! dit le docteur, si ce n'était pour le plaisir de toucher votre jolie main, ma chère Catherine, je ne consulterais même pas votre pouls. Je parie que nous ne dépassons pas soixante-quinze batte- ments à la minute. — C'est vrai que je vais beaucoup mieux, doc- teur, et que vos ordonnances ont fait merveille. — Mes ordonnances... Hum ! hum ! fit le docteur; je ne demande pas mieux, vous comprenez, mon enfant, que d'avoir tous les honneurs de la conva- lescence ; mais il faut bien, si vaniteux que je sois, que je laisse une part de cet honneur à mon élève Pitou. Puis, levant les yeux au ciel : — O nature, nature ! dit-il, puissante Cérès, mystérieuse Isis, que de secrets tu gardes encore à ceux qui sauront t'interroger ! 272 LA COMTESSE DE CHARNY 273 Et, se tournant vers la porte : — Allons, allons, dit-il, entrez, père au visage sombre, mère à l'œil inquiet, et venez voir la chère malade ; elle n'a, pour guérir tout à fait, plus besoin que de votre amour et de vos ca- resses. A la voix du docteur, le père et la mère Billot accoururent ; le père Billot avec un reste de soup- çon dans la physionomie ; la mère Billot avec une figure radieuse. Pendant qu'ils faisaient leur entrée, Pitou, — après avoir répondu au dernier coup d'œil que lui lançait Catherine, — Pitou faisait sa sortie. Laissons Catherine, — que la lettre d'Isidore, appuyée sur son cœur, dispense désormais d'appli- cations de glace sur la tête et de moutarde aux pieds ; — laissons Catherine, disons-nous, revenir, sous les caresses de ses dignes parents, à l'espérance et à la vie, et suivons Pitou, qui venait simplement et naïvement d'accomplir une des actions les plus difficiles imposées par le christianisme aux âmes chétiennes, — l'abnégation de soi-même et le dé- vouement à son prochain. Dire que le brave garçon quittait Catherine avec un cœur joyeux, ce serait trop dire ; nous nous contenterons donc d'affirmer qu'il la quittait avec un cœur satisfait. Quoiqu'il ne se fût pas rendu compte à lui-même de la grandeur de l'action qu'il venait d'accomplir, il sentait bien, aux félicitations de cette voix intérieure que chacun porte en soi, qu'il avait une bonne et sainte chose, non pas peut- être au point de vue de la morale, qui bien cer- tainement réprouvait cette liaison de Catherine avec le vicomte de Chamy, c'est-à-dire d'une pay- 274 LA COMTESSE DE CHARNY sanne avec un grand seigneur, mais au point de vue de l'humanité. Or, à l'époque dont nous parlons, l'humanité était un des mots à la mode, et Pitou, — qui, plus d'une fois, avait prononcé le mot sans savoir ce qu'il voulait dire, — Pitou venait de le mettre en pratique sans trop savoir ce qu'il avait fait. Ce qu'il avait fait, c'était une chose qu'il eût dû faire par habileté s'il ne l'eût pas faite par bonté d'âme. De rival de M. de Chamy, — situation impossible à maintenir pour lui, Pitou, — de rival de M. de Chamy, il était devenu le confident de Catherine. Aussi, Catherine, au lieu de le rudoyer, au lieu de le brutaliser, au lieu de le mettre à la porte, comme elle avait fait au retour de son premier voyage de Paris, Catherine l'avait-elle choyé, tu- toyé, caressé. Confident, il avait obtenu ce que, rival, il n'avait jamais rêvé. Sans compter ce qu'il obtiendrait encore, au fur et à mesure que les événements rendraient sa participation de plus en plus nécessaire à la vie intime et aux sentiments secrets de la belle pay- sanne. Afin de se ménager cet avenir d'amicales ten- dresses, Pitou commença par porter à madame Colombe une autorisation presque illisible donnée à lui, Pitou, par Catherine, de recevoir, pour elle et en son nom, toutes les lettres qui arriveraient pour elle et à son nom. A cette autorisation écrite, Pitou joignait une promesse verbale de Catherine, qui s'engageait, à la Saint-Martin prochaine, de donner aux jouma- LA COMTESSE DE CHARNY 275 liers de Pisseleu une collation toute en pain d'épice et en sucre d'orge. Moyennant cette autorisation et cette promesse, qui mettaient à la fois à couvert la conscience et les intérêts de la mère Colombe, celle-ci s'engagea à prendre tous les matins à la poste et à tenir à la disposition de Pitou les lettres qui pourraient arri- ver pour Catherine. Ce point réglé, Pitou, — n'ayant plus rien à faire à la ville, comme on appelait pompeusement Villers- Cotterets, — Pitou s'achemina vers le village. La rentrée de Pitou à Haramont fut un événe- ment. Son départ précipité pour la capitale n'avait point été sans soulever un grand nombre de com- mentaires, et, après ce qui était arrivé à propos de l'ordre envoyé de Paris par un aide de camp de La Fayette de s'emparer des fusils en dépôt chez l'abbé Fortier, les Haramontois n'avaient plus fait de doute sur l'importance politique de Pitou. Les uns disaient qu'il avait été appelé à Paris par le doc- teur Gilbert ; les autres, par le général La Fayette ; las autres, enfin, — il est vrai de dire que c'était le plus petit nombre, — les autres, enfin, par le roi ! Quoique Pitou ignorât les bruits qui s'étaient répandus en son absence, bruits tout en faveur de son importance personnelle, il n'en rentrait pas moins dans son pays natal avec un air si digne, que chacun fut émerveillé de cette dignité. C'est que, pour être vus à leur véritable distance, les hommes doivent être vus sur le terrain qui leur est propre. Écoher dans la cour de l'abbé Fortier, journalier à la ferme de M. Billot, Pitou était homme, citoyen, capitaine à Haramont. Sans compter qu'en cette qualité de capitaine, 276 LA COMTESSE DE CHARNY outre cinq ou six louis lui appartenant en propre, il rapportait, on se le rappelle, vingt-cinq louis offerts généreusement par le docteiu: Gilbert, en vue de l'équipement et de l'habillement de la garde na- tionale d'Haramont. Aussi, à peine rentré chez lui, et comme le tam- bour venait lui faire sa visite, Pitou ordonna-t-il à celui-ci d'annoncer pour le lendemain dimanche, à midi, une revue officielle, avec armes et bagages, sur la grande place d'Haramont. Dès lors, on ne douta plus que Pitou n'eût une communication à faire à la garde nationale d'Hara- mont de la part du gouvernement. Beaucoup vinrent causer avec Pitou pour tâcher d'apprendre, avant les autres, quelque chose de ce grand secret ; mais Pitou garda, à l'endroit des affaires publiques, un majestueux silence. Le soir, — Pitou, que les affaires publiques ne distrayaient pas plus de ses affaires privées que les affaires privées ne le distrayaient des affaires pu- bliques, — le soir, Pitou alla tendre ses collets et présenter ses compliments au père Clouïs, ce qui ne l'empêcha point d'être à sept heures du matin chez maître Dulauroy, tailleur, après avoir déposé dans son domicile d'Haramont trois lapins et un Uèvre, et s'être informé à la mère Colombe s'il y avait des lettres pour Catherine. Il n'y en avait pas, et Pitou en fut presque affligé en songeant au chagrin que ressentirait la pauvre convalescente. La visite de Pitou à M. Dulauroy avait pour but de savoir si celui-ci consentirait l'habillement à forfait de la garde nationale d'Haramont, et quel prix il demanderait pour cela. LA COMTESSE DE CHARNY 277 Maître Dulauroy fit sur la taille des individus les questions usitées en pareille occurence, questions auxquelles Pitou répondit en lui mettant sous les yeux l'état nominatif des trente-trois hommes, officiers, sous-officiers et soldats, composant l'ef- fectif de la garde civique haramontoise. Comme tous les hommes étaient connus de maître Dulauroy, on supputa grosseur et taille, et, plume et crayon à la main, le tailleur déclara qu'il ne pou- vait pas fournir trente-trois habits et trente-trois culottes convenablement conditionnés à moins de trente-trois louis. Et encore Pitou ne devait-il pas exiger pour ce prix du drap entièrement neuf. Pitou se récria, et prétendit qu'il tenait de la bouche même de M. de La Fayette qu'il avait fait habiller les trois millions d'hommes qui compo- saient la garde civique de France, à raison de vingt- cinq livres l'homme, ce qui faisait soixante-quinze millions pour le tout. Maître Dulauroy répondit que, sur un chiffre pareil, perdît-on dans le détail, il y avait moyen de se retirer pour le tout ; mais que, lui, ce qu'il pouvait faire, — et son dernier mot était dit, — c'était d'habiller la garde civique d'Haramont à vingt-deux francs l'homme, et encore, vu les avan- ces nécessaires, ne pouvait-il entreprendre l'affaire qu'au comptant. Pitou tira une poignée d'or de sa poche et dé- clara que là ne serait point l'empêchement, mais qu'il était limité dans son prix, et que, si maître Dulauroy refusait de confectionner les trente-trois habits et les trente-trois culottes pour vingt-cinq louis, il allait en faire l'offre à maître Bligny, con- 278 LA COMTESSE DE CHARNY frère et rival de maître Dulauroy, auquel il avait donné la préférence en sa qualité d'ami de la tante Angélique. Pitou, en effet, n'était point fâché que la tante Angélique apprît par voie détournée que lui, Pitou, remuait l'or à la pelle, et il ne doutait pas que, le même soir, le tailleur ne lui rapportât ce qu'il avait vu, c'est-à-dire que Pitou était riche comme feu Crésus. La menace de porter ailleurs une commande de cette importance fit son effet, et maître Dulauroy en passa par où vouhit Pitou, lequel exigea, en outre, que son costume, en drap neuf, — peu lui importait que ce fût en drap fin : il l'aimait même mieux gros que fin, — lui fût fourni, épaulettes comprises, par-dessus le marché. Ce fut l'objet d'un nouveau débat non moins long et non moins ardent que le premier, mais sur lequel Pitou triompha encore grâce à cette terrible menace d'obtenir de maître Bligny ce qu'il ne pou- vait obtenir de maître Dulauroy. Le résultat de toute la discussion fut l'engage- ment pris par maître Dulauroy de fournir, pour le samedi suivant, trente et un habits et trente et une culottes de soldats, deux habits et deux culottes de sergent et de lieutenant, et un habit et une culotte de capitaine, l'habit orné de ses épaulettes. Faute d'exactitude dans la Uvraison, la com- mande restait pour le compte du tailleur retarda- taire, la cérémonie de la fédération de Villers-Cot- terets et des villages qui relevaient de ce chef-lieu de canton devant avoir lieu le dimanche, lendemain de ce samedi. LA COMTESSE DE CHARNY 279 Cette condition fut acceptée comme les autres. A neuf heures du matin, cette grande affaire était terminée. A neuf heures et demie, Pitou était rentré à Haramont, tout orgueilleux d'avance de la sur- prise qu'il ménageait à ses concitoyens. A onze heures, le tambour battait le rappel. A midi, la garde nationale sous les armes manœu- vrait avec sa précision ordinaire, sur la place pu- blique du village. Après une heure de manœuvres qui valurent à cette brave garde nationale les éloges de son chef, et les bravos des femmes, des enfants et des vieil- lards qui regardaient ce touchant spectacle avec le plus grand intérêt, Pitou appela près de lui le ser- gent Claude Tellier et le lieutenant Désiré Maniquet, et leur ordonna de réunir leurs hommes et de les inviter, de sa part, à lui, Pitou, de la part du doc- teur Gilbert, de la part du général La Fayette, et, enfin, de la part du roi, à passer chez maître Du- lauroy, tailleur à Villers-Cotterets, qui avait une communication importante à leur faire. Le tambour battit à l'ordre ; le sergent et le lieutenant, aussi ignorants que ceux auxquels ils s'adressaient, transmirent à leurs hommes les paroles textuelles de leur capitaine ; puis, le cri <( Rompez les rangs ! » se fit entendre, prononcé par la voix sonore de Pitou. Cinq minutes après, les trente et un soldats de la garde civique d'Haramont, plus le sergent Claude Tellier et le lieutenant Désiré Maniquet, couraient comme des dératés sur la route de Villers- Cotterets. Le soir, les deux ménétriers d'Haramont don- 28o LA COMTESSE DE CHARNY naient une sérénade au capitaine, l'air était sil- lonné de pétards, de fusées et de chandelles ro- maines, et quelques voix légèrement avinées, il est vrai, criaient par intervalle : — Vive Ange Pitou, le père du peuple ! XXIV où l'abbé fortier donne une nouvelle preuve DE SON esprit CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE Le dimanche suivant, les habitants .de Villers- Cotterets furent réveillés par le tambour, battant avec acharnement le rappel dès cinq heures du matin. Rien n'est plus impertinent, à mon avis, que cette façon de réveiller une population dont la majorité, presque toujours, il faut le dire, préfére- rait achever tranquillement sa nuit, et compléter les sept heures de sommeil dont, suivant l'hygiène populaire, tout homme a besoin pour se conserver dispos et bien portant. Mais, à toutes les époques de révolution, il en est ainsi, et, quand on entre dans une de ces périodes d'agitation et de progrès, il faut mettre philoso- phiquement le sommeil au nombre des sacrifices à faire à la patrie. Satisfaits ou non satisfaits, patriotes ou aristo- crates, les habitants de Villers-Cotterets furent donc réveillés, le dimanche i8 octobre 1789, à cinq heures du matin. La cérémonie ne commençait, cependant, qu'à dix heures ; mais ce n'était pas trop de cinq heures pour achever tout ce qui restait à faire. 281 282 LA COMTESSE DE CHARNY Un grand théâtre dressé depuis plus de dix jours s'élevait sur le milieu de la place ; mais ce théâtre, dont la construction rapide attestait le zèle des ouvriers menuisiers, n'était, pour ainsi dire, que le squelette du monument. Le monument était un autel à la patrie sur lequel l'abbé Fortier avait été invité, depuis plus de quinze jours, à venir dire la messe, le dimanche i8 octobre, au lieu de la dire dans son église. Or, pour rendre le monument digne de sa double destination religieuse et sociale, il fallait mettre à contribution toutes les richesses de la commune. Et, nous devons le dire, chacun avait généreuse- ment offert ses richesses pour cette grande solen- nité : celui-ci un tapis, celui-là une nappe d'autel ; l'un des rideaux de soie, l'autre un tableau de sainteté. Mais, comme la stabilité n'est point, au mois d'octobre, une des qualités du temps, et que le baromètre marquant le beau fixe est un cas rare sous le signe du Scorpion, personne ne s'était ex- posé à faire son offrande d'avance, et chacun avait attendu le jour de la fête pour y apporter son tribut. Le soleil se leva à six heures et demie, selon son habitude à cette époque de l'année, annonçant, par la limpidité et la chaleur de ses rayons, une de ces belles journées d'automne qui peuvent entrer en comparaison avec les plus belles journées du printemps. Aussi, dès neuf heures du matin, l'autel de la patrie fut-il revêtu d'un magnifique tapis d'Aubus- son, couvert d'une nappe toute garnie de dentelles, surmonté d'un tableau représentant le prêche de LA COMTESSE DE CHARNY 283 saint Jean dans le désert, et abrité par un dais de velours à crépines d'or d'où pendaient de ma- gnifiques rideaux de brocart. Les objets nécessaires à la célébration de la messe devaient naturellement être fournis par l'église ; on ne s'en inquiéta donc point. En outre, chaque citoyen, comme au jour de la Fête-Dieu, avait tendu le devant de sa porte ou la façade de sa maison avec des draps ornés de rameaux de lierre, ou des tapisseries représentant, soit des fleurs, soit des personnages. Toutes les jeunes filles de Villers-Cotterets et des environs, vêtues de blanc, la taille serrée par une ceinture tricolore, et tenant à la main une branche de feuillage, devaient entourer l'autel de la patrie. Enfin, la messe dite, les hommes devaient faire serment à la Constitution. La garde nationale de Villers-Cotterets, sous les armes à partir de huit heures du matin, atten- dant les gardes civiques des différents villages, fraternisait avec eUes au fur et à mesure de leur arrivée. Il va sans dire que parmi toutes. ces milices pa- triotiques celle qui était attendu avec le plus d'im- patience était la garde civique d'Haramont. Le bruit s'était répandu que, grâce à l'influence de Pitou, et par une largesse toute royale, les trente- trois hommes qui la composaient, plus leur capi- taine Ange Pitou, seraient revêtus d'habits d'uni- forme. Les magasins de maître Dulauroy n'avaient pas désempli de la semaine. Il y avait eu affluence de curieux dedans et dehors, pour voir les dix ouvriers travaillant à cette gigantesque commande, qui, de 284 LA COMTESSE DE CHARNY mémoire d'homme, n'avait pas eu sa pareille à Villers-Cotterets. Le dernier uniforme, celui du capitaine, — car Pitou avait exigé qu'on ne songeât à lui qu'après avoir servi les autres, — le dernier uniforme avait été, selon les conventions, livré le samedi soir à onze heures cinquante-neuf minutes. Selon les conventions aussi Pitou avait, alors, compté rubis sur l'ongle les vingt-cinq louis à M. Dulauroy. Tout cela avait donc fait grand bruit au chef- lieu du canton, et il n'était pas étonnant qu'au jour dit la garde nationale d'Haramont fût impatiem- ment attendue. A neuf heures précises, le bruit d'un tambour et d'un fifre retentit à l'extrémité de la rue de Largny. On entendit de grands cris de joie et d'admiration, et l'on aperçut de loin Pitou, monté sur son cheval blanc, ou plutôt sur le cheval blanc de son lieu- tenant Désiré Maniquet. La garde nationale d'Haramont, — ce qui n'ar- rive pas d'ordinaire pour les choses dont on s'est longtemps entretenu, — la garde nationale d'Hara- mont ne parut pas au-dessous de sa réputation. On se rappelle le triomphe qu'avaient obtenu les Haramontois, lorsqu'ils n'avaient, pour tout uni- forme, que trente-trois chapeaux pareils, et Pitou, lorsqu'il n'avait pour marque distinctive de son grade qu'un casque et un sabre de simple dragon. Que l'on s'imagine donc quelle tournure- martiale devaient avoir les trente-trois hommes de Pitou, revêtus d'habits et de culottes d'uniforme, et quel air coquet devait affecter leur chef, avec son petit chapeau sur l'oreille, son hausse-col sur la poitrine, LA COMTESSE DE CHARNY 285 ses pattes de chat sur les épaules, et son épée à la main. Il n'y eut qu'un cri d'admiration de l'extrémité de la rue de Largny à la place de la Fontaine. La tante Angélique ne voulait pas à toute force reconnaître son neveu. EUe faillit se faire écraser par le cheval blanc de Maniquet, en allant regarder Pitou sous le nez. Pitou fit avec son épée un majestueux salut, et, de manière à être entendu à vingt pas à la ronde, il prononça pour toute vengeance ces paroles : — Bonjour, madame Angélique ! La vieille fille, écrasée sous cette respectueuse appellation, fit trois pas en arrière en levant les bras au ciel, et en disant : — Oh ! le malheureux ! les honneurs lui ont tourné la tête : il ne reconnaît plus sa tante ! Pitou passa majestueusement sans répondre à l'apostrophe, et alla prendre, au pied de l'autel de la patrie, la place d'honneur qui avait été assignée à la garde nationale d'Haramont, comme à la seule troupe qui eût un uniforme complet. Arrivé là, Pitou mit pied à terre et donna son cheval à garder à un gamin, qui reçut pour cette tâche six blancs du magnifique capitaine. Le fait fut rapporté cinq minutes après à la tante Angélique, qui s'écria : , — Mais, le malheureux ! il est donc million- naire ? Puis elle ajouta tout bas : — J'ai été bien mal inspirée de me brouiller avec lui : les tantes héritent des neveux... Pitou n'entendit ni l'exclamation ni la réflexion, Pitou était tout simplement en extase. 286 LA COMTESSE DE CHARNY Au milieu des jeunes filles ceintes d'un ruban tricolore, et tenant à la main un rameau de verdure, il avait reconnu Catherine ; Catherine, pâle encore de la maladie à peine vaincue, mais plus belle de sa pâleur qu'ime autre ne l'eût été du plus frais coloris de la santé ; Catherine, pâle mais heureuse ; — le matin même, grâce aux soins de Pitou, elle avait trouvé une lettre dans le saule creux ! Nous l'avons dit, pauvre Pitou, il trouvait du temps pour tout faire. Le matin, à sept heures, il avait trouvé le temps d'être chez la mère Colombe ; à sept heures un quart, il avait trouvé celui de déposer la lettre dans le saule creux, et, à huit heures, celui de se trouver revêtu de son uniforme à la tête de ses trente-trois hommes. Il n'avait pas revu Catherine depuis le jour où il l'avait quittée sur son lit à la ferme, et, nous le répétons, il la voyait si belle et si heureuse, qu'il était en extase devant elle. Elle lui fit signe de venir à elle. Pitou regarda autour de lui pour voir si c'était bien à lui que le signe s'adressait. Catherine sourit et renouvela son invitation. Il n'y avait pas à s'y tromper. Pitou mit son épée au fourreau, prit galamment son chapeau par la corne, et s'avança la tête dé- couverte vers la jeune fille. Pour M. de La Fayette, Pitou eût simplement porté la main à son chapeau. — Ah î monsieur Pitou, lui dit Catherine, je ne vous reconnaissais pas... Mon Dieu ! comme vous avez bonne mine sous votre uniforme ! LA COMTESSE DE CHARNY 287 Puis, tout bas : — Merci, merci, mon cher Pitou, ajouta-t-elle. Oh ! que vous êtes donc bon, et que je vous aime ! Et elle prit la main du capitaine de la garde nationale, qu'elle serra entre les siennes. Un éblouissement passa sur les yeux de Pitou son chapeau s'échappa de la main qui était restée libre et tomba à terre, et peut-être le pauvre amou- reux allait-il tomber lui-même près de son chapeau, quand un grand bruit accompagné de rumeurs me- naçantes retentit du côté de la rue de Soissons, Quelle que fût la cause de ce bruit, Pitou profita de l'incident pour sortir d'embarras. Il dégagea sa main des mains de Catherine, ramassa son chapeau, et courut se mettre en criant : « Aux armes !» à la tête de ses trente-trois hommes. Disons ce qui causait ce grand bruit et ces ru- meurs menaçantes. On sait que l'abbé Portier avait été désigné pour célébrer la messe de la fédération sur l'autel de la patrie, et que les vases sacrés et les autres orne- ments du culte, comme croix, bannières, chande- liers, devaient être transportés de l'église sur le nouvel autel dressé au milieu de la place. C'était le maire, M. de Longpré, qui avait donné les ordres relatifs à cette partie de la cérémonie. M. de Longpré, on se le rappelle, avait déjà eu affaire à l'abbé Portier, lorsque Pitou, l'arrêté de M. de La Fayette à la main, avait requis la force armée pour s'emparer des armes détenues par l'abbé Portier. Or, M. de Longpré connaissait, comme tout le 288 LA COMTESSE DE CHARNY monde, le caractère de l'abbé Fortier ; il le savait volontaire jusqu'à l'entêtement, irritable jusqu'à la violence. Il se doutait bien que l'abbé Fortier n'avait pas gardé un souvenir bien tendre de son intervention dans toute l'affaire des fusils. Aussi s'était-il contenté, au lieu de faire une visite à l'abbé Fortier, et de traiter la chose d'au- torité civile à autorité religieuse ; aussi s'était-il contenté, disons-nous, d'envoyer au digne servi- teur de Dieu le programme de la fête, dans lequel il était dit : ARTICLE 4 « La messe sera dite sur l'autel de la patrie par M. l'abbé Fortier ; elle commencera à dix heures du matin. ARTICLE 5 « Les vases sacrés et autres ornements du culte seront, par les soins de M. l'abbé Fortier, trans- portés de l'église de Villers-Cotterets sur l'autel de la patrie. » Le secrétaire de la mairie en personne avait re- mis le programme chez l'abbé Fortier, lequel l'avait parcouru d'un air goguenard, et, d'un ton en tout point pareil à son air, avait répondu : — C'est bien. A neuf heures, nous l'avons dit, l'autel de la patrie était entièrement paré de son tapis, de ses rideaux, de sa nappe et de son tableau représen- tant saint Jean prêchant dans le désert. LA COMTESSE DE CHARNY 289 Il ne manquait plus que les chandeliers, le taber- nacle, la croix et les autres objets nécessaires au service divin. A neuf heures et demie, ces différents objets n'étaient point encore apportés. Le maire s'inquiéta. Il envoya son secrétaire à l'église, afin de s'en- quérir si l'on s'occupait du transport des vases sacrés. Le secrétaire revint en disant qu'il avait trouvé l'église fermée à double tour. Alors, il reçut l'ordre de courir jusque chez le bedeau ; — le bedeau devait naturellement être l'homme chargé de ce transport. Il trouva le bedeau la jambe étendue sur un tabouret, et faisant des grimaces de possédé. Le malheureux porte-baleine s'était donné une entorse. Le secrétaire reçut, alors, l'ordre de courir chez les chantres. Tous deux avaient le corps dérangé. Pour se remettre, l'un avait pris un vomitif ; l'autre, un purgatif. Les deux médicaments opéraient de façon miraculeuse, et les deux malades espéraient être parfaitement remis le lendemain. Le maire commença à soupçonner une conspi- ration. Il envoya son secrétaire chez l'abbé Portier. L'abbé Portier avait été pris le matin même d'une attaque de goutte, et sa sœur tremblait que la goutte ne lui remontât dans l'estomac. Dès lors, pour M. de Longpré, il n'y eut plus de doute. Non seulement l'abbé Portier ne voulait pas dire la messe sur l'autel de la patrie, mais, en mettant hors de service le bedeau et les chantres, II. 10 290 LA COMTESSE DE CHARNY mais, en fermant toutes les portes de l'église, il empêchait qu'un autre prêtre, s'il s'en trouvait un là, par hasard, ne dît la messe à sa place. La situation était grave. A cette époque, on ne croyait pas encore que l'autorité civile, dans de grandes circonstances, pût se séparer de l'autorité religieuse, et qu'une fête quelconque pût aller sans messe. Quelques années plus tard, on tomba dans l'excès contraire. D'ailleurs, tous ces voyages du secrétaire ne s'étaient pas exécutés, aller et retour, sans que celui-ci commît quelques indiscrétions à l'endroit de l'entorse du bedeau, du vomitif du premier chantre, du purgatif du second, et de la goutte de l'abbé. Une sourde rumeur commençait à courir dans la population. On ne parlait pas moins que d'enfoncer les portes de l'église, pour y prendre les vases sacrés et les ornements du culte, et de traîner de force l'abbé Portier à l'autel de la patrie. M. de Longpré, homme essentiellement conci- liateur, calma ces premiers mouvements d'effer- vescence, et offrit d'aller en ambassadeur trouver l'abbé Fortier. En conséquence, il s'achemina vers la rue de Soissons, et frappa à la porte du digne abbé, aussi soigneusement verrouillée que celle de l'église. Mais il eut beau frapper, la porte resta close. M. de Longpré crut, alors, qu'il était nécessaire de requérir l'intervention de la force armée. Il donna l'ordre de prévenir le maréchal des logis et le brigadier de la gendarmerie. LA COMTESSE DE CHARNY 291 Tous deux étaient sur la grande place. Ils accou- rurent à l'appel du maire. Un immense concours de population les suivait. Comme on n'avait ni baliste ni catapulte pour enfoncer la porte, on envoya tout simplement chercher un serrurier. Mais, au moment où le serrurier mettait le crochet dans la serrure, la porte s'ouvrit, et l'abbé Portier parut sur le seuil. Non point tel que Coligny, demandant à ses assassins : « Mes frères, que me voulez-vous ? » Mais tel que Calchas, l'œil en feu et le poil hé- rissé, ainsi que le dit Racine dans Iphigénie. — Arrière ! cria-t-il en levant la main avec un geste menaçant ; arrière, hérétiques, impies, hugue- nots, relaps ! arrière, Amalécites, Sodomites, Go- morrhéens ! débarrassez le seuil de l'homme du Seigneur ! Il y eut un grand murmure dans la foule, mur- mure qui n'était pas, il faut le dire, en faveur de l'abbé Portier. — Pardon, dit M, de Longpré avec sa voix douce à laquelle il avait donné l'accent le plus persuasif possible, pardon, monsieur l'abbé, nous désirons savoir seulement si vous voulez ou si vous ne voulez pas dire la messe sur l'autel de la patrie ? — Si je veux dire la messe sur l'autel de la patrie ? s'écria l'abbé entrant dans une de ces saintes co- lères auxquels il était si enclin ; si je veux sanction- ner la révolte, la rébellion, l'ingratitude ? si je veux demander à Dieu de maudire la vertu et de bénir le péché? Vous ne l'avez pas espéré, monsieur le maire ! Vous voulez savoir, oui ou non, si je dirai 292 LA COMTESSE DE CHARNY votre messe sacrilège ; eh bien, non ! non ! non ! je ne la dirai pas ! — C'est bien, monsieur l'abbé, répondit le maire ; vous êtes libre, et l'on ne peut pas vous forcer. — Ah ! c'est bien heureux, que je sois libre, dit l'abbé ; c'est bien heuricux qu'on ne puisse pas me forcer... En vérité, vous êtes trop bon, monsieur le maire. Et, avec un ricanement des plus insolents, il com- mença à repousser la porte au nez des autorités. La porte allait présenter, comme on dit en lan- gage vulgaire, son visage de bois à l'assemblée tout abasourdie, quand un homme s'élança hors de la foule, et, d'un puissant effort, rouvrit le battant aux trois quarts fermé, et manqua de jeter l'abbé à la renverse, si vigoureux qu'il fût. Cet homme, c'était Billot, — Billot, pâle de colère, le front plissé, les dents grinçantes. Billot, on se le rappelle, était philosophe ; en cette qualité, il détestait les prêtres, qu'il appelait des calotins et des fainéants. Il se fit un silence profond. On comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible entre ces deux hommes. Et, cependant. Billot, qui venait, pour repousser la porte, de déployer une si grande violence. Billot débuta d'une voix calme, presque douce : — Pardon, monsieur le maire, demanda-t-il, com- ment avez- vous dit cela ? Vous avez dit... répétez donc, je vous prie... vous avez dit que, si M. l'abbé ne voulait pas célébrer l'office, on ne pouvait pas le forcer à le faire ? — Oui, en effet, balbutia le pauvre M. de Long- pré ; oui, je crois bien lui avoir dit cela. LA COMTESSE DE CHARNY 293 — Ah ! c'est qu'alors vous avez avancé une grande erreur, monsieur le maire ; et, dans le temps où nous sommes, il est important que les erreurs ne se propagent pas. — Arrière, sacrilège ! arrière, impie ! arrière, relaps ! arrière, hérétique ! cria l'abbé s'adressant à Billot. — Oh ! dit Billot, monsieur l'abbé, taisons-nous, ou cela finira mal, c'est moi qui vous en avertis. Je ne vous insulte pas, je discute. M. le maire croit qu'on ne peut pas vous forcer à dire la messe ; moi, je prétends qu'on peut vous y forcer. — Ah ! manichéen ! s'écria l'abbé ; ah ! parpail- lot !... — Silence ! dit Billot. Je le dis et je le prouve. — Silence ! cria tout le monde ; silence ! — Vous entendez, monsieur l'abbé, dit Billot avec le même calme, tout le monde est de mon avis. Je ne prêche pas aussi bien que vous ; mais il paraît que je dis des choses plus intéressantes, puisqu'on m'écoute. L'abbé avait bien envie de répliquer par quel- que nouvel anathème, mais cette voix puissante de la multitude lui imposait malgré lui. — Parle ! parle ! fit-il d'un air railleur, nous allons voir ce que tu vas dire. — Vous allez voir, en effet, monsieur l'abbé, dit Billot. — Va donc, je t'écoute. — Et vous faites bien. Puis, jetant un regard de côté sur l'abbé, comme pour s'assurer que celui-ci allait se taire tandis qu'il parlerait : — Je dis donc, continua Billot, une chose bien 294 LA COMTESSE DE CHARNY simple, c'est que quiconque reçoit un salaire est obligé, en échange de ce salaire, de faire le métier pour lequel il est payé. — Ah ! dit l'abbé, je te vois venir. — Mes amis, dit Billot avec la même douceur de voix, et en s'adressant aux deux ou trois cents spec- tateurs de cette scène, que préférez-vous, entendre les injures de M. l'abbé, ou écouter mes raisonne- ments ? — Parlez ! monsieur Billot, parlez ! nous écou- tons. Silence ! l'abbé, silence ! Billot, cette fois, se contenta de regarder l'abbé, et continua : — Je disais donc que quiconque touche un sa- laire est obligé de faire le métier pour lequel il est pa\'é. Par exemple, voici M. le secrétaire de la mairie, il est payé pour faire les écritures de M. le maire, pour porter ses messages, pour rendre les réponses de ceux auxquels ces messages sont adres- sés. M. le maire l'a envoyé chez vous, monsieur l'abbé, pour vous porter le programme de la fête ; eh bien ! il ne lui serait pas venu dans l'idée de dire : « Monsieur le maire, je ne veux pas porter le programme de la fête à M. Portier. » N'est-ce pas, monsieur le secrétaire, que cela ne vous serait pas venu dans l'idée ? — Non, monsieur Billot, répondit naïvement le secrétaire, ma foi, non ! — Vous entendez, monsieur l'abbé ? dit Billot. — Blasphémateur ! s'écria l'abbé. — Silence ! dirent les assistants. Billot poursuivit : — Voici M. le maréchal des logis de la gendar- merie, qui est payé pour mettre le bon ordre là où LA COMTESSE DE CHARNY 295 le bon ordre est ou peut être troublé. Quand M. le maire a pensé tout à l'heure que le bon ordre pou- vait être troublé par vous, monsieur l'abbé, et qu'il lui a fait dire de venir à son aise, M. le maré- chal des logis n'a pas eu l'idée de lui répondre : « Monsieur le maire, rétablissez l'ordre comme vous l'entendrez, mais rétablissez-le sans moi. » Vous n'avez pas eu l'idée de lui répondre cela, n'est- ce pas, monsieur le maréchal des logis ? — Ma foi, non ! c'était mon devoir de venir, dit simplement le maréclial des logis, et je suis venu. — Vous entendez, monsieur l'abbé ? dit Billot. L'abbé grinça des dents. — Attendez, fit Billot. Voici un brave homme de serrurier. Son état, comme l'indique son nom, est de fabriquer et d'ouvrir ou de fermer les ser- rures. Tout à l'heure, M. le maire l'a envoyé cher- cher pour qu'il vînt ouvrir votre porte. Il ne lui a pas pris un instant l'idée de répondre à M. le maire : « Je ne veux pas ouvrir la porte de M. Portier. » N'est-ce pas, Picard, que cette idée ne t'est pas venue ? — Ma foi, non ! dit le serrurier ; j'ai pris mes crochets et je suis venu. Que chacun fasse son métier, et les vaches seront bien gardées. — Vous entendez, monsieur l'abbé ? dit Billot. L'abbé voulut l'interrompre, mais Billot l'arrêta d'un geste. — Eh bien donc, continua-t-il, d'où vient, dites- moi cela, que vous qui êtes élu pour donner l'exem- ple, quand tout le monde fait son devoir ici, vous seul, entendez- vous bien, vous seul ne le faites pas ? — Bravo, Billot ! bravo ! crièrent d'une seule voix les assistants. 296 LA COMTESSE DE CHARNY — Non seulement vous seul ne le faites pas, ré- péta Billot, mais encore vous seul donnez l'exemple du désordre et du mal. — Oh S dit l'abbé Fortier comprenant qu'il fal- lait se défendre, l'Église est indépendante, l'Église n'obéit à personne, l'Église ne relève que d'elle- même ! — Eh ! voilà justement le mal, dit Billot, c'est que vous faites un pouvoir dans le pays, un corps dans l'État. Vous êtes Français ou étranger, vous êtes citoyen ou vous ne l'êtes pas ; si vous n'êtes pas citoyen, si vous n'êtes pas Français ; si vous êtes Prussien, Anglais ou Autrichien, si c'est M. Pitt, M. Cobourg ou M. de Kaunitz qui vous paye, obéissez à M. Pitt, à M. Cobourg ou à M. de Kaunitz ; mais, si vous êtes Français, si vous êtes citoyen, si c'est la nation qui vous paye, obéissez à la nation. — Oui ! oui ! crièrent trois cents voix. — Et, alors, dit Billot le sourcil froncé, l'œil plein d'éclairs, et allongeant sa main puissante jusque sur l'épaule de l'abbé, — et, alors, au nom de la nation, prêtre, je te somme de remplir ta mission de paix, et d'appeler les faveurs du ciel, les largesses de la Providence, la miséricorde du Seigneur sur tes concitoyens et sur ta patrie. Viens ! viens ! — Bravo ! Billot ; vive Billot ! crièrent toutes les voix. A l'autel ! à l'autel, le prêtre ! Et, encouragé par ces acclamations, de son bras vigoureux, le fermier tira hors de la voûte protec- trice de sa grande porte le premier prêtre peut- être qui, en France, eût donné aussi ouvertement le signal de la contre-révolution. LA COMTESSE DE CHARNY 297 L'abbé Fortier comprit qu'il n'y avait pas de résistance possible. — Eh bien, oui, dit-il, le martyre... j 'appelle le martyre, j'invoque le martyre, je demande le martyre ! Et il entonna à pleine voix le Libéra nos. Do- mine ! C'était ce cortège étrange, qui s'avançait vers la grande place à travers les cris et les clameurs, dont le bruit était venu frapper Pitou au moment où celui-ci était tout prêt de s'évanouir sous les re- merciements, les tendres paroles et la pression de main de Catherine. XXV LA DÉCLARATION DES DROITS DE L' HOMME Pitou, à qui ce bruit avait rappelé celui des émeu- tes parisiennes, qu'il avait entendu plus d'une fois, croyant voir s'approcher quelque bande d'assassins, croyant qu'il allait avoir à défendre quelque nou- veau Flesselles, quelque nouveau Foulon, quelque nouveau Berthier, Pitou avait crié : « Aux armes ! » et avait été se mettre à la tête de ses -trente-trois hommes. Alors, la foule s'était ouverte, et il avait vu s'avancer l'abbé Portier, traîné par Billot, et au- quel il ne manquait qu'une palme pour ressembler aux anciens chrétiens que l'on menait au cirque. Un mouvement naturel le poussa à la défense de son ancien professeur, dont il ignorait encore le crime. — Oh ! monsieur Billot, s'écria-t-il en s'élançant au-devant du fermier. — Oh ! mon père, s'écria Catherine avec un mouvement si identiquement pareil, qu'on l'eût cru réglé par un habile metteur en scène. Mais il ne fallut qu'un regard à Billot pour ar- rêter Pitou d'un côté, et Catherine de l'autre. Il y avait de l'aigle et du lion à la fois dans cet homme qui représentait l'incarnation du peuple. 298 LA COMTESSE DE CHARNY 299 Arrivé au pied de l'estrade, il lâcha de lui-même l'abbé Portier, et, la lui montrant du doigt : — Tiens, dit-il, le voilà, cet autel de la patrie sur lequel tu dédaignes d'officier, et dont, à mon tour, moi. Billot, je te déclare indigne d'être le desser- vant. Pour gravir ces marches sacrées, il faut se sentir le cœur plein de trois sentiments : le désir de la liberté, le dévouement à la patrie, l'amour de l'humanité ! Prêtre, désires-tu l'affranchisse- ment du monde ? Prêtre, es-tu dévoué à ton pays ? Prêtre, aimes-tu ton prochain plus que toi-même ? Alors, monte hardiment à cet autel, et invoque Dieu ; mais, si tu ne te sens pas le premier entre nous tous, comme citoyen, cède la place au plus digne, et retire-toi... disparais... va-t'en !... — Oh ! malheureux ! dit l'abbé en se retirant et en menaçant Billot du doigt ; tu ne sais pas à qui tu déclares la guerre ! — Si fait, je le sais, dit Billot ; je déclare la guerre aux loups, aux renards et aux serpents ; à tout ce qui pique, à tout ce qui mord, à tout ce qui déchire dans les ténèbres. Eh bien, soit, ajouta-t-il en frappant avec un geste plein de puissance sa large poitrine de ses deux mains, déchirez... mor- dez... piquez... il y a de quoi ! Il se fit un moment de silence pendant lequel toute cette foule s'ouvrit pour laisser s'échapper le prêtre, et, s'étant refermée, demeura immobile et en admiration devant cette vigoureuse nature qui s'offrait comme une cible aux coups du pouvoir terrible dont, à cette époque, la moitié du monde était encore l'esclave, et que l'on appelait le clergé. Il n'y avait plus de maire, plus d'adjoint, plus de conseil municipal ; il n'y avait plus que Billot. 300 LA COMTESSE DE CHARNY M. de Longpré s'approcha de lui. — Mais, avec tout cela, monsieur Billot, lui dit- il, nous n'avons plus de prêtre ! — Eh bien, après ? demanda Billot. — N'ayant plus de curé, nous n'avons plus de messe ! — Le grand malheur ! dit Billot, qui, depuis sa première communion, n'avait mis que deux fois le pied à l'église, le jour de son mariage, et le jour du baptême de sa fille. — Je ne dis pas que ce soit un grand malheur, reprit le maire, qui tenait, et pour cause, à ne pas contrarier Billot, mais qu'allons-nous mettre à la place de la messe ? — A la place de la messe, s'écria Billot sous l'élan d'une véritable inspiration ; je vais vous le dire : montez avec moi à l'autel de la patrie, monsieur le maire ; monte avec moi, Pitou ; vous à ma droite, toi à ma gauche... c'est cela. Ce que nous allons mettre à la place de la messe, écoutez bien tous, dit Billot ; c'est la Déclaration des droits de l'homme, c'est le Credo de la liberté, c'est l'Évangile de l'avenir. Toutes les mains battirent simultanément ; tous ces hommes libres de la veille, ou plutôt déchaînés à peine, tous ces hommes étaient avides de con- naître les droits qui venaient de leur être reconquis, et dont ils n'avaient pas joui encore. Ils avaient bien autrement soif de cette parole- là que de celle que l'abbé Portier appelait la parole céleste. Placé entre le maire, qui représentait la force légale, et Pitou, qui représentait la force armée. Billot étendit la main, et, par cœur, de mémoire. LA COMTESSE DE CHARNY 301 de souvenir, — l'honnête fermier ne savait pas lire, on se le rappelle, — il prononça d'une voix sonore les paroles suivantes, que toute la population écouta debout, silencieuse et la tête découverte : DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME ARTICLE PREMIER « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peu- vent être fondées que sur l'utilité commune. ARTICLE 2 « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont : la propriété, la sû- reté et la résistance à l'oppression. » Ces mots et la résistance à l'oppression furent prononcés par Billot en homme qui a vu tomber devant lui les murailles de la Bastille, et qui sait que rien ne résiste au bras du peuple, quand le peuple étend le bras. Aussi soulevèrent-ils une de ces clameurs qui, poussées par les foules, ressemblent à des rugisse- ments. Il continua : ARTICLE 3 « Le principe de toute souveraineté réside es- sentiellement dans la nation. Nul corps, nul indi- 302 LA COMTESSE DE CHARNY vidu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane essentiellement... » Cette dernière phrase rappelait trop vivement à ceux qui l' écoutaient la discussion qui venait d'avoir lieu entre Billot et l'abbé Fortier, et dans laquelle Billot avait invoqué ce principe, pour pas- ser inaperçue, et elle fut couverte de bravos et d'applaudissements. Billot laissa s'éteindre bravos et applaudisse- ments, et poursuivit : ARTICLE 4 « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits : ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi... » Cet article avait quelque chose d'un peu abstrait pour les esprits simples qui l'écoutaient ; aussi passa-t-il plus froidement que les autres, tout arti- cle fondamental qu'il était. ARTICLE 5 « La loi, continua Billot, n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'or- donne pas... » LA COMTESSE DE CHARNY 303 — C'est-à-dire, demanda une voix dans la foule, que, comme la loi n'ordonne plus la corvée, et a aboli la dîme, les prêtres ne pourront plus jamais venir prendre la dîme sur mon champ, ni le roi me forcer à la corvée ? — Justement, dit Billot, répondant au ques- tionneur, et nous sommes, dès à présent, et à l'avenir, exempts à tout jamais de ces honteuses vexations. — En ce cas vive la loi ! dit le questionneur. Et tous les assistants répétèrent en chœur : - — Vive la loi ! Billot reprit : ARTICLE 6 « La loi est l'expression de la volonté générale. » Puis, s'arrêtant et levant solennellement le doigt : — Écoutez bien ceci, dit-il ; amis, frères, citoyens, hommes !... « Tous les Français ont le droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à la formation de la loi... » Et, haussant la voix, pour que pas une syUabe de ce qu'il disait ne fût perdue : « Elle doit être la même pour tous ; soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse... » Puis, plus haut encore : (( Tous les citoyens, égaux à ses yeux, sont égale- ment admissibles à toutes dignités, places et em- 304 LA COMTESSE DE CHARNY plois publics, selon leur capacité, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents... » L'article 6 souleva d'unanimes applaudisse- ments. Billot passa à l'article 7. ARTICLE 7 « Nul homme, dit-il, ne peut être accusé, aiTêté, ni détenu, que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l'instant. Il se rend coupable par la résis- tance. ARTICLE 8 « La loi ne doit établir que des peines strictement nécessaires ; et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée. ARTICLE 9 « Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indis- pensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas jugée nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi. LA COMTESSE DE CHARNY 305 ARTICLE 10 « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pour\Ti que leur manifestation ne trouble pas l'ordre établi par la loi. ARTICLE II « La libre communication des pensées et des opi- nions est un des droits les plus précieux de l'homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement ; sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. ARTICLE 12 « La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous et pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. ARTICLE 13 « Pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être égale- ment répartie entre tous les citoyens en raison de leurs facultés. ARTICLE 14 « Tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité 306 LA COMTESSE DE CHARNY de la contribution publique, de la consentir libre- ment, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. ARTICLE 15 « La société a le droit de demander à tout agent public compte de son administration. ARTICLE 16 « Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pou- voirs déterminée, n'a pas de constitution. ARTICLE 17 « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la néces- sité publique, légalement constatée, l'exige évidem- ment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. » — Et, maintenant, continua Billot, voici l'ap- plication de ces principes ; écoutez, frères ! écoutez, citoyens ! hommes que cette déclaration de vos droits vient de faire libres, écoutez ! — Chut ! silence ! écoutons, dirent ensemble vingt voix dans la foule. Billot reprit : « L'Assemblée nationale, voulant établir la cons- titution française sur les principes qu'elle vient LA COMTESSE DE CHARNY 307 de reconnaître et de déclarer, abolit irrévocable- ment les institutions qui blessaient la liberté et l'égalité des droits... » La voix de Billot prit pour continuer un accent de haine et de menace. « Il n'y a plus, poursuivit-il, ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni distinctions d'ordres, ni régime féodal, ni justices patrimoniales, ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en dérivent, ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou décorations pour les- quelles on exigeait des preuves de noblesse, ou qui supposaient des distinctions de naissance, ni au- cune autre supériorité que celle des fonctionnaires publics dans l'exercice de leurs fonctions. « Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun office public ; il n'y a plus, pour aucune partie de la nation ni pour aucun individu, aucun privilège ni exception au droit commun de tous les Français. « Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, arts et métiers. « Enfin, la loi ne reconnaît ni vœux religieux, ni aucun autre engagement qui serait contraire aux droits naturels ou à la Constitution... » Billot se tut. On avait écouté dans un religieux silence. Pour la première fois, le peuple entendait avec étonnement la reconnaissance de ses droits, pro- clamée au grand jour, à la lumière du soleil, à la face du Seigneur, auquel, depuis si longtemps, il demandait dans ses prières cette charte naturelle. 308 LA, COMTESSE DE CHARNY qu'il n'obtenait qu'après des siècles d'esclavage, de misère et de souffrances !... Pour la première fois, l'homme, l'homme réel, celui sur lequel l'édifice de la monarchie, avec sa noblesse à droite et son clergé à gauche, pesait de- puis six cents ans ; pour la première fois, l'ouvrier, l'artisan, le laboureur, venait de reconnaître sa force, d'apprécier sa valeur, de calculer la place qu'il tenait sur la terre, de mesurer l'ombre qu'il faisait au soleil, et tout cela, non point en vertu du bon plaisir d'un maître, mais à la voix d'un de ses égaux ! Aussi, quand, après ces dernières paroles : « La loi ne reconnaît plus ni vœux religieux, ni aucun autre engagement qui serait contraire aux droits naturels ou à la Constitution » ; quand, après ces mots, disons-nous. Billot poussa le cri encore si nouveau, qu'il semblait criminel, de « Vive la nation ! » ; quand, étendant les deux bras, il réunit sur sa poitrine, dans un embrassement fraternel, l'écharpe du maire et les épaulettes du capitaine ; quoique ce maire fût celui d'une petite ville ; quoi- que ce capitaine fût le chef d'une poignée de pay- sans, comme, malgré l'infîmité de ceux qui le repré- sentaient, le principe n'en était pas moins grand, toutes les bouches répétèrent le cri de « Vive la nation ! » et tous les bras, s'ouvrant, se refermèrent pour une étreinte générale, dans la sublime fusion de tous les cœurs en un seul cœur, dans la gravita- tion de tous les intérêts particuliers vers le dévoue- ment commun. C'était une de ces scènes dont Gilbert avait parlé à la reine, et que la reine n'avait pas com- prises. LA COMTESSE DE CHARNY 309 Billot descendit de l'autel de la patrie au milieu des cris de joie et des acclamations de la population tout entière. La musique de Villers-Cotterets, réunie aux musiques des villages voisins, commença aussitôt l'air des réunions fraternelles, l'air des noces et des baptêmes : OU peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? Et, en effet, à partir de cette heure, la France devenait une grande famille ; à partir de cette heure, les haines de religion étaient éteintes, les préjugés de province anéantis ; à partir de cette heure, ce qui se fera un jour pour le monde se fai- sait pour la France : la géographie était tuée ; plus de montagnes, plus de fleuves, plus d'obstacles entre les hommes ; une langue, une patrie, un cœur ! Et, sur cet air naïf avec lequel la famille avait autrefois accueilli Henri IV, et avec lequel aujour- d'hui un peuple saluait la liberté, une immense farandole commença qui, se déployant à l'instant même comme une chaîne sans fin, roula ses anneaux vivants du centre de la place jusqu'à l'extrémité des rues qui y aboutissaient. Puis on dressa des tables devant les portes. Pauvre ou riche, chacun apporta son plat, son pot de cidre, sa chope de bière, sa bouteille de vin ou sa cruche d'eau, et toute une population prit sa part de cette grande agape en bénissant Dieu ; six mille citoyens communièrent à la même table, sainte table de la fraternité ! Billot fut le héros de la journée. Il en partagea généreusement les honneurs avec le maire et Pitou. 310 LA COMTESSE DE CHARNY Inutile de dire que, dans la farandole, Pitou trouva le moyen de donner la main à Catherine. Inutile de dire qu'à table, Pitou trouva le moyen d'être placé près de Catherine. Mais elle était triste, la pauvre enfant ; sa joie du matin avait disparu comme disparaît un frais et riant rayon de l'aurore, sous les vapeurs orageu- ses du midi. Dans sa lutte avec l'abbé Portier, dans sa décla- ration des droits de l'homme, son père avait jeté le défi au clergé et à la noblesse ; défi d'autant plus terrible qu'il venait de plus bas. Elle avait pensé à Isidore, qui n'était plus rien... rien que ce qu'était tout autre homme. Ce n'était pas le titre, ce n'était pas le rang, ce n'était pas la richesse qu'elle regrettait en lui : elle eût aimé Isidore simple paysan ; mais il lui sem- blait qu'on était violent, injuste, brutal envers ce jeune homme ; il lui semblait enfin que son père, en lui arrachant ses titres et ses privilèges, au lieu de le rapprocher d'elle un jour, devait l'en éloigner à tout jamais. Quant à la messe, personne n'en parla plus ; on pardonna presque à l'abbé Portier sa sortie contre- révolutionnaire ; seulement, il s'aperçut le lende- main, à sa classe presque vide, du coup que le refus d'officier sur l'autel de la liberté avait porté à sa popularité près des parents patriotes de Villers- Cotterets. XXVI sous LA FENÊTRE La cérémonie que nous venons de raconter, et qui, par des fédérations partielles, avait pour but de relier entre elles toutes les communes de France, n'était que le prélude de la grande fédération qui devait avoir lieu à Paris le 14 juillet 1790. Dans ces fédérations partielles, les communes jetaient d'avance les yeux sur les députés qu'elles enverraient à la fédération générale. Le rôle qu'avaient joué, dans cette journée du dimanche 18 octobre. Billot et Pitou, les dési- gnait naturellement aux suffrages de leurs conci- toyens, quand le grand jour de li fédération géné- rale serait arrivé. Mais, en attendant ce grand jour, tout était ren- tré dans les conditions de la vie ordinaire, dont chacun venait de sortir momentanément par la secousse qu'avait donnée aux calmes habitudes provinciales ce mémorable événement. Quand nous parlons des calmes habitudes pro- vinciales, nous ne voulons pas dire qu'en province, moins qu'ailleurs, la vie ait son cours égayé par les joies ou assombri par les douleurs. Il n'y a pas de ruisseau, si petit qu'il soit, depuis celui qui mur- 311 312 LA COMTESSE DE CHARNY mure sur l'herbe du verger d'un pauvre paysan, jusqu'au fleuve majestueux qui descend des Alpes comme d'un trône pour aller se jeter dans la mer comme un conquérant, qui n'ait sur sa rive humble ou orgueilleuse, semée de pâquerettes ou brodée de villes, ses intervalles d'ombre et de soleil. Et, si nous en doutions, après le palais des Tui- leries où nous avons introduit nos lecteurs, la ferme du père Billot, où nous venons de les ramener, pourrait nous en donner un exemple. Non point qu'à la surface tout ne parût calme et presque souriant. En effet, le matin vers cinq heures, la grande porte donnant du côté de la plaine où s'étend la forêt, l'été comme un vert ri- deau, l'hiver comme un crêpe sombre, la grande porte s'ouvrait ; le semeur en sortait à pied, son sac de froment mêlé de cendres sur le dos ; le la- boureur à cheval, allant chercher dans les champs la charrue dételée au bout du sillon de la veille ; la vachère, conduisant son troupeau mugissant, guidé par le taureau, majestueux dominateur, suivi de ses vaches et de ses génisses parmi lesquelles marche la vache favorite, que l'on reconnaît à sa clochette sonore ; enfin, derrière eux tous, monté sur son vigoureux hongre normand, trottant l'amble, ve- nait Billot, le maître, l'âme, la vie de tout ce monde en miniature, de tout ce peuple en abrégé. Un observateur désintéressé n'eût point remar- qué sa sortie, et, dans cet œil recouvert d'un sourcil sombre et interrogeant les en\drons, dans cette oreille attentive à tous les bruits, dans ce cercle décrit autour de la ferme et pendant la durée du- quel son regard, comme celui d'un chasseur qui relève une piste et qui trace une enceinte, ne quit- LA COMTESSE DE CHARNY 313 tait pas un instant la terre, un spectateur indifférent n'eût vu que l'acte d'un propriétaire s'assurant que la journée sera belle, et que, pendant la nuit, loups pour ses bergeries, sangliers pour ses pommes de terre, lapins pour ses trèfles, ne sont point sortis de la forêt, asile dans lequel peut seul les atteindre encore le plomb princier du duc d'Orléans et de ses gardes. Mais, pour quelqu'un qui eût su ce qui se passait au fond de l'âme du brave fermier, chacun de ses gestes ou de ses pas eût pris un caractère plus grave. Ce qu'il regardait à travers l'obscurité, c'est si quelque rôdeur ne se rapprochait pas ou ne s'éloi- gnait pas furtivement de la ferme. Ce qu'il écoutait dans le silence, c'est si quelque appel mystérieux ne correspondait point de la chambre de Catherine aux bouquets de saules bordant la route, ou aux fossés séparant la forêt de la plaine. Ce qu'il demandait à la terre, interrogée si vive- ment par son regard, c'est si elle n'avait point gardé l'empreinte d'un pas dont la légèreté ou la petitesse eût dénoncé l'aristocratie. Quant à Catherine, nous l'avons dit, quoique le visage de Billot se fût un peu adouci pour elle, elle ne continuait pas moins à sentir, comme une gar- dienne effarée, passer autour d'elle à chaque instant la défiance paternelle. Il en résultait que, pendant ses longues nuits d'hiver solitaires et anxieuses, elle en était à se demander si elle préférait qu'Isidore revînt à Boursonnes ou demeurât éloigné d'elle. Pour la mère Billot, elle avait repris sa vie végé- tative : son mari était de retour, sa fille avait re- couvré la santé ; elle ne regardait point au delà de 314 LA COMTESSE DE CHARNY cet horizon borné, et il eût fallu un œil autrement exercé que le sien pour aller chercher, au fond de l'esprit de son mari, le soupçon ; au fond du cœur de sa fille, l'angoisse. Pitou, après avoir savouré avec un orgueil mé- langé de tristesse son triomphe de capitaine, était retombé dans son état habituel, c'est-à-dire dans une douce et bienveillante mélancolie. Suivant sa régularité ordinaire, il faisait le matin sa visite à la mère Colombe. S'il n'y avait point de lettres pour Catherine, il revenait tristement à Hara- mont ; car il songeait que de la journée Catherine, ne recevant point de lettres d'Isidore, n'aurait pas occasion de penser à celui qui les apportait. S'il y avait une lettre au contraire, il la déposait religieu- sement dans le creux du saule, et revenait souvent plus triste encore que les jours où il n'y en avait pas, en songeant, cette fois, que Catherine ne pen- sait à lui que par ricochet, et parce que le beau gentilhomme que la Déclaration des droits de l'homme avait bien su priver de son titre, mais n'avait pu priver de sa grâce et de son élégance, était le fil conducteur par lequel il percevait la sensation presque douloiureuse du souvenir. Cependant, comme il est facile de le comprendre, Pitou n'était point un messager purement passif, et, s'il était muet, il n'était pas aveugle. A la suite de son interrogatoire sur Turin et sur la Sardaigne, qui lui avait révélé le but du voyage d'Isidore, il avait reconnu, au timbre des lettres, que le jeune gentilhomme était dans la capitale du Piémont. Puis, enfin, un beau jour, le timbre avait porté le mot Lyon au lieu du mot Turin, et, deux jours après, c'est-à-dire le 25 décembre, une lettre était LA COMTESSE DE CHARNY 315 arrivée, portant le mot Paris au lieu du mot Lyon. Alors, sans avoir besoin d'un grand effort de perspicacité, Pitou avait compris que le vicomte Isidore de Chamy avait quitté l'Italie, et était rentré en France. Maintenant, une fois à Paris, il était évident qu'il ne tarderait pas à quitter Paris pour Boursonnes. Le cœur de Pitou se serra ; sa résolution de dévouement était prise, mais son cœur n'était point pour cela insensible aux différentes émotions qui venaient l'assaillir. Ainsi, le jour où arriva cette lettre datée de Paris, Pitou, pour se faire un prétexte, résolut-il d'aller placer ses collets sur la garderie delà Bruyère- aux-Loups, où nous l'avons vu fructueusement opé- rer au commencement de cet ou\Tage. Or, la ferme de Pisseleu était juste située sur la route d'Haramont à cette partie de la forêt qu'on appelait la Bruyère-aux-Loups. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Pitou s'y arrêtât en passant. Il choisit pour s'y arrêter l'heure où Billot faisait aux champs sa course de l'après-dîner. Selon son habitude, Pitou, coupant à travers plaine, allait d'Haramont à la grand'route de Paris à Villers-Cotterets, de la grand'route à la ferme de Noue, et de la ferme de Noue par les ravins à celle de Pisseleu. Puis il contournait les murs de la ferme, longeait les bergeries et les étables, et finissait par se trou- ver en face de la grande porte d'entrée, de l'autre côté de laquelle s'élevaient les bâtiments d'habita- tion. 3i6 LA COMTESSE DE CHARNY Cette fois encore, il suivit sa route accoutumée. Arrivé à la porte de la ferme, il regarda autour de lui comme eût pu faire Billot, et il aperçut Catherine à sa fenêtre. Catherine semblait attendre. Son œil vague, sans se fixer sur aucun point précis, parcourait toute l'étendue de forêt comprise entre le chemin de Villers-Cotterets à la Ferté-Milon et celui de Villers- Cotterets à Boursonnes. Pitou ne cherchait point à surprendre Cathe- rine : il s'arrangea de manière à se trouver dans le rayon parcouru par son œil, et, en le rencontrant, l'œil de la jeune fille s'arrêta sur lui. Elle lui sourit. Pitou, pour Catherine, n'était plus qu'un ami, ou plutôt Pitou était pour elle devenu plus qu'un ami. Pitou était son confident. — C'est vous, mon cher Pitou, dit la jeune fille ; quel bon vent vous amène de notre côté ? Pitou montra ses collets roulés autour de son poing. — J'ai eu l'idée de vous faire manger une couple de lapins bien tendres et bien parfumés, mademoi- selle Catherine, et, comme les meilleurs sont ceux de la Bruyère-aux-Loups, à cause du serpolet qui y pousse à foison, je suis parti longtemps à l'avance, afin de vous voir en passant, et de vous demander en même temps des nouvelles de votre santé. Catherine commença par sourire à cette atten- tion de Pitou. Puis, après avoir répondu à la pre- mière partie de son discours par un sourire, répon- dant à la seconde par la parole : — Des nouvelles de ma santé ? Vous êtes bien bon, cher monsieur Pitou. Grâce aux soins que LA COMTESSE DE CHARNY 317 vous avez eus de moi quand j'étais malade, et que vous avez continué de me rendre depuis ma conva- lescence, je suis à peu près guérie. — A peu près guérie ! reprit Pitou avec un soupir. Je voudrais bien que vous le fussiez tout à fait. Catherine rougit, poussa un soupir à son tour, prit la main de Pitou comme si elle allait lui dire quelque chose d'important ; mais, se ravisant sans doute, elle lâcha la main qu'elle tenait, fît quelques pas à travers sa chambre comme si elle cherchait son mouchoir, et, l'ayant trouvé, elle le passa sur son front couvert de sueur, quoiqu'on fût aux jours les plus froids de l'année. Aucun de ces mouvements n'échappa au regard investigateur de Pitou. — Vous avez quelque chose à me dire, mademoi- selle Catherine ? demanda-t-il. — Moi?... Non... rien... vous vous trompez, mon cher Pitou, répondit la jeune fille d'une voix altérée. Pitou fit un effort. — C'est que, voyez-vous, dit-il, mademoiselle Catherine, si vous aviez besoin de moi, il ne fau- drait pas vous gêner. Catherine réfléchit ou plutôt hésita un instant. — Mon cher Pitou, dit-elle, vous m'avez prouvé que dans l'occasion je pouvais compter sur vous, et je vous en suis bien reconnaissante ; mais, une seconde fois, je vous remercie. Puis elle ajouta à voix basse : — Il est inutile que vous passiez cette semaine à la poste ; de quelques jours, je ne recevrai pas de lettres. Pitou fut près de répondre qu'il s'en doutait ; mais 3t8 la comtesse DE CHARNY il voulut voir jusqu'où irait la confiance de la jeune fille envers lui. Elle se borna à la recommandation que nous venons de dire, et qui avait tout simplement pour but de ne point faire faire tous les matins à Pitou une course inutile. Cependant, aux yeux de Pitou, la recommanda- tion avait une plus haute portée. Ce n'était pas une raison pour Isidore de ne pas écrire, que d'être revenu à Paris. Si Isidore n'écri- vait plus à Catherine, c'est qu'il comptait la voir. Qui disait à Pitou que cette lettre datée de Paris et qu'il avait déposée le matin même dans le saule creux, n'annonçait pas à Catherine l'arrivée pro- chaine de son amant ? Qui lui disait que ce regard perdu dans l'espace lorsqu'il était apparu, et que sa présence avait ramené sur lui-même, ne cherchait pas, à, la lisière de la forêt, quelque signe qui indi- quât à la jeune fille que son amant était arrivé ? Pitou attendit, afin de donner tout le temps à Catherine de débattre avec elle-même si elle avait quelque confidence à lui faire. Puis, voyant qu'elle gardait obstinément le silence : — Mademoiselle Catherine, dit-il, avez-vous re- marqué le changement qui se fait chez M. Billot ? La jeune fille tressailht. — Ah ! dit-elle répondant à une interrogation par une autre interrogation, avez-vous donc remarqué quelque chose, vous ? — Mademoiselle Catherine, dit Pitou en bran- lant la tête, il y aura, bien sûr, un moment — quand cela ? je n'en sais rien — où celui qui est cause de ce changement passera un mauvais quart d'heure ; c'est moi qui vous dis cela, entendez- vous ? LA COMTESSE DE CHARNY 319 Catherine pâlit. Mais, n'en regardant pas moins fixement Pitou : — Pourquoi dites- vous celui, et non pas celle ? demanda la jeune fille. C'est peut-être une femme, et non un homme, qui aura à souffrir de cette co- lère cachée... — Ah ! mademoiselle Catherine, dit Pitou, vous m'effrayez. Avez-vous donc quelque chose à crain- dre ? — Mon ami, dit tristement Catherine, j'ai à craindre ce qu'une pauvre fille qui a oublié sa con- dition, et qui aime au-dessus d'elle, peut craindre d'un père irrité. — Mademoiselle, dit Pitou hasardant un conseil, il me semble qu'à votre place... Il s'arrêta. — Il vous semble qu'à ma place?... répéta Ca- therine. — Eh bien, il me semble qu'à votre place... Ah ! mais, non, dit-il, vous avez failli mourir pour une simple absence qu'il a faite. S'il vous fallait re- noncer à lui, ce serait pour en mourir tout à fait, et je ne veux pas que vous mouriez ; dusse- je vous voir malade et triste, j'aime encore mieux vous voir ainsi que là-bas, au bout du Pieux... Ah ! mademoiselle Catherine, c'est bien malheu- reux, tout cela ! — Chut ! dit Catherine, parlons d'autre chose, ou ne parlons pas du tout, voici mon père. Pitou se retourna dans la direction du regard lancé par Catherine, et vit, en effet, le fermier qui s'avançait au grand trot de son cheval. En apercevant un homme près de la fenêtre de Catherine, BiUot s'arrêta ; puis, sans doute recon- 320 LA COMTESSE DE CHARNY naissant celui à qui il avait affaire, il continua son chemin. Pitou fit quelques pas au-devant de lui, souriant à sa venue, et tenant son chapeau à la main. — Ah ! ah ! c'est toi, Pitou, dit Billot ; viens-tu nous demander à dîner, mon garçon ? — Non, monsieur Billot, dit Pitou, je ne me per- mettrais pas cela ; mais... En ce moment, il lui sembla qu'un regard de Catherine l'encourageait. — Mais quoi ? reprit Billot. — Mais... si vous m'invitiez, j'accepterais. — Eh bien, dit le fermier, je t'invite. — Alors, répondit Pitou, j'accepte. Le fermier donna un coup d'éperon à son cheval, et rentra sous la voûte de la porte cochère. Pitou se retourna vers Catherine. — Était-ce là ce que vous vouliez me dire ? de- manda-t-il, — Oui... Il est plus sombre encore aujourd'hui que les autres jours... Puis elle ajouta tout bas : — Oh ! mon Dieu ! est-ce qu'il saurait... ? — Quoi, mademoiselle ? demanda Pitou qui, si bas qu'eût parlé Catherine, avait entendu. — Rien, dit Catherine en se retirant dans sa chambre et en fermant sa fenêtre. XXVII LE PÈRE CLOUÏS REPARAÎT SUR LA SCÈNE Catherine ne s'était pas trompée. Malgré l'ac- cueil affable qu'il avait fait à Pitou, son père parais- sait plus sombre que jamais. Il donna une poignée de main à Pitou, et Pitou sentit cette main froide et humide. Sa fille, comme d'habitude, lui présenta ses joues pâlies et frissonnantes, mais il se contenta d'effleurer son front avec ses lèvres ; quant à la mère Billot, elle se leva, par un mouvement qui lui était naturel lorsqu'elle voyait entrer son mari, et qui tenait, à la fois, au sentiment de son infériorité et au respect qu'elle lui portait ; mais le fermier ne fit pas même attention à elle. — Le dîner est-il prêt ? demanda-t-il. — Oui, notre homme, répondit la mère Billot. — Alors, à table, dit-il ; j'ai encore beaucoup de choses à faire avant ce soir. On passa dans la petite salle à manger de la famille. Cette salle à manger donnait sur la cour, et personne ne pouvait, venant du dehors, entrer dans la cuisine, sans passer devant la fenêtre par laquelle cette petite pièce recevait le jour. Un couvert fut ajouté pour Pitou, que l'on plaça entre les deux femmes le dos tourné à la fenêtre. II. 321 II 322 LA COMTESSE DE CHARNY Si préoccupé que fût Pitou, il y avait chez lui un organe sur lequel la préoccupation n'influait jamais, c'était l'estomac ; il en résulta donc que Billot, malgré toute la perspicacité de son regard, au premier service ne put voir autre chose, dans son convive, que la satisfaction qu'il éprouvait à l'aspect d'une excellente soupe aux choux, et du plat de bœuf et de lard qui la suivit. Il était évident, néanmoins, que Billot désirait savoir si c'était le hasard ou un dessein prémédité qui avait amené Pitou à la ferme. Aussi, au moment où l'on enlevait le bœuf et le lard, pour apporter un quartier d'agneau rôti, plat auquel Pitou regardait faire son entrée avec une joie visible, le fermier démasqua-t-il tout à coup ses batteries, et, s'adressant directement à Pitou : — Maintenant, mon cher Pitou, lui demanda-t-il, maintenant que tu vois que tu es toujours le bien- venu à la ferme, peut-on savoir ce qui t'attire au- jourd'hui dans nos parages ? Pitou sourit, jeta un coup d'œil autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait là ni regards indis- crets, ni oreilles dangereuses, et, relevant de la main gauche la manche droite de sa veste : — Voilà, père Billot, lui dit-il en montrant une vingtaine de collets en fil d'archal roulés comme un bracelet autour de son poignet. — Ah ! ah ! dit le père Billot, tu as donc dépeuplé les garderies de Longpré et de Taille-Fontaine, que tu te rabats par ici ? — Ce n'est pas cela, monsieur Billot, dit naïve- ment Pitou ; mais, depuis le temps que j'ai affaire à ces gueux de lapins-là, je crois qu'ils reconnais- sent mes collets, et qu'ils se détournent. J'ai donc LA COMTESSE DE CHARNY 323 décidé que je viendrais dire deux mots, cette nuit, à ceux du père Lajeunesse, qui sont moins malins et plus délicats, mangeant de la bruyère et du serpolet. — Peste ! dit le fermier, je ne te savais pas si friand, maître Pitou. — Oh ! ce n'est pas pour moi que je suis friand, dit Pitou ; c'est pour mademoiselle Catherine ; comme elle vient d'être malade, elle a besoin de viande fine... — Oui, reprit Billot interrompant Pitou, tu as raison, car tu vois qu'elle n'a pas encore d'appétit. Et il montra du doigt l'assiette blanche de Catherine, qui, après avoir mangé quelques cuil- lerées de soupe, n'avait touché ni au bœuf ni au lard. — Je n'ai pas d'appétit, mon père, dit Catherine rougissant d'être interpellée ainsi, parce que j'ai mangé une grande tasse de lait avec du pain un instant avant que M. Pitou passât près de ma fenêtre, et que je l'appelasse. — Je ne cherche point la cause pour laquelle tu as ou n'as pas d'appétit, dit Billot ; je constate im fait, voilà tout. Puis, à travers la fenêtre, jetant les yeux sur la cour : — Ah ! dit-il en se levant, voilà quelqu'un pour moi. Pitou sentit le pied de Catherine s'appuyer vive- ment sur le sien ; il se retourna de son côté, la vit pâle comme la mort, et lui indiquant des yeux la fenêtre donnant sur la cour. Son regard suivit la direction du regard de Cathe- rine, et il reconnut son vieil ami le père Clouïs, 324 LA COMTESSE DE CHARNY lequel passait devant la fenêtre le fusil à deux coups de Billot sur l'épaule. Le fusil du fermier se distinguait des autres en ce que sa sous-garde et ses capucines étaient d'ar- gent. — Ah ! dit Pitou, qui ne voyait dans tout cela rien de bien effrayant, tiens, c'est le père Clouïs. Il rapporte votre fusil, monsieur Billot. — Oui, dit Billot en se rasseyant, et il dînera avec nous, s'il n'a pas dîné. Femme, ajouta-t-il, ouvre la porte au père Clouïs. La mère Billot se leva et alla ouvrir la porte ; tandis que Pitou, les yeux fixés sur Catherine, se demandait quoi de terrible, dans ce qui se passait, pouvait occasionner sa pâleur. Le père Clouïs entra : il tenait de la même main, sur son épaule, le fusil du fermier et un lièvre qu'il avait évidemment tué avec ce fusil. On se rappelle que le père Clouïs avait reçu, de M. le duc d'Orléans, la permission de tuer un jour un lapin et un autre jour un lièvre. C'était, à ce qu'il paraissait, le jour au lièvre. Il porta la seconde main, celle qui n'était pas occupée, à une espèce de bonnet de fourrure qu'il portait habituellement, et auquel il ne restait plus guère que la peau, tout éraflé qu'il était journelle- ment par les fourrés dans lesquels passait le père Clouïs, à peu près aussi insensible aux épines qu'un sanglier l'est à son tiéran. — Monsieur Billot et la compagnie, dit-il, j'ai bien l'honneur de vous saluer. — Bonjour, papa Clouïs, répondit Billot. Allons, vous êtes homme de parole, merci. — Oh ! ce qui est convenu est convenu, monsieur LA COMTESSE DE CHARNY 525 Billot ; vous m'avez rencontré ce matin, et vous m'avez dit comme cela : « Père Clouïs, vous qui êtes un fin tireur, assortissez-moi donc une dou- zaine de balles au calibre de mon fusil, vous me rendrez service. » Ce à quoi je vous ai répondu : « Pour quand vous faut-il ça, monsieur Billot ? » Vous m'avez dit : « Pour ce soir, sans faute. » Alors, j'ai dit : « C'est bon, vous l'aurez », et le voilà ! — Merci, père Clouïs, dit Billot. Vous allez dîner avec nous, n'est-ce pas ? — Oh ! vous êtes bien honnête, monsieur Billot, je n'ai besoin de rien. Le père Clouïs croyait que la civilité exigeait, quand on lui offrait un siège, qu'il dît qu'il n'était pas fatigué, et, quand on l'invitait à dîner, qu'il répondît qu'il n'avait pas faim. Billot connaissait cela. — N'importe, dit-il, mettez-vous toujours à table ; il y a à boire et à manger, et, si vous ne man- gez pas, vous boirez. Pendant ce temps, la mère Billot, avec la régu- larité et presque le silence d'un automate, avait posé sur la table une assiette, un couvert et une serviette. Puis elle approcha une chaise. — Dame ! puisque vous le voulez absolument, dit le père Clouïs. Et il alla porter le fusil dans un coin, posa son lièvre sur le rebord du buffet, et vint s'asseoir à table. Il se trouvait placé juste en face de Catherine, qui le regardait avec terreur. Le visage doux et placide du vieux garde sem- blait si peu fait pour inspirer ce sentiment, que 326 LA COMTESSE DE CHARNY Pitou ne pouvait se rendre compte des émotions que trahissait, non seulement le visage de Cathe- rine, mais encore le tremblement nerveux qui agitait tout son corps. Cependant Billot avait rempli le verre et l'as- siette de son convive, lequel, quoiqu'il eût déclaré n'avoir besoin de rien, attaqua bravement l'un et l'autre. — Ah ! voilà un joli vin, monsieur Billot, fit-il comme pour rendre hommage à la vérité, et un aimable agneau ! Il paraît que vous êtes de l'avis du proverbe qui dit : « Il faut manger les agneaux trop jeunes, et boire le vin trop vieux. » Personne ne répondit à la plaisanterie du père Clouïs, lequel, voyant que la conversation tombait, et se croyant, en sa qualité de convive, obligé de la soutenir, continua : — Je me suis donc dit comme cela : « Ma foi, c'est aujourd'hui le tour des lièvres ; autant que je tue mon lièvre d'un côté de la forêt que de l'autre. Je vais donc aller tuer mon lièvre sur la garderie du père Lajeunesse. Je verrai, en même temps, comment un fusil monté en argent porte la baUe. » J'ai donc fondu treize balles au lieu de douze. Ma foi ! il la porte bien, la balle, votre fusil. — Oui, je sais cela, répondit Billot, c'est une bonne arme. — Tiens ! douze balles, observa Pitou, il y a donc un prix au fusil quelque part, monsieur Billot ? — Non, répondit Billot. — Ah ! c'est que je le connais, le monté en argent, comme on l'appelle dans les environs, continua Pitou ; je lui en ai vu faire, des siennes, à la fête de Boursonnes, il y a deux ans. Tenez ! c'est LA COMTESSE DE CHARNY 327 là qu'il a gagné le couvert d'argent avec lequel vous mangez, madame Billot, et la timbale dans laquelle vous buvez, mademoiselle Catherine... Oh ! mais, s'écria Pitou effrayé, qu'avez-vous donc, ma- demoiselle ? — Moi?... Rien, dit Catherine en rouvrant ses yeux à moitié fermés, et en se redressant sur sa chaise, contre le dos de laquelle elle s'était laissée aller à moitié évanouie. — Catherine ! qu'est-ce que tu veux qu'elle ait ? dit Billot en haussant les épaules. — Justement, continua le père Clouïs, il faut vous dire que, dans la vieille ferraille, chez Mon- tagnon l'armurier, j'ai retrouvé un moule... ah ! c'est que c'est rare, un moule comme il vous en faut un. Ces diables de petits canons de Leclerc, ils sont presque tous du calibre vingt-quatre, ce qui ne les empêche pas de porter Dieu sait où. J'ai donc retrouvé un moule juste du calibre de votre fusil, un peu plus petit même ; mais cela ne fait rien, au contraire, vous enveloppez la balle dans une peau graissée... Est-ce pour tirer à la course ou à coup posé? — Je n'en sais rien encore, répondit Billot ; tout ce que je puis dire, c'est que c'est pour aller à l'affût. — Ah ! oui, je comprends, dit le père Clouïs, les sangliers de M. le duc d'Orléans, ils sont friands de vos parmentières, et vous vous êtes dit : « Autant dans le saloir, autant qui n'en mangent plus. » Il se fit un silence qui n'était troublé que par la respiration haletante de Catherine. Les 3'eux de Pitou allaient du garde à Billot, et de Billot à sa fille. 328 LA COMTESSE DE CHARNY Il cherchait à comprendre, et n'y arrivait pas. Quant à la mère Billot, il était inutile de deman- der aucun éclaircissement à son visage ; elle ne comprenait rien de ce qu'on disait, à bien plus forte raison de ce qu'on voulait dire. — Ah ! c'est que, continua le père Clouïs pour- suivant sa pensée, c'est que, si les balles sont pour les sangliers, elles sont, peut-être, un peu bien pe- tites, voyez-vous ; ça a la peau dure, ces messieurs- là, sans compter que ça revient sur le chasseur. J'en ai vu, des sangliers, qui avaient cinq, six, huit balles entre cuir et chair, et des balles de munition encore, de seize à la livre, et qui ne s'en portaient que mieux. — Ce n'est pas pour les sangliers, dit Billot. Pitou ne put résister à sa curiosité. — Pardon, monsieur Billot, dit-il, mais, si ce n'est pas pour tirer au prix, si ce n'est pas pour tirer sur les sangliers, pour tirer sur quoi est-ce donc, alors ? — Pour tirer sur un loup, dit Billot. — Eh bien, si c'est pour tirer sur un loup, voilà votre affaire, dit le père Clouïs prenant les douze balles dans sa poche, et les transvasant dans une assiette ou elles tombèrent en cliquetant. Quant à la treizième, elle est dans le ventre du lièvre... Ah ! je ne sais pas comment il porte le plomb, mais il porte joliment la balle, votre fusil. Si Pitou eût regardé Catherine, il eût vu qu'elle était près de s'évanouir. Mais, tout à ce que disait le père Clouïs, il ne regardait pas la jeune fille. Aussi, lorsqu'il entendit le vieux garde dire que la treizième balle était dans le ventre du lièvre, il LA COMTESSE DE CHARNY 329 ne put pas v résister, et se leva pour aller vérifiei le fait. — C'est, ma foi, vrai ! dit-il en fourrant son petit doigt dans le trou de la balle ; c'est affaire à vous, père Clouïs. Monsieur Billot, vous tirez bien, vous, mais vous ne tuez pas encore les lièvres comme cela, à balle franche. — Ah ! dit Billot, peu importe, du moment où l'animal sur lequel j e tirerai est vingt fois gros comme un lièvre, j'espère que je ne le manquerai pas. — Le fait est, dit Pitou, qu'un loup... Mais vous parlez de loups, il y en a donc dans le canton ? C'est étonnant avant la neige... — Oui, c'est étonnant ; mais c'est comme cela, cependant. — Vous êtes sûr, monsieur Billot ? — Très sûr, répondit le fermier en regardant à la fois Pitou et Catherine, ce qui était facile puis- qu'ils étaient placés l'un près de l'autre ; le berger en a vu un ce matin. — Où cela ? demanda naïvement Pitou. — Sur la route de Paris à Boursonnes, près du taillis d'Ivors. — Ah ! fît Pitou regardant à son tour Billot et Catherine. — Oui, continua Billot avec la même tranquil- lité, on l'avait déjà remarqué l'année dernière, et l'on m'avait prévenu ; quelque temps, on l'a cru parti pour ne plus revenir ; mais... — Mais ?... demanda Pitou. — Mais il paraît qu'il est revenu, dit Billot, et qu'il s'apprête à tourner encore autour de la ferme. Voilà pourquoi j'ai dit au père Clouïs de me net- toyer mon fusil, et de me couler des balles. 330 LA COMTESSE DE CHARNY C'était tout ce que pouvait supporter Catherine ; elle poussa une espèce de cri étouffé, se leva, et, toute trébuchante, se dirigea vers la pori:e. Pitou, moitié naïf, moitié inquiet, se leva aussi, et, voyant Catherine chanceler, s'élança pour la soutenir. Billot jeta un regard terrible du côté de la porte ; mais l'honnête visage de Pitou manifestait une trop grande expression d'étonnement pour qu'il pût soupçonner son propriétaire de complicité avec Catherine. Sans s'inquiéter davantage ni de Pitou ni de sa fille, il poursuivit donc : — Ainsi, vous dites, père Clouïs, que, pour as- surer le coup, il sera bon d'envelopper les balles dans un morceau de peau graissée ? Pitou entendit encore cette question, mais il n'entendit pas la réponse ; car, arrivé en ce mo- ment dans la cuisine où il venait de rejoindre Cathe- rine, il sentit la jeune fille s'affaisser entre ses bras. — Mais qu'avez-vous donc ? mon Dieu ! qu'avez- vous donc ? demanda Pitou effrayé. — Oh ! dit Catherine, vous ne comprenez donc pas ? Il sait qu'Isidore est arrivé ce matin à Bour- sonnes, et il veut l'assassiner s'il approche de la ferme. En ce moment, la porte de la saUe à manger s'ouvrit, et Billot parut sur le seuil. — Mon cher Pitou, dit-il d'une voix si dure, qu'elle n'admettait pas de réplique, si tu es venu en réalité pour les lapins du père Lajeunesse, je crois qu'il est temps que tu ailles tendre tes collets ; tu comprends, plus tard tu n'3^ verrais plus. — Oui, monsieur Billot, dit humblement Pitou LA COMTESSE DE CHARNY 331 en jetant un double regard sur Catherine et sur Billot, j'étais venu pour cela, pas pour autre chose, je ^'ous le jure. — Eh bien, alors ? — Eh bien, alors, j'y vais, monsieur Billot. Et il sortit par la porte de la cour, tandis que Catherine éplorée rentrait dans sa chambre, dont elle poussait le verrou derrière elle. — Oui, murmura Billot, oui, enferme-toi, mal- heureuse ! peu m'importe, car ce n'est pas de ce côté-ci que je me mettrai à l'affût. XXVIII LE JEU DE BARRES Pitou sortit de la ferme tout abasourdi ; seulement, aux paroles de Catherine, il avait vu jour dans tout ce qui avait été obscurité pour lui jusque-là, et ce jour l'avait aveuglé. Pitou savait ce qu'il avait voulu savoir, et même davantage. Il savait que le vicomte Isidore de Charny était arrivé le matin à Boursonnes, et que, s'il se hasar- dait à venir voir Catherine à la ferme, il courait risque de recevoir un coup de fusil. Car il n'y avait plus de doute à garder : les paroles de Billot, paraboliques d'abord, s'étaient éclaircies aux seuls mots prononcés par Catherine ; le loup qu'on avait vu, l'année dernière, rôder au- tour de la bergerie, que l'on croyait parti pour toujours, et que l'on avait revu le matin même, près du taillis d'Ivors, sur la route de Paris à Bour- sonnes, c'était le vicomte Isidore de Charny. C'était à son intention que le fusil avait été net- toyé ; c'était pour lui que les balles avaient été fondues. Comme on le voit, cela devenait grave. Pitou, qui avait quelquefois, lorsque l'occasion 332 LA COMTESSE DE CHARNY 333 l'exigeait, la force du lion, avait presque toujours la prudence du serpent. En contravention depuis le jour où il avait atteint l'âge de raison, à l'endroit des gardes champêtres, sous le nez desquels il allait dévaster les vergers fermés de haies, ou les arbres fruitiers en plein champ ; en contravention à l'en- droit des gardes forestiers, sur les talons desquels il allait tendre ses gluaux et ses collets, il avait pris une habitude de réflexion profonde et de décision rapide, qui, dans tous les cas dangereux où il s'était h"ouvé, lui avait permis de se tirer d'affaire aux meilleures conditions possibles. Cette fois donc, comme les autres, appelant à son secours d'abord la décision rapide, il se décida immédiatement à gagner le bois situé à quatre-vingts pas de la ferme environ. Le bois est couvert, et, sous ce couvert où il est facile de demeurer inaperçu, l'on peut réfléchir à son aise. Dans cette occasion, Pitou, comme on le voit, avait interverti l'ordre ordinaire des choses en mettant la décision rapide avant la réflexion pro- fonde. Mais Pitou, avec son intelligence instinctive, avait été au plus pressé ; et le plus pressé pour lui, c'était d'avoir un couvert. Il s'avança donc vers la forêt d'un air aussi dé- gagé que si sa tête n'eût point porté un monde de pensées, et il atteignit le bois ayant eu la force de ne pas jeter un regard derrière lui. Il est vrai que, dès qu'il eut calculé qu'il était hors de vue de la ferme, il se baissa comme pour boucler le sous-pied de sa guêtre, et, la tête entre les deux jambes, il interrogea l'horizon. 334 LA COMTESSE DE CHARNY L'horizon était libre, et ne paraissait pour le moment offrir aucun danger. Ce que voyant Pitou, il reprit la ligne verticale, et, d'un bond, se trouva dans la forêt. La forêt, c'était le domaine de Pitou. Là, il était chez lui ; là, il était libre ; là, il était roi. Roi comme l'écureuil, dont il avait l'agilité ; comme le renard, dont il avait les ruses ; comme le loup, dont il avait les yeux qui voient pendant la nuit. Mais, à cette heure, il n'avait besoin ni de l'agi- lité de l'écureuil, ni des ruses du renard, ni des yeux nyctalopes du loup. Il s'agissait tout simplement, pour Pitou, de couper en diagonale la portion de bois dans laquelle il s'était enfoncé, et de revenir à cet endroit de la lisière de la forêt qui s'étendait dans toute la longueur de la ferme. A soixante ou soixante-dix pas de distance, Pitou verrait tout ce qui se passerait ; avec soixante ou soixante-dix pas de distance, Pitou défiait tout être, quel qu'il fût, obligé de se servir, pour se mouvoir et attaquer, de ses pieds et de ses mains. Il va sans dire qu'il défiait bien autrement un cavalier ; car il n'en est pas un seul qui eût pu faire cent pas dans la forêt par les chemins où l'eût con- duit Pitou. Aussi, en forêt, Pitou n'avait pas de comparaison assez dédaigneuse pour dire combien il méprisait un cavalier. Pitou se coucha tout de son long dans une cépée, appuya son cou sur deux arbres jumeaux se sépa- rant à leur tige, et réfléchit profondément. LA COMTESSE DE CHARNY 335 Il réfléchit qu'il était de son devoir d'empêcher, autant qu'il serait en lui, le père Billot de mettre à exécution la terrible vengeance qu'il méditait. Le premier moyen qui se présenta à l'esprit de Pitou fut de courir à Boursonnes et de prévenir M. Isidore du danger qui l'attendait, s'il se hasar- dait du côté de la ferme. Mais presque aussitôt il réfléchit à deux choses. La première, c'est qu'il n'avait pas reçu de Cathe- rine mission de faire cela. La seconde, c'est que le danger pourrait bien ne pas arrêter M. Isidore. Puis quelle certitude avait Pitou que le vicomte, dont l'intention était sans doute de se cacher, vien- drait par la route frayée aux voitures, et non par quelques-uns de ces petits sentiers que suivent, pour raccourcir leur chemin, les bûcherons et les ouvriers de bois ? D'ailleurs, en allant à la recherche d'Isidore, Pitou abandonnait Catherine, et Pitou, qui, à tout prendre, eût été fâché qu'il arrivât malheur au \dcomte, eût été désespéré qu'il arrivât malheur à Catherine. Ce qui lui parut le plus sage, ce fut donc d'at- tendre où il était, et de prendre, selon ce qui sur- viendrait, conseil des circonstances. En attendant, ses yeux se braquèrent sur la ferme, fixes et brillants, comme ceux d'un chat- tigre qui guette sa proie. Le premier mouvement qui s'y opéra, fut la sor- tie du père Clouïs. Pitou le vit prendre congé de Billot sous la porte cochère, puis longer le mur en clopinant, et dispa- raître dans la direction de Villers-Cotterets, qu'il 336 LA COMTESSE DE CHARNY devait traverser ou contourner pour se rendre à sa hutte, distante d'une lieue et demie à peu près de Pisseleu. Au moment où il sortit, le crépuscule commen- çait à tomber. Comme le père Clouïs n'était qu'un personnage fort secondaire, une espèce de comparse dans le drame qui se jouait, Pitou n'attacha à lui qu'une attention médiocre, et l'ayant, pour l'acquit de sa conscience, suivi du regard jusqu'au moment où il disparut à l'angle du mur, il ramena ses yeux sur le centre du bâtiment, c'est-à-dire là où s'ouvraient la porte cochère et les fenêtres. Au bout d'un instant, une des fenêtres s'éclaira : c'était celle de la chambre de Billot. De l'endroit où était Pitou, le regard plongeait parfaitement dans la chambre ; Pitou put donc voir Billot, rentré chez lui, charger son fusil avec toutes les précautions recommandées par le père Clouïs. Pendant ce temps, la nuit achevait de tomber. Billot, son fusil une fois chargé, éteignit sa lumière, et tira les deux volets de sa fenêtre, mais de façon à les garder entre-bâillés, pour que, sans doute, son regard pût observer les alentours par cet entre-bâillement. De la fenêtre de Billot, située au premier, nous croyons l'avoir déjà dit, on ne voyait pas, à cause d'un coude formé par les murs de la ferme ; mais on découvrait entièrement le chemin de Bourson- nes, et tout le cercle de la forêt qui s'arrondit de la montagne de la Ferté-Miion à ce que l'on appelle le taillis d'Ivors. Tout en ne voyant pas la fenêtre de Catherine, LA COMTESSE DE CHARNY 337 en supposant que Catherine sortît par cette fenêtre, et essayât de gagner le bois, Billot pouvait donc l'apercevoir du moment où elle entrerait dans le rayon embrassé par son regard ; seulement, comme la nuit allait de plus en plus s'épaississant, Billot verrait une femme, pourrait se douter que cette femme est Catherine, mais ne pourrait pas la recon- naître d'une manière certaine pour être Catherine. Nous faisons d'avance toutes ces remarques, parce que c'étaient celles que se faisait Pitou. Pitou ne doutait point que, la nuit tout à fait venue, Catherine ne tentât une sortie afin de préve- nir Isidore. Sans perdre entièrement de vue la fenêtre de Billot, ce fut donc sur celle de Catherine que ses yeux se fixèrent plus particulièrement. Pitou ne se trompait pas. Lorsque la nuit eut atteint un degré d'obscurité qui parut suffisant à la jeune fille, Pitou, pour lequel, nous l'avons dit, il n'y avait pas d'obscurité, vit s'ouvrir lentement le volet de Catherine ; puis celle-ci enjamber l'ap- pui de la fenêtre, repousser le volet, et se glisser tout le long de la muraille. Il n'y avait pas de danger pour la jeune fille d'être vue tant qu'elle suivrait cette ligne ; et, en suppo- sant qu'elle eût eu affaire à ViUers-Cotterets, elle eût pu y arriver inaperçue ; mais si, au contraire, elle avait affaire du côté de Boursonnes, il lui fal- lait absolument entrer dans le rayon que le regard embrassait de la fenêtre de son père. Arrivée au bout du mur, elle hésita pendant quel- ques secondes, de sorte que Pitou eut un instant l'espérance que c'était à Villers-Cotterets, et non à Boursonnes, qu'elle aUait ; mais, tout à coup, 338 LA COMTESSE DE CHARNY cette hésitation cessa, et, se courbant pour se dérober autant qu'elle pouvait aux yeux, elle tra- versa le chemin, et se jeta dans une petite sente, rejoignant la forêt par une courbe qui se continuait sous bois, et allait tomber, à un quart de lieue à peu près, dans le chemin de Boursonnes. Cette sente aboutissait à un petit carrefour ap- pelé le carrefour de Bourg-Fontaine. Une fois Catherine dans la sente, le chemin qu'elle allait suivre et l'intention qui la conduisait étaient si clairs pour Pitou, qu'il ne s'occupa plus d'elle, mais seulement de ces volets entr'ouverts par les- quels, comme à travers la meurtrière d'une cita- delle, le regard plongeait d'une extrémité à l'autre du bois. Tout ce rayon embrassé par le regard de Billot était, à part un berger dressant son parc, parfaite- ment solitaire. Il en résulta que, dès que Catherine entra dans ce rayon, quoique son mantelet noir la rendît à peu près invisible, elle ne put, cependant, échapper au regard perçant du fermier. Pitou vit les volets s'entre-bâiller, la tête de Billot passer par l'entre-bâillement, et demeurer un instant fixe et immobile, comme s'il eût douté dans ces ténèbres du témoignage de ses yeux ; mais les chiens du berger ayant couru dans la direc- tion de cette ombre, et, après avoir donné quelques coups de gueule, étant revenus vers leur maître, Billot ne douta plus que cette ombre ne fût Ca- therine. Les chiens, en s'approchant d'elle, 'avaient recon- nue et avaient cessé d'aboyer en la reconnaissant. Il va sans dire que tout cela se traduisait pour LA COMTESSE DE CHARNY 339 Pitou aussi clairement que s'il eût été d'avance au courant des divers incidents de ce drame. Il s'attendait donc à voir refermer les volets de la chambre de Billot, et à voir s'ouvrir la porte cochère. En effet, au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit, et, comme Catherine atteignait la lisière du bois. Billot, son fusil sur l'épaule, franchissait le seuil de la porte, et s'avançait à grands pas vers la forêt, suivant ce chemin de Boursonnes où devait aboutir, après un demi-quart de lieue, la sente suivie par Catherine. Il n'y avait pas un instant à perdre pour que, dans dix minutes, la jeune fille ne se trouvât point en face de son père ! Ce fut ce que comprit Pitou. Il se releva, bondit à travers les taillis comme un che\Teuil effarouché, et, coupant diagonalement la forêt dans le sens inverse de sa première course, il se trouva au bord du sentier au moment où l'on entendait déjà les pas pressés et la respiration hale- tante de la jeune fille. Pitou s'arrêta caché derrière le tronc d'un chêne. Au bout de dix secondes, Catherine passait à deux pas de ce chêne. Pitou se démasqua, barra le chemin à la jeune fille, et se nomma du même coup. Il avait jugé nécessaire cette unité d'une triple action pour ne pas trop épouvanter Catherine. En effet, elle ne jeta qu'un faible cri, et, s'arrê- tant toute tremblante, moins de l'émotion présente que de l'émotion passée : — Vous, monsieur Pitou, ici!... Que me voulez- vous ? dit-elle. 340 LA COMTESSE DE CHARNY — Pas un pas de plus, au nom du ciel, mademoi- selle ! dit Pitou en joignant les mains. — Et pourquoi cela ? — Parce que votre père sait que vous êtes sortie ; parce qu'il suit la route de Boursonnes avec son fusil ; parce qu'il vous attend au carrefour de Bourg- Fontaine ! — Mais lui, lui !... dit Catherine presque égarée ; il ne sera donc pas prévenu ?... Et elle fit un mouvement pour continuer son chemin. — Le sera-t-il davantage, dit Pitou, lorsque votre père vous aura barré la route ? — Que faire ? — Revenez, mademoiselle Catherine, rentrez dans votre chambre ; je me mettrai en embuscade aux environs de votre fenêtre, et, lorsque je verrai M. Isidore, je le préviendrai. — Vous ferez cela, cher monsieur Pitou ? — Pour vous, je ferai tout, mademoiselle Cathe- rine ! Ah ! c'est que je vous aime bien, moi, allez ! Catherine lui serra les mains. Puis, au bout d'une seconde de réflexion : — Oui, vous avez raison, dit-elle, ramenez-moi. Et, comme les jambes commençaient à lui man- quer, elle passa son bras sous celui de Pitou, qui lui fit reprendre — lui marchant, elle courant, — le chemin de la ferme. Dix minutes après, Catherine rentrait chez elle sans avoir été vue, et refermait sa fenêtre derrière elle, tandis que Pitou lui montrait le groupe de saules dans lequel il allait veiller et attendre. XXIX l'affût au loup Le groupe de saules, placé sur une petite hauteur, à vingt ou vingt-cinq pas de la fenêtre de Cathe- rine, dominait une espèce de fossé où passait, en- caissé à la profondeur de sept ou huit pieds, un filet d'eau courante. Ce ruisseau, qui tournait comme le chemin, était ombragé de place en place de saules pareils à ceux qui formaient le groupe dont nous avons parlé, c'est-à-dire d'arbres semblables, la nuit surtout, à ces nains qui portent sur un petit corps une grosse tête ébouriffée. C'était dans le dernier de ces arbres creusés par le temps que Pitou apportait, tous les matins, les lettres de Catherine, et que Catherine allait les prendre, quand elle avait vu son père s'éloigner et disparaître dans une direction opposée. Au reste, Pitou de son côté, et Catherine du sien, avaient toujours usé de tant de précaution, que ce n'était point par là que la mèche avait été éven- tée ; c'était par un pur hasard qui avait le matin même placé le berger de la ferme sur le chemin d'Isidore ; le berger avait annoncé comme une nouvelle sans importance le retour du vicomte ; 341 342 LA COMTESSE DE CHARNY ce retour caché, qui avait eu lieu à cinq heures du matin, avait paru plus que suspect à Billot. De- puis son retour de Paris, depuis la maladie de Catherine, depuis la recommandation que lui avait faite le docteur Raynal de ne pas entrer dans la chambre de la malade, tant qu'elle aurait le délire, il avait été convaincu que le vicomte de Charny était l'amant de sa fille, et, comme il ne vo^^ait au bout de cette liaison que le déshonneur, puisque M. le vicomte de Charny n'épouserait point Cathe- rine, il avait résolu d'ôter à ce déshonneur ce qu'il avait de honteux en le faisant sanglant. De là tous ces détails que nous avons racontés, et qui, insignifiants aux regards non prévenus, avaient pris une si terrible importance aux yeux de Catherine, et, après l'explication donnée par Catherine, aux yeux de Pitou. On a vu que Catherine, tout en devinant le projet de son père, n'avait tenté de s'y opposer qu'en pré- venant Isidore, démarche dans laquelle heureuse- ment Pitou l'avait arrêtée, puisque, au lieu d'Isi- dore, c'eût été son père qu'elle eût rencontré sur le chemin. Elle connaissait trop le caractère terrible du fermier, pour rien essayer à l'aide de prières et de supplications ; c'eût été hâter l'orage, voilà tout ; provoquer la foudre au lieu de la détourner. Empêcher un choc entre son amant et son père, c'était tout ce qu'elle ambitionnait. Oh ! comme elle eût ardemment désiré en ce moment que cette absence dont elle avait cru mourir se fût prolongée ! Comme elle eût béni la voix qui fiit venue lui dire : <( Il est parti ! » cette voix eût-elle ajouté : « Pour jamais ! » LA COMTESSE DE CHARNY 343 Pitou avait compris tout cela aussi bien que Catherine, voilà pourquoi il s'était offert à la jeune fille comme intermédiaire ; soit que le vicomte vînt à pied, soit qu'il vînt à cheval, il espérait l'en- tendre ou le voir à temps, s'élancer au-devant de lui, en deux mots le mettre au courant de la situa- tion, et le déterminer à fuir en lui promettant des nouvelles de Catherine pour le lendemain. Pitou se tenait donc collé à son saule comme s'il eût fait partie de la famille végétale au milieu de laquelle il se trouvait, appliquant tout ce que ses sens avaient d'habitude de la nuit, des plaines et des bois, pour distinguer une ombre ou percevoir un son. Tout à coup, il lui sembla entendre derrière lui, venant de la forêt, le bruit du pas heurté d'un homme qui marche dans les sillons ; comme ce pas lui parut trop lourd pour être celui du jeune et élégant vicomte, il tourna lentement et d'une façon presque insensible autour de son saule, et, à trente pas de lui, il aperçut le fermier, son fusil sur l'épaule. Il avait attendu, comme le prévoyait Pitou, au carrefour de Bourg-Fontaine ; mais, ne voyant déboucher personne par la sente, il avait cru s'être trompé, et il revenait se mettre à l'affût, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, en face de la fenêtre de Cathe- rine, convaincu que c'était par cette fenêtre que le vicomte de Chamy tenterait de s'introduire chez elle. Malheureusement, le hasard voulait qu'il eût choisi pour son embuscade le même groupe de saules où venait de se blottir Pitou. Pitou devina l'intention du fermier ; il n'y avait 344 LA COMTESSE DE CHARNY pas à lui disputer la place ; il se laissa couler le long du talus, et disparut dans le fossé, la tête cachée sous les racines saillantes du saule contre lequel Billot vint s'appuyer. Par bonheur, le vent soiifflait avec une certaine violence ; sans quoi, Billot eût certainement pu entendre les battements du cœur de Pitou. Mais, il faut le dire à l'honneur de l'admirable na- ture de notre héros, c'était moins son danger per- sonnel qui le préoccupait que le désespoir de man- quer malgré lui de parole à Catherine. Si M. de Chamy venait, et qu'il arrivât malheur à M. de Chamy, que penserait-elle de Pitou ? Qu'il l'avait trahie, peut-être. Pitou eût préféré la mort à cette idée, que Cathe- rine pouvait penser qu'il l'avait trahie. Mais il n'y avait rien à faire qu'à rester où il était, et surtout à y rester immobile : le moindre mouve- ment l'eût dénoncé. Un quart d'heure s'écoula, sans que rien vînt troubler le silence de la nuit ; Pitou conservait un dernier espoir : c'est que si, par bonheur, le vicomte venait tard. Billot s'impatienterait d'attendre, dou- terait de sa venue, et rentrerait chez lui. Mais, tout à coup, Pitou, qui par sa position avait l'oreille appuyée contre la terre, crut enten- dre le galop d'un cheval ; ce cheval, si c'en était un, devait venir par la petite sente qui aboutissait au bois. Bientôt il n'y eut plus de doute que ce ne fût un cheval ; il traversa le chemin à soixante pas à peu près du groupe de saules ; on entendit les pieds de l'animal retentir sur le cailloutis, et l'un de ses fers, ayant heurté un pavé, en tira quelques étincelles. LA COMTESSE DE CHARNY 345 Pitou vit le fennier s'incliner au-dessus de sa tête, pour tâcher de distinguer dans l'obscurité. Mais la nuit était si noire, que l'œil de Pitou lui-même, tout habile qu'il était à percer les ténè- bres, ne vit qu'une espèce d'ombre bondissant par- dessus le chemin, et disparaissant à l'angle de la muraille de la ferme. Pitou ne douta pas un instant que ce ne fût Isi- dore, mais il espéra que le vicomte avait, pour pénétrer dans la ferme, une autre entrée que celle de la fenêtre. Billot le craignit, car il murmura quelque chose comme un blasphème. Puis il se fit dix minutes d'un silence effrayant. Au bout de ces dix minutes, Pitou, grâce à l'acuité de sa vue, distingua une forme humaine à l'extrémité de la muraille. Le cavalier avait attaché son cheval à quelque arbre, et revenait à pied. La nuit était si obscure, que Pitou espéra que Billot ne verrait pas cette espèce d'ombre, ou la verrait trop tard. Il se trompait, Billot la vit, car Pitou entendit par deux fois, au-dessus de sa tête, le bruit sec que fait en s'armant le chien d'un fusil. L'homme qui se glissait contre la muraille en- tendit sans doute de son côté ce bruit auquel ne se trompe pas l'oreille d'un chasseur ; car il s'arrêta, essayant de percer l'obscurité du regard ; mais c'é- tait chose impossible. Pendant cette halte d'une seconde, Pitou vit au-dessus du fossé se lever le canon du fusil ; mais, sans doute, à cette distance le fermier n'était-il pas sûr de son coup, ou peut-être cjraignit-il de com- 346 LA COMTESSE DE CHARNY mettre quelque erreur, car le canon qui s'était levé avec rapidité s'abaissa lentement. L'ombre reprit son mouvement, et continua de se glisser contre la muraille. Elle s'approchait visiblement de la fenêtre de Catherine. Cette fois, c'était Pitou qui entendait battre le cœur de Billot. Pitou se demandait ce qu'il pouvait faire, par quel cri il pouvait avertir le malheureux jeune homme, par quel moyen il pouvait le sauver. Mais rien ne se présentait à son esprit, et de déses- poir il s'enfonçait les mains dans les cheveux. Il vit se lever le canon du fusil une seconde fois ; mais, une seconde fois, le canon s'abaissa. La victime était encore trop éloignée. Il s'écoula une demi-minute, à peu près, pendant laquelle le jeune homme fit les vingt pas qui le séparaient encore de la fenêtre. Arrivé à la fenêtre, il frappa doucement trois coups à intervalles égaux. Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était bien un amant, et cet amant venait bien pour Cathe- rine. Aussi, une troisième fois, le canon du fusil se leva, tandis que, de son côté, Catherine, reconnais- sant le signal habituel, entr'ouvrait sa fenêtre. Pitou, haletant, sentit en quelque sorte se dé- tendre le ressort du fusil ; le bruit de la pierre contre la batterie se fit entendre, une lueur pareille à celle d'un éclair illumina le chemin, mais aucune explo- sion ne suivit cette lueur. L'amorce seule avait brûlé. Le jeune gentilhomme vit le danger qu'il venait LA COMTESSE DE CHARNY 347 de courir ; il fit un mouvement pour marcher droit sur le feu ; mais Catherine étendit le bras, et, l'at- tirant à elle : — Malheureux ! dit-elle à voix basse, c'est mon père !... Il sait tout !... Viens !... Et, avec une force surhumaine, elle l'aida à fran- chir la fenêtre, dont elle tira le volet derrière lui. Il restait au fermier un second coup à tirer ; mais les deux jeunes gens étaient tellement enlacés l'un à l'autre, que sans doute, en tirant sur Isidore, il craignit de tuer sa fille. — Oh ! murmura-t-il, il faudra bien qu'il sorte, et, en sortant, je ne le manquerai pas. En même temps, avec l'épinglette de sa pou- drière, il débouchait la lumière du fusil, et amorçait de nouveau, pour que ne se renouvelât point l'es- pèce de miracle auquel Isidore devait la vie. Pendant cinq minutes, tout bruit resta suspendu, même celui de la respiration de Pitou et du fermier, même celui du battement de leurs cœurs. Tout à coup, au milieu du silence, les aboiements des chiens à l'attache retentirent dans la cour de la ferme. Billot frappa du pied, écouta un instant encore, et, frappant du pied de nouveau : — Ah ! dit-il, elle le fait fuir par le verger, c'est contre lui que les chiens aboient. Et, bondissant par-dessus la tête de Pitou, il retomba de l'autre côté du fossé, et, malgré la nuit, grâce à la connaissance qu'il avait des localités, il disparut avec la rapidité de l'éclair à l'angle de la muraille. Il espérait arriver de l'autre côté de la ferme en même temps qu'Isidore. 348 LA COMTESSE DE CHARNY Pitou comprit la manœuvre ; avec l'intelligence de l'homme de la nature, il s'élança à son tour hors du fossé, traversa le chemin en ligne directe, alla droit à la fenêtre de Catherine, tira à lui le contre- vent qui s'ouvrit, entra dans la chambre vide, ga- gna la cuisine éclairée par une lampe, se jeta dans la cour, s'engagea dans le passage qui conduisait au verger, et, arrivé là, grâce à cette faculté qu'il avait de distinguer dans les ténèbres, il vit deux ombres, l'une qui enjambait la muraille, et l'autre qui, au pied de cette muraille, se tenait debout et les bras tendus. Mais, avant de s'élancer de l'autre côté du mur, le jeune homme se retourna une dernière fois. — Au revoir, Catherine, dit-il ; n'oublie pas que tu es à moi. — Oh ! oui, oui, répondit la jeune fille ; mais pars, pars ! — Oui, partez, partez, monsieur Isidore ! cria Pitou ; partez ! On entendit le bruit que fit le jeune homme en tombant à terre, puis le hennissement de son cheval, qui le reconnut ; puis les élans rapides de l'animal, poussé sans doute par l'éperon ; puis un premier coup de feu, puis un second. Au premier, Catherine jeta un cri, et fit un mouvement comme pour s'élancer au secours d'Isi- dore ; au second, elle poussa un soupir, et, la force lui manquant, elle tomba dans les bras de Pitou. Celui-ci, le cou tendu, prêta l'oreille pour savoir si le cheval continuait sa course avec la même rapidité qu'avant les coups de feu, et, ayant en- tendu le galop de l'animal qui s'éloignait sans se ralentir : LA COMTESSE DE CHARNY 349 — Bon ! dit -il sentencieusement, il y a de l'es- poir ; on ne vise pas aussi bien la nuit que le jour, et la main n'est pas aussi sûre quand on tire sur un homme que quand on tire sur un loup ou sur un sanglier. Et, soulevant Catherine, il voulut l'emporter dans ses bras. Mais celle-ci, par un puissant effort de volonté, rappelant toutes ses forces, se laissa glisser à terre, et, arrêtant Pitou par le bras : — Où me mènes-tu ? demanda-t-elle. — Mais, mademoiselle, dit Pitou tout étonné, je vous reconduis à votre chambre. — Pitou, fit Catherine, as-tu un endroit où me cacher ? — Oh ! quant à cela, oui, mademoiselle, dit Pitou, et, si je n'en ai pas, j'en trouverai. — Alors, dit Catherine, emmène-moi. — Mais la ferme ?... — Dans cinq minutes, je l'espère, j'en serai sortie pour n'y plus rentrer. — Mais votre père ?... — Tout est rompu entre moi et l'homme qui a voulu tuer mon amant. — Mais, cependant, mademoiselle, hasarda Pitou. — Ah ! tu refuses de m 'accompagner, Pitou ? demanda Catherine en abandonnant le bras du jeune homme. — Non, mademoiselle Catherine, Dieu m'en garde! — Eh bien, alors, suis-moi. Et Catherine, marchant la première, passa du verger dans le potager. A l'extrémité du potager était une petite porte donnant sur la plaine de Noue. 350 LA COMTESSE DE CHARNY Catherine l'ouvrit sans hésitation, prit la clef, re- ferma la porte à double tour derrière elle et Pitou, et jeta la clef dans un puits adossé à la muraille. Puis, d'un pas ferme, à travers terres, elle s'éloi- gna appuyée au bras de Pitou, et tous deux dis- parurent bientôt dans la vallée qui s'étend du village de Pisseleu à la ferme de Noue. Nul ne les vit partir, et Dieu seul sut où Cathe- rine trouva le refuge que lui avait promis Pitou. XXX où l'orage a passé Il en est des orages humains comme des ouragans célestes ; le ciel se couvre, l'éclair luit, le tonnerre gronde, la terre semble vacillante sur son axe ; il y a un moment de paroxysme terrible où l'on croit à l'anéantissement des hommes et des choses, où chacun tremble, frémit, lève les mains au Sei- gneur comme vers la seule bonté, comme vers l'unique miséricorde. Puis, peu à peu le calme se fait, la nuit se dissipe, le jour revient, le soleil re- naît, les fleurs se rouvrent, les arbres se redressent, les hommes vont à leurs affaires, à leurs plaisirs, à leurs amours ; la vie rit et chante sur le bord des chemins et au seuil des portes, et on ne s'inquiète pas du désert partiel qui s'est fait là où le tonnerre est tombé. Il en fut de même pour la ferme : toute la nuit, il y eut sans doute un orage terrible dans le cœur de cet homme qui avait résolu et mis à exécution son projet de vengeance. Quand il s'aperçut de la fuite de sa fille, quand il chercha en vain dans l'om- bre la trace de ses pas, lorsqu'il l'appela d'abord avec la voix de la colère, puis avec celle de la sup- phcation, puis avec celle du désespoir, et qu'à au- ssi 352 LA COMTESSE DE CHARNY cuiie de ces voix elle ne répondit, il se brisa certai- nement quelque chose de vital dans cette puissante organisation : mais, enfin, quand à cet orage de cris et de menaces, qui avait eu son éclair et sa foudre comme un orage céleste, eut succédé le silence de l'épuisement ; quand les chiens, n'ayant plus de cause de trouble, eurent cessé de hurler ; quand une pluie mêlée de grêle eut effacé une trace de sang qui, pareille à une ceinture à moitié dénouée, entourait tout un côté de la ferme ; quand le temps, cet insensible et muet témoin de tout ce qui s'accomplit ici-bas, eut secoué dans l'air sur les ailes frissonnantes du bronze les dernières heures de la nuit, les choses reprirent leur cours habi- tuel : la porte cochère cria sur ses gonds rouilles ; les journaliers en sortirent, les uns pour aller à la semence, les autres pour aller à la herse, les autres pour aUer à la charrue ; puis Billot parut à son tour, croisant la plaine dans tous les sens ; puis, enfin, le jour vint, le reste du village s'éveilla, et quelques-uns qui avaient moins bien dormi que les autres dirent d'un air moitié curieux et moitié insouciant : — Les chiens du père Billot ont rudement hurlé cette nuit, et l'on a entendu deux coups de fusil derrière la ferme... Ce fut tout. Ah ! si, nous nous trompons. Lorsque le père Billot rentra, comme d'habi- tude, à neuf heures pour déjeuner, sa femme lui demanda : — Dis donc, notre homme, où est Catherine ? Sais-tu?... — Catherine?... répondit le fermier avec un LA COMTESSE DE CHARNY 353 effort. L'air de la ferme lui était mauvais, et elle est partie pour aller en Sologne chez sa tante... — Ah !... fit la mère Billot. Et y restera-t-elle longtemps, chez sa tante ? — Tant qu'elle n'ira pas mieux, répondit le fermier. La mère Billot poussa un soupir, et éloigna d'elle sa tasse de café au lait. Le fermier, de son côté, voulut faire un effort pour manger ; mais, à la troisième bouchée, comme si la nourriture l'étouffait, il prit la bouteille de bourgogne par le goulot, la vida d'un trait ; puis, d'une voix rauque : — On n'a pas dessellé mon cheval, j'espère?... demanda-t-il. — Non, monsieur Billot, répondit la voix ti- mide d'un enfant qui venait, la main tendue, cher- cher son déjeuner tous les matins à la ferme. — Bien 1 Et le fermier, écartant brusquement le pauvre petit, monta sur son cheval et le poussa dans les champs, tandis que sa femme, en essuyant deux larmes, allait sous le manteau de la cheminée re- prendre sa place habituelle. Et, moins cet oiseau chanteur, moins cette fleur riante qui, sous les traits d'une jeune fille, égayé et embaume les vieilles murailles, la ferme se re- trouva aller dès le lendemain comme elle avait été la veille. De son côté, Pitou vit se lever le jour dans sa maison d'Haramont, et ceux qui entrèrent chez lui à six heures du matin le trouvèrent éclairé par une chandelle qui paraissait brûler depuis long- temps, si l'on devait en croire sa mèche élancée, II. 12 354 LA COMTESSE DE CHARNY et mettant au net, pour l'envoyer à Gilbert, avec toutes les pièces à l'appui, un compte de l'emploi qui avait été fait des vingt-cinq louis que le docteur avait donnés pour l'habillement et l'équipement de la garde nationale d'Haramont. Il est vrai qu'un bûcheron dit l'avoir vu, vers minuit, portant entre ses bras quelque chose de lourd et qui avait l'air d'une femme, et descendant les rampes qui conduisaient à l'ermitage du père Clouïs. Mais ce n'était guère probable, attendu que le père Lajeunesse prétendit l'avoir vu courant à toutes jambes, vers une heure du matin, sur la route de Boursonnes, tandis que Maniquet, qui demeurait tout au bout du village du côté de Longpré, pré- tendit qu'à deux heures ou deux heures et demie, n l'avait vu passer devant sa porte et lui avait crié : « Bonsoir, Pitou ! » politesse à laquelle Pitou aurait répondu en criant de son côté : « Bonsoir, Mani- quet ! » Il n'y avait donc point à douter que Maniquet n'eût vu Pitou à deux heures ou deux heures et demie. Mais, pour que le bûcheron eût vu Pitou aux environs de la pierre Clouïse, portant entre ses bras, et à minuit, quelque chose de lourd et ressem- blant à une femme ; pour que le père Lajeunesse eût vu Pitou courant à toutes jambes, vers une heure du matin, sur la route de Boursonnes ; pour que Maniquet eût dit bonsoir à Pitou, passant de- vant sa porte à deux heures ou deux heures et demie du matin, U eût fallu que Pitou, que nous avons perdu de vue avec Catherine, vers dix heures et demie ou onze heures du soir, dans les ravins qui séparent le village de Pisseleu de la ferme de Noue, LA COMTESSE DE CHARNY 355 eût été de là à la pierre Clouïse, c'est-à-dire eût fait une lieue et demie à peu près ; puis fût revenu de la pierre Clouïse à Boursonnes, c'est-à-dire eût fait deux autres lieues ; puis fût revenu de Bour- sonnes à la pierre Clouïse, puis, enfin, fut allé de la pierre Clouïse chez lui, ce qui supposerait que, pour mettre Catherine en sûreté d'abord, pour aller prendre des nouveUes du vicomte ensuite, et, après, donner des nouvelles du vicomte à Catherine, il aurait fait, entre onze heures du soir et deux heures et demie du matin, quelque chose comme huit ou neuf lieues. Or, la supposition ne serait pas admissible même pour un de ces coureurs princiers auxquels les gens du peuple prétendaient autrefois qu'on avait enlevé la rate ; mais ce tour de force n'eût, à tout prendre, que médiocrement étonné ceux qui avaient été une fois à même d'apprécier les facultés locomotives de Pitou. Néanmoins, comme Pitou ne dit à personne les secrets de cette nuit où il avait paru doué du don d'ubiquité, il en résulta qu'à part Désiré Maniquet, au bonsoir duquel il avait répondu, ni le bûcheron ni le père Lajeunesse n'eussent osé affirmer, sous la foi du serment, que c'était bien Pitou en per- sonne, et non une ombre, un spectre, un fantôme ayant pris la ressemblance de Pitou, qu'ils avaient vu dans les fonds de la pierre Clouïse et sur la route de Boursonnes. Tant il y a qu'à six heures du matin, le lende- main, comme Billot montait à cheval pour visiter ses champs, Pitou était vu relevant, sans apparence de fatigue ni d'inquiétude, les comptes du tailleur Dulauroy, auxquels il adjoignait, comme pièces pro- bantes, les reçus de ses trente-trois hommes. 356 LA COMTESSE DE CHARNY Il y avait encore une autre personne de notre con- naissance qui avait assez mal dormi cette nuit-là. C'était le docteur Raynal. A une heure du matin, il avait été réveillé par le laquais du vicomte de Chamy, qui tirait sa sonnette à toute volée. Il avait été ouvrir lui-même, comme c'était l'ha- bitude quand retentissait la sonnette de nuit. Le laquais du vicomte le venait chercher pour un accident grave arrivé à son maître. Il tenait en main un second cheval tout sellé, afin que le docteur Raynal ne fût point retardé un seul instant. Le docteur s'habilla en un tour de main, enfour- cha le cheval et partit au galop, précédé du laquais marchant devant lui comme un courrier. Quel était l'accident ? Il le saurait en arrivant au château. Seulement, il était invité à prendre ses instruments de chirurgie. L'accident était une blessure au flanc gauche et une égratignure à l'épaule droite, faites par deux balles qui paraissaient du même calibre, c'est- à-dire du calibre vingt-quatre. Mais de détails sur l'événement, le vicomte n'en voulut donner aucun. L'une des deux blessures, celle du flanc, était sérieuse, mais cependant ne présentait nul danger ; la balle avait traversé les chairs sans attaquer d'organe important. Quant à l'autre blessure, ce n'était point la peine de s'en occuper. Le pansement fait, le jeune homme donna vingt- cinq louis au docteur pour qu'il gardât le silence. — Si vous voulez que je garde le silence, il faut LA COMTESSE DE CHARNY 357 me payer ma visite au prix ordinaire, répondit le brave docteur, c'est-à-dire une pistole. Et, prenant un louis, il rendit sur ce louis qua- torze livres au vicomte, lequel insista inutilement pour lui faire accepter davantage. Il n'y eut pas moyen. Seulement, le docteur Raynal annonça qu'il croyait trois visites nécessaires, et qu'en consé- quence il reviendrait le surlendemain et le surlen- demain de ce surlendemain. A sa seconde visite, le docteur trouva son malade debout : à l'aide d'une ceinture qui maintenait l'appareil contre la blessure, il avait pu, dès le lendemain, monter à cheval, comme si rien ne lui fût arrivé ; de sorte que tout le monde, excepté son laquais de confiance, ignorait l'accident. A la troisième visite, le docteur Raynal trouva son malade parti. Ce qui fait que, pour cette visite sans résultat, il ne voulut accepter qu'une demi- pistole. Le docteur Raynal était un de ces rares méde- cins qui sont dignes d'avoir dans leur salon la fameuse gravure représentant Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxès. XXXI LA GRANDE TRAHISON DE M. MIRABEAU On se rappelle les dernières paroles de Mirabeau à la reine, au moment où, le quittant à Saint-Cloud, elle lui donna sa main à baiser : — Par ce baiser, madame, la monarchie est sauvée ! Cette promesse, faite par Prométhée à Junon près d'être détrônée, il s'agissait de la réaliser. Mirabeau avait commencé la lutte, confiant dans sa force, ne songeant pas qu'après tant d'impru- dences et trois complots avortés, on le conviait à une lutte impossible. Peut-être Mirabeau — et c'eût été plus prudent — eût-il combattu pendant quelque temps encore sous l'abri du masque ; mais, le surlendemain du jour où il avait été reçu par la reine, en se rendant à l'Assemblée, il vit des groupes et entendit des cris. Il s'approcha de ces groupes, et s'informa de la cause de ces cris. On se passait de petites brochures. Puis, de temps en temps, une voix criait : — La Grande trahison de M. de Mirabeau ! la Grande trahison de M. de Mirabeau ! 358 LA COMTESSE DE CHARNY 359 — Ah ! ah ! dit -il en tirant de sa poche une pièce de monnaie, il me semble que cela me regarde !... Mon ami, continua-t-il en s'adressant au colporteur qui distribuait la brochure, et qui en avait plusieurs milliers dans des paniers qu'un âne portait tran- quillement là où il lui plaisait de transporter sa boutique, — combien la Grande trahison de M. de Mirabeau ? Le colporteur regarda Mirabeau en face. — Monsieur le comte, dit-il, je la donne pour rien. Puis, plus bas, il ajouta : — Et la brochure est tirée à cent mille ! Mirabeau s'éloigna pensif. Cette brochure qu'on donnait pour rien ! Ce colporteur qui le connaissait !... Mais sans doute la brochure était-elle une de ces publications stupides ou haineuses comme il en paraissait par milliers à cette époque. L'excès de la haine ou l'excès de l'ineptie lui ôtait tout son danger, lui enlevait toute sa valeur. Mirabeau jeta les yeux sur la première page, et pâlit. La première page contenait la nomenclature des dettes de Mirabeau, et, chose étrange, cette nomenclature était exacte : Deux cent huit mille francs ! Au-dessous de cette nomenclature était la date du jour où cette somme avait été payée aux diffé- rents créanciers de Mirabeau par l'aumônier de la reine, M. de Fontanges. Puis venait le chiffre de la somme que la cour lui payait par mois : Six mille francs. 36o LA COMTESSE DE CHARNY Puis, enfin, le récit de son entrevue avec la reine. C'était à n'y rien comprendre ; le pamphlétaire anonyme ne s'était pas trompé d'un chiffre, on pouvait presque dire qu'il ne s'était pas trompé d'un mot. Quel ennemi terrible, mystérieux, plein de se- crets inouïs, le poursuivait ainsi, ou plutôt pour- suivait en lui la monarchie ? Ce colporteur qui lui avait parlé, qui l'avait reconnu, qui l'avait appelé monsieur le comte, il semblait à Mirabeau que sa figure ne lui était pas étrangère. Il revint sur ses pas. L'âne était toujours là avec ses paniers aux trois quarts vides ; mais le premier colporteur avait disparu, un autre avait pris sa place. Celui-là était tout à fait inconnu à Mirabeau. Il n'en poursuivait pas sa distribution avec moins d'acharnement. Le hasard fit qu'au moment de cette distribu- tion, le docteur Gilbert, qui assistait presque tous les jours aux débats de l'Assemblée, surtout lorsque ces débats avaient quelque importance, passa sur la place où stationnait le colporteur. Peut-être n'allait-il point, préoccupé et rêveur, s'arrêter à ce bruit et à ces groupes ; mais, avec son audace habituelle, Mirabeau alla droit à lui, le prit par le bras, et le conduisit en face du distri- buteur de brochures. Celui-ci fit pour Gilbert ce qu'il faisait pour les autres, c'est-à-dire qu'il étendit le bras vers lui en disant : — Citoyen, la Grande trahison de M. de Mira- beau ! LA COMTESSE DE CHARNY 361 Mais, à la vue de Gilbert, sa langue et son bras s'arrêtèrent comme paralysés. Gilbert le regarda à son tour, laissa tomber avec dégoût la brochure, et s'éloigna en disant : — Vilain métier que celui que vous faites là, monsieur Beausire ! Et, prenant le bras de Mirabeau, il continua sa route vers l'Assemblée, qui avait quitté l'arche- vêché pour le Manège. — Connaissez-vous donc cet homme ? demanda Mirabeau à Gilbert. — Je le connais comme on connaît ces gens-là, dit Gilbert ; c'est un ancien exempt, un joueur, un escroc ; il s'est fait calomniateur, ne sachant plus que faire. — Ah ! murmura Mirabeau en mettant la main sur la place où avait été son cœur, et où il n'y avait plus qu'un portefeuille contenant l'argent du châ- teau, s'il calomniait... Et, sombre, le grand orateur continua son che- min. — Comment, dit Gilbert, seriez- vous si peu philosophe que de vous laisser abattre pour une pareille attaque ? — Moi ? s'écria Mirabeau. Ah ! docteur, vous ne me connaissez pas... Ah ! ils disent que je suis vendu, quand ils devraient simplement dire que je suis psLyé ! Eh bien, demain, j'achète un hôtel; demain, je prends voiture, chevaux, domestiques ; demain, j'ai un cuisinier, et je tiens table ouverte. Abattu, moi ? Et que m'importent la popularité d'hier et l'impopularité d'aujourd'hui ? est-ce que je n'ai pas l'avenir?... Non, docteur, ce qui m'abat, c'est une promesse donnée que je ne pourrai pro- 362 LA COMTESSE DE CHARNY bablement pas tenir ; ce sont les fautes, je dirai mieux, les trahisons de la cour à mon égard. J'ai vu la reine, n'est-ce pas ? elle paxaissait pleine de confiance en moi ; un instant j'ai rêvé, — rêve insensé avec une pareille femme, — un instant j'ai rêvé, non pas d'être le ministre d'un roi, comme Richelieu, mais le ministre, disons mieux, — et la politique du monde ne s'en fût pas plus mal trouvée, — l'amant d'une reine, comme Mazarin. Eh bien, que faisait-elle ? Le même jour, en me quittant, j'en ai la preuve, elle écrivait à son agent en Allemagne, à M. Flachslauden : « Dites à mon frère Léopold que je suis son conseil ; que je me sers de M. de Mirabeau, mais qu'il n'y a rien de sérieux dans mes rapports avec lui. » — Vous êtes sûr ? dit Gilbert. — Sûr, matériellement sûr... Ce n'est pas le tout : aujourd'hui, vous savez de quoi il va être question à l'Assemblée ? — Je sais qu'il va être question de guerre, mais je suis mal renseigné sur la cause de cette guerre. — Oh ! mon Dieu, dit Mirabeau, c'est bien simple : l'Europe entière scindée en deux parties, Autriche et Russie d'un côté, Angleterre et Prusse de l'autre, gravite vers une même haine, la haine de la Révo- lution. Pour la Russie et pour l'Autriche, la mani- festation n'est pas difficile, c'est celle de leur opinion propre ; mais, à la libérale Angleterre, à la philo- sophique Prusse, il faut du temps pour se décider, pour passer d'un pôle à l'autre, s'abjurer, se renier, avouer qu'elles sont — ce qu'elles sont en réalité — des ennemies de la liberté. L'Angleterre, pour sa part, a vu le Brabant tendre la main à la France ; cela a hâté sa décision. Notre révolution, mon cher LA COMTESSE DE CHARNY 363 docteur, est vivace, contagieuse ; c'est plus qu'une révolution nationale, c'est une révolution humaine. L'Irlandais Burke, un élève des jésuites de Saint- Omer, ennemi acharné de M. Pitt, vient de lancer contre la France un manifeste qui lui a été payé en bel et bon or, par M. Pitt. L'Angleterre ne fait pas la guerre à la France... non, elle n'ose pas en- core ; mais elle abandonne la Belgique à l'empe- reur Léopold, et elle va au bout du monde cher- cher querelle à notre alliée l'Espagne. Or, Louis XVI a fait savoir hier à l'Assemblée qu'il armait quatorze vaisseaux. Là-dessus, grande discussion aujourd'hui à l'Assemblée. A qui appartient l'ini- tiative de la guerre ? voilà la question. Le roi a déjà perdu l'intérieur, le roi a déjà perdu la justice ; s'il perd encore la guerre, que lui restera-t-il ? D'un autre côté, — abordons franchement ici, de vous à moi, mon cher docteur, le point qu'on n'ose pas aborder à la Chambre, — d'un autre côté, le roi est suspect ; la Révolution ne s'est faite jusqu'à présent, et j'y ai plus contribué que personne, je m'en vante ! la Révolution ne s'est faite qu'en bri- sant l'épée dans la main du roi. De tous les pou- voirs, le plus dangereux à lui laisser entre les mains, c'est assurément la guerre. Eh bien, moi, fidèle à la promesse faite, je vais demander qu'on lui laisse ce pouvoir, je vais risquer ma popularité, ma vie peut-être, en soutenant cette demande ; je vais faire adopter un décret qui rendra le roi victorieux, triomphant. Or, que fait le roi, à cette heure ? Il fait chercher par le garde des sceaux aux archives du parlement les vieilles formules de protestation contre les états généraux, sans doute pour rédiger une protestation secrète contre l'Assemblée. Ah ! 364 LA COMTESSE DE CHARNY voilà le malheur, mon cher Gilbert, on fait trop de choses secrètes, et pas assez de choses franches, publiques, à visage découvert, et voilà pourquoi je veux, moi, Mirabeau, entendez- vous ? voilà pour- quoi je veux qu'on sache que je suis au roi et à la reine, puisque j'y suis. Vous me disiez que cette infamie dirigée contre moi me troublait ; non pas, docteur, elle me sert : il me faut, à moi, ce qu'il faut aux orages pour éclater : des nuages sombres et des vents contraires. Venez, venez, docteur, et vous allez voir une belle séance, je vous en réponds ! Mirabeau ne mentait pas, et, dès son entrée au Manège, il eut à faire preuve de courage. Chacun lui criait au nez : « Trahison !» et l'un lui montrait une corde, l'autre un pistolet. Mirabeau haussa les épaules, et passa, comme Jean Bart, en écartant avec les coudes ceux qui se trouvaient sur son chemin. Les vociférations le suivirent jusque dans la salle, et semblèrent y éveiller des vociférations nouvelles. A peine parut-il, que cent voix s'écrièrent : — Ah ! le voilà, le traître ! l'orateur renégat ! l'homme vendu ! Bamave était à la tribune ; il parlait contre Mirabeau. Mirabeau le regarda fixement. — Eh bien, oui, dit Bamave, c'est toi qu'on ap- pelle traître, et c'est contre toi que je parle. — Alors, répondit Mirabeau, si c'est contre moi que tu parles, je puis aller faire un tour aux Tui- leries ; j'aurai le temps de revenir avant que tu aies fini. Et, effectivement, la tête haute, l'œil menaçant, il sortit au milieu des huées, des imprécations, des LA COMTESSE DE CHARNY 365 menaces ; gagna la terrasse des Feuillants, et des- cendit dans les Tuileries. Au tiers à peu près de la grande allée, une jeune femme tenant à la main une branche de verveine dont elle respirait le parfum réunissait un cercle autour d'elle. Une place était libre à sa gauche ; Mirabeau prit une chaise, et vint s'asseoir à côté d'elle. La moitié de ceux qui l'entouraient se levèrent et partirent. Mirabeau les regarda s'éloigner en souriant. La jeune femme lui tendit la main. — Ah ! baronne, dit-il, vous n'avez donc pas peur de gagner la peste ? — Mon cher comte, répondit la jeune femm.e, on assure que vous penchez de notre côté, je vous tire à nous. Mirabeau sourit, et causa trois quarts d'heure avec la jeune femme, qui n'était autre qu'Anne- Louise-Germaine Necker, baronne de Staël. Puis, au bout des trois quarts d'heure, tirant sa montre : — Ah ! dit-il, baronne, je vous demande pardon ! Barnave parlait contre moi ; il y avait une heure qu'il parlait quand je suis sorti de l'Assemblée ; il y a près de trois quarts d'heure que j'ai le bon- heur de causer avec vous : il y a donc tantôt deux heures que mon accusateur parle ; son discours doit tirer à sa fin, il faut que je lui réponde. — Allez, dit la baronne, répondez, et bon courage! — Donnez-moi cette branche de verveine, ba- ronne, dit Mirabeau, elle me servira de talisman. — La verveine, prenez-y garde, mon cher comte, est l'arbre des libations funèbres ! 366 LA COMTESSE DE CHARNY — Donnez toujours, il est bon d'être couronné comme un martyr quand on descend dans le cirque. — Le fait est, dit madame de Staël, qu'il est difficile d'être plus bête que l'Assemblée nationale d'hier. — Ah ! baronne, répondit Mirabeau, pourquoi dater ? Et, prenant de ses mains la branche de verveine, qu'elle lui offrait dans doute en récompense de ce mot, Mirabeau salua galamment, monta les esca- hers qui conduisaient à la terrasse des Feuillants et regagna l'Assemblée. Barnave descendait de la tribune au milieu des acclamations de toute la salle ; il venait de pro- noncer un de ces discours filaindreux qui vont bien à tous les partis. A peine vit-on Mirabeau à la tribune, qu'un ton- nerre de cris et d'imprécations éclata contre lui. Mais lui, levant sa main puissante, attendit, et, profitant d'un de ces intervalles de silence comme il y en a dans les orages et dans les émeutes : — Je savais bien, cria-t-il, qu'il n'y avait pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne ! Telle est la majesté du génie, que ce mot imposa silence aux plus acharnés. Du moment que Mirabeau avait conquis le si- lence, c'était victoire à demi gagnée. Il demanda que l'initiative de la guerre fût donnée au roi ; c'était demander trop, on refusa. Alors, la lutte s'établit sur les amendements ; la charge princi- pale avait été repoussée, il fallait reconquérir le terrain par des charges partielles : il remonta cinq fois à la tribune. Barnave avait parlé deux heures ; pendant trois LA COMTESSE DE CHARNY 367 heures, à plusieurs reprises, Mirabeau parla ; enfin, il obtint ceci : Que le roi avait le droit de faire les préparatifs, de diriger les forces comme il voulait, qu'il proposait la guerre à l'Assemblée, laquelle ne décidait rien qui ne fût sanctionné par le roi. Que n'eût-il pas obtenu, sans cette petite bro- chure distribuée gratis par ce colporteur inconnu d'abord, et ensuite par M. de Beausire, et qui, ainsi que nous l'avons dit, était intitulée : Grande trahi- son de M. de Mirabeau ? Au sortir de la séance, Mirabeau faillit être mis en pièces. En échange, Barnave fut porté en triomphe par le peuple. Pauvre Barnave, le jour n'est pas loin où tu entendras crier à ton tour : « Grande trahison de M. Barnave ! » XXXII l'élixir de vie Mirabeau sortit de l'Assemblée, l'œil fier et la tête haute. Tant qu'il se trouvait en face du danger, le rude athlète ne pensait qu'au danger et non à ses forces. Il en était de lui comme du maréchal de Saxe, à la bataille de Fontenoy ; exténué, malade, toute la journée il resta à cheval plus ferme que le plus vaillant gendarme de son armée ; mais, quand l'armée anglaise fut rompue, quand la dernière fumée du dernier coup de canon salua la fuite des Anglais, il se laissa glisser mourant sur ce champ de bataille qu'il venait de conquérir. Il en fut de même de Mirabeau. En rentrant chez lui, il se coucha à terre sur des coussins, au milieu des fleurs. Mirabeau avait deux passions, les femmes et les fleurs. Depuis le commencement de la session, d'ail- leurs, sa santé s'altérait visiblement ; quoique avec un tempérament vigoureux, il avait tant souffert, au physique et au moral, de ses persécutions et de ses emprisonnements, qu'il n'était jamais dans un état de santé parfaite. 368 LA COMTESSE DE CHARNY 369 Tant que l'homme est jeune, tous les organes soumis à sa volonté, prêts à obéir au premier com- mandement que leur communique le cerveau, agis- sent en quelque sorte simultanément et sans op- position aucune au désir qui les meut. Mais, au fur et à mesure que l'homme avance en âge, chaque organe, comme un domestique qui obéit encore, mais qu'un long service a gâté, chaque organe fait, si l'on peut dire, ses observations, et ce n'est plus sans fatigue et sans lutte qu'on parvient à en avoir raison. Mirabeau en était à cet âge de la vie ; pour que ses organes continuassent de le servir avec la promptitude à laquelle il était accoutumé, il lui fallait se fâcher, et la colère seule avait raison de ces serviteurs lassés et endoloris. Cette fois, il sentait en lui quelque chose de plus grave que d'habitude, et il ne résistait que faible- ment à son laquais, qui parlait d'aller chercher un médecin, lorsque le docteur Gilbert sonna et fut introduit près de lui. Mirabeau tendit la main au docteur, et l'attira sur les coussins où il était couché, au milieu des feuilles et des fleurs. — Eh bien, mon cher comte, lui dit Gilbert, je n'ai pas voulu rentrer chez moi sans vous féliciter. Vous m'aviez promis une victoire, vous avez rem- porté mieux que cela, vous avez remporté un triomphe. — Oui, mais vous le voyez, c'est un triomphe, c'est une victoire dans le genre de celle de Pyrrhus ; encore une victoire comme celle-là, docteur, et je suis perdu ! Gilbert regarda Mirabeau. 370 LA COMTESSE DE CHARNY — En effet, dit-il, vous êtes malade. Mirabeau haussa les épaules. — C'est-à-dire qu'au métier que je fais, un autre que moi serait déjà mort cent fois, dit-il ; j'ai deux secrétaires, ils sont tous les deux sur les dents, Pellinc surtout, qui est chargé de recopier les brouillons de mon infâme écriture, et duquel je ne puis me passer parce que lui seul peut me lire et me comprendre, Pellinc est au lit depuis trois jours. Docteur, indiquez-moi donc, je ne dirai pas quelque chose qui me fasse vivre, mais quelque chose qui me donne, de la force tant que je vivrai. — Que voulez- vous ! dit Gilbert, après avoir tâté le pouls du malade, il n'y a pas de conseils à donner à une organisation comme la vôtre. Conseil- lez donc le repos à un homme qui puise sa force surtout dans le mouvement, la tempérance à un génie qui grandit au milieu des excès ! Que je vous dise d'enlever de votre chambre ces fleurs et ces plantes qui dégagent de l'oxygène le jour et du carbone la nuit : vous vous êtes fait une nécessité des fleurs, et vous souffrirez plus de leur absence que vous ne souffrez de leur présence. Que je vous dise de traiter les femmes comme les fleurs, et de les éloigner, la nuit surtout : vous me répondrez que vous aimez mieux mourir... Vivez donc, mon cher comte, avec les conditions de votre vie ; seulement, ayez autour de vous des fleurs sans parfum, et, s'il est possible, des amours sans passion. — Oh ! sous ce dernier rapport, mon cher doc- teur, dit Mirabeau, vous êtes admirablement servi. Les amours à passion m'ont trop mal réussi pour LA COMTESSE DE CHARNY 371 que je recommence ; trois ans de prison, une con- damnation à mort, et le suicide de la femme que j'aimais se tuant pour un autre que moi, m'ont guéri de ces sortes d'amours. Un instant, J6 vous l'ai dit, j'avais rêvé quelque chose de grand ; j'avais rêvé l'alliance d'Elisabeth et de d'Essex, d'Anne d'Autriche et de Mazarin, de Catherine II et de Potemkin : mais c'était un rêve. Que voulez-vous ! je ne l'ai pas revue, cette femme pour laquelle je lutte, et je ne la reverrai probablement jamais... Tenez, Gilbert, il n'y a pas de plus grand supplice que de sentir que l'on porte en soi des projets im- menses, la prospérité d'un royaume, le triomphe de ses amis, l'anéantissement de ses ennemis, et que, par un caprice de la fatalité, tout cela vous échappe. Oh ! les folies de ma jeunesse, comme ils me les font expier, comme ils les expieront eux-mêmes ! Mais, enfin, pourquoi se défient-ils de moi ? A part deux ou trois occasions dans lesquelles ils m'ont poussé à bout, et où il a fallu que je frappasse, pour leur donner la mesure de mes coups, n'ai-je pas été complètement à eux, à eux depuis le commence- ment jusqu'à la fin ? n'ai-je pas été pour le veto absolu quand M. Necker se contentait, lui, du veto suspensif? n'ai-je pas été contre cette nuit du 4 août, à laquelle je n'ai point pris part, et qui a dé- pouillé la noblesse de ses privilèges? n'ai-je pas pro- testé contre la Déclaration des droits de l'homme, non point que je pensasse à en rien retrancher, mais parce que je croyais que le jour de leur proclamation n'était pas encore venu ? Aujourd'hui, aujourd'hui enfin, ne les ai-je pas servis au delà de ce qu'ils pouvaient espérer ? n'ai-je pas obtenu, aux dépens de mon honneur, de ma popularité, de ma vie, plus 372 LA COMTESSE DE CHARNY qu'un homme, fût-il ministre, fût-il prince, ne pou- vait obtenir pour eux ? Et quand je pense, — ré- fléchissez bien à ce que je vais vous dire, grand philosophe, car la chute de la monarchie est peut- être dans ce fait ; — et quand je pense que, moi qui dois regarder comme une grande faveur, si grande qu'elle ne m'a été accordée qu'une seule fois, de voir la reine ; quand je pense que, si mon père n'était pas mort la veille de la prise de la Bastille ; que, si la décence ne m'eût point empêché de me montrer le surlendemain de cette mort, le jour où La Fayette a été nommé général de la garde na- tionale, et Bailly maire de Paris, c'était moi qui étais nommé maire à la place de Bailly ! Oh ! alors les choses changeaient : le roi se trouvait immédia- tement dans la nécessité d'entrer en rapport avec moi ; je lui inspirais d'autres idées que celles qu'il a sur la direction à donner à une ville qui renferme la Révolution dans son sein ; je conquérais sa con- fiance ; je l'amenais, avant que le mal fût aussi profondément invétéré, à des mesures décisives de conservation ; au lieu que, simple député, homme suspect, jalousé, craint, haï, on m'a écarté du roi, calomnié près de la reine ! Croyez- vous une chose, docteur ? en m'apercevant à Saint-Cloud, elle a pâli. Eh ! c'est tout simple, ne lui a-t-on pas fait accroire que c'est moi qui ai fait les 5 et 6 octobre? Eh bien, pendant cette année, j'aurais fait tout ce que l'on m'a empêché de faire, tandis qu'aujourd'hui, ah ! aujourd'hui, pour la santé de la monarchie comme pour la mienne, j'ai bien peur qu'il ne soit trop tard. Et Mirabeau, avec une profonde impression de douleur répandue sur toute la physionomie, saisit LA COMTESSE DE CHARNY 373 à pleine main la chair de sa poitrine au-dessous de son estomac. — Vous souffrez, comte ? demanda Gilbert. — Comme un damné ! Il y a des jours où, ma parole d'honneur, ce qu'on fait pour mon moral avec la calomnie, je crois qu'on le fait au physique avec l'arsenic... Croyez- vous au poison des Borgia, à Vaqua tofana de Pérouse, et à la poudre de suc- cession de la Voisin, docteur ? demanda en sou- riant Mirabeau. — Non ; mais je crois à cette lame ardente qui brûle le fourreau, à cette lampe dont la flamme dilatée fait éclater le verre. Gilbert tira de sa poche un petit flacon de cristal, contenant deux fois plein un dé à coudre d'une liqueur verdâtre. — Tenez, comte, lui dit-il, nous allons faire un essai. — Lequel ? dit Mirabeau regardant le flacon avec curiosité. — Un de mes amis que je voudrais voir le vôtre et qui est fort instruit dans toutes les sciences naturelles et même, à ce qu'il prétend, dans les sciences occultes, m'a donné la recette de ce breu- vage comme un antidote souverain, comme une pa- nacée universelle, presque comme un élixir de vie. Souvent, quand j'ai été pris de ces sombres pensées qui conduisent nos voisins d'Angleterre à la mélan- colie, au spleen, et même à la mort, j'ai bu quelques gouttes de cette liqueur, et, je dois le dire, toujours l'effet en a été salutaire et prompt. Voulez- vous y goûter à votre tour ? — De votre main, cher docteur, je recevrais tout, même la ciguë, à plus forte raison l'élixir de vie. 374 LA COMTESSE DE CHARNY Y a-t-il une préparation, ou cela doit-il se boire pur Non, car cette liqueur possède en réalité une grande puissance. Dites à votre laquais de vous apporter quelques gouttes d'eau-de-vie ou d'esprit- de-vin dans une cuiller. — Diable ! de l'esprit-de-vin ou de l'eau-de-vie pour adoucir votre boisson ! Mais c'est donc du feu liquide. Je ne savais pas qu'un homme en eût bu depuis que Prométhée en avait versé à l'aïeul du genre humain ; seulement, je vous préviens que je doute que mon domestique trouve dans toute la maison six gouttes d'eau-de-vie ; je ne suis pas comme Pitt, et ce n'est point là que je vais chercher mon éloquence. Le laquais revint, cependant, quelques secondes après, avec une cuiller contenant les cinq ou six gouttes d'eau-de-vie demandées. Gilbert ajouta à cette eau-de-vie une quantité égale de la liqueur que renfermait le flacon ; à l'instant même les deux liqueuts combinées prirent la couleur de l'absinthe, et Mirabeau, saisissant la cuiller, avala ce qu'elle contenait. — Morbleu ! docteur, dit-il à Gilbert, vous avez bien fait de me prévenir que votre drogue était vigoureuse ; il me semble littéralement avoir avalé un éclair. Gilbert sourit et parut attendre avec confiance. Mirabeau demeura un instant comme consumé par ces quelques gouttes de flamme, la tête abaissée sur sa poitrine, la main appuyée sur son estomac : mais, tout à coup, relevant la tête : — Ah ! docteur, dit-il, c'est vraiment l'élixir de vie que vous m'avez fait boire là. LA COMTESSE DE CHARNY 375 Puis, se levant, la respiration bruyante, le front haut, et les bras étendus : — Croule maintenant la monarchie, dit-il, je me sens de force à la soutenir ! Gilbert sourit. — Vous vous sentez donc mieux ? demanda-t-il. — Docteur, dit Mirabeau, enseignez-moi où se vend ce breuvage, et, dusse- je payer chaque goutte d'un diamant égal en grosseur, dussé-je renoncer à tout autre luxe pour ce luxe de force et de vie, je vous réponds que, moi aussi, j'aurai cette flamme liquide, et qu'alors, alors, je me regarderai comme invincible. — Comte, dit Gilbert, faites-moi la promesse de ne prendre de ce breuvage que deux fois la semaine, de ne vous adresser qu'à moi pour renouveler votre provision, et ce flacon est à vous. — Donnez, dit Mirabeau, et je vous promets tout ce que vous voudrez. — Voilà, dit Gilbert ; mais, maintenant, ce n'est pas le tout ; vous allez avoir chevaux et voiture, m 'avez- vous dit ? — Oui. — Eh bien, vivez à la campagne ; ces fleurs, qui vicient l'air de votre chambre, épurent l'air d'im jardin ; la course que vous ferez tous les jours pour venir à Paris et pour retourner à la campagne vous sera une course salutaire ; choisissez, s'il est pos- sible, une résidence située sur une hauteur, dans un bois ou près d'une rivière, Bellevue, Saint-Ger- main ou Argenteuil. — Argenteuil ! reprit Mirabeau ; justement, j'ai envoyé mon domestique y chercher une maison de campagne. Teisch, ne m'avez-vous pas dit que 376 LA COMTESSE DE CHARNY vous aviez trouvé là-bas quelque chose qui me convenait ? — Oui, monsieur le comte, répondit le domes- tique, qui avait assisté à la cure que venait d'opérer Gilbert ; oui, une maison charmante dont m'avait parlé un nommé Fritz, mon compatriote ; il l'avait habitée, à ce qu'il paraît, avec son maître, qui est un banquier étranger. Elle est vacante, et M. le comte peut la prendre quand il voudra. — Où est située cette maison ? — Hors d'Argenteuil ; on l'appelle le château du Marais. — Oh ! je connais cela, dit Mirabeau ; très bien, Teisch. Quand mon père me chassait de chez lui, avec sa malédiction et quelques coups de canne... Vous savez, docteur, que mon père habitait Argen- teuil ? — Oui. — Eh bien, dis-je, quand il me chassait de chez lui, il m'est arrivé souvent d'aller me promener à l'extérieur des murs de cette belle habitation, et de me dire, comme Horace, je crois, pardon si la citation est fausse : 0 rus, quando te aspiciani ? — Alors, mon cher comte, le moment est venu de réaliser votre rêve. Partez, visitez le château du Marais, transportez-y votre domicile... le plus tôt sera le mieux. Mirabeau réfléchit un instant, et, se tournant vers Gilbert : — Voyons, dit-il, cher docteur, il est de votre devoir de veiller sur le malade que vous venez de ressusciter ; il n'est que cinq heures du soir ; nous sommes dans les longs jours de l'année ; il fait beau ; montons en voiture, et allons à Argenteuil. LA COMTESSE DE CHARNY 377 — Soit, dit Gilbert, allons à Argenteuil. Quand on a entrepris la cure d'une santé aussi précieuse que la vôtre, mon cher comte, il faut tout étudier... Allons étudier votre future maison de campagne I FIN DU TOME DEUXIEME IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE PRINTEU IN GREAT BRITAIN H COLLECTION NELSON LISTE ALPHABÉTIQUE ABOUT, EDMOND. Le Nez d'un Notaire. Les Mariages de Paris. AERANTES, MADAME D'. Mémoires (2 vol.). ACHARD, AMÉDÉE. Belle- Rose. Récits d'un Soldat. ACKER, PAUL. Le Désir de vivre. ADAM, PAUL. Stéphanie. AICARD, JEAN. L'Illustre Maurin. Maurin des Maures. Notre-Dame-d' Amour. ANGELL, NORMAN. La Grande Illusion. AUGIER, EMILE. Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies. AVENEL, LE V'^ G. D'. Les Français de mon temps. BALZAC, HONORÉ DE. Eugénie Grandet. La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc. Les Chouans. Ursule Mirouèt. BARDOUX, A. La Comtesse Pauline de Beaumont. BARRÉS, MAURICE. Colette Baudoche. Le Roman de l'Énergie Nationale : * Les Déracinés. ** L'Appel au Soldat. *** Leurs Figures. BASHKIRTSEFF, MARIE. Journal. BAZIN, RENÉ. . De toute son Ame. Le Guide de l'Empereur. Madame Corentine. BENTLEY, E. C. L'ASaire Manderson. BERTRAND, LOUIS. L'Invasion. BORDEAUX, HENRY. La Croisée des Chemins. La Robe de Laine. L'Écran brisé. Les Roquevillard. Les Derniers Jours du Fort de Vaux. Les Captifs délivrés. BOURGET, PAUL. Le Disciple. Voyageuses. COLLECTION NELSON {suite) BOYLESVE, RENÉ. L'Enfant à la Balustrade. BRADA. Retour du Flot. BRUNETIÈRE,FERDINAND Honoré de Balzac. BUCHAN, JOHN. Le Prophète au Manteau Vert. Le Prêtre Jean. CAMPAN, MADAME. Mémoires sur la Vie de Marie- Antoinette. CARO, MADAME E. Amour de Jeune Fille. CHATEAUBRIAND. Mémoires d'Outre-tombe. CHERBULIEZ, VICTOR. L'Aventure de La' lis! as Bolski. Le Comte Kostia. Miss Rovel. CHILDERS, ERSKINE. L'Énigme des Sables. CLARETIE, JULES. Noris. Le Petit Jacques. Les Huit Jours du Petit Marquis. CONSCIENCE, HENRI. Le Gentilhomme pauvre. COULEVAIN, PIERRE DE. Eve Victorieuse. CROCKETT, S. R. La Capote lilas. DAl^DET, ALPHONSE. Contes du Lundi. Lettres de mon Moulin. Numa Roumestan. DICKENS, CHARLES. Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.). DUMAS, ALEXANDRE. La Tulipe noire. Les Trois Mousquetaires (2 vol.). Vingt Ans après {2 vol.). Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.). Le Comte de Monte-Cristo (6 vol.). La Reine Margot (2 vol.). La Dame de Monsoreau (3 vol.). Les Quarante-Cinq (3 vol.). Joseph Balsamo (5 vol.). Le Collier de la Reine (3 vol.). Ange Pitou (2 vol.). DUMAS FILS, ALEX. La Dame aux Camélias. FABRE, FERDINAND. Monsieur Jean. FEUILLET, OCTAVE. Histoire de Sibylle. Un Mariage dans le Monde. FLAUBERT, GUSTAVE. L'Éducation sentimentale. Trois Contes. FRANCE, ANATOLE. Jocaste et Le Chat maigre. Pierre Nozière. St FRANÇOIS DE SALES. Introduction à la Vie dévote FRAPIÉ, LÉON. L'Écolière. FROMENTIN, EUGÈNE. Dominique. Les Maîtres d'Autrefois. GACHONS, J. DES. La Vallée Bleue. GAUTIER, THÉOPHILE. Le Capitaine Fracasse (2 vol.). Le Roman de la Momie. Un Trio de Romans. CONCOURT, EDMOND DE. Les Frères Zemganno. COLLECTION NELSON {suite) GRÉVILLE, HENRY. Suzanne Normis. GUILLAUMIN, E. La Vie d'un Simple. GYP. Bijou. Le Mariage de Chiffon. Petit Bob. HANOTAUX, GABRIEL. La France en 1614. HA Y, L\N. Les Premiers Cent Mille. JEAN DE LA BRÈTE. Mon Oncle et mon Curé. Un Vaincu. KARR, ALPHONSE. Voyage autour de mon Jardm KIPLING, RUDYARD. Simples Contes des Collines. Nouveaux Contes des Colli- nes. LABICHE, EUGÈNE. Le Voyage de M. Perrichon, etc. LA BRUYÈRE, JEAN DE. Caractères. LAMARTINE. Geneviève. LANG, ANDREW. La Pucelle de France. LE BRAZ, ANATOLE. Pâques d'Islande. LEMAÎTRE, JULES. Les Roij. LE ROY, EUGÈNE. Jacquou le Croquant. LÉVY, ARTHUR. Napoléon Intime. Napoléon et la Paix. LOTI, PIERRE. Figures et Choses qui pas- saient. Jérusalem. LYTTON, BULWER. Les Derniers Jours de Pompéi MAETERLINCK, MAURICE. Morceaux choisis. MARK TWAIN. Contes Choisis. MASON, A. E. W. L'Eau vive. MÉREJKOWSKY. Le Roman de Léonard de Vinci. MÉRIMÉE, PROSPER. Chronique du Règne de Charles IX. MERRIMAN, H. SETON. La Simiacine. Les Vautours. MICHELET, JULES, La Convention. Du 18 Brumaire à Waterloo. MIGNET. La Révolution Française. (2 vol.) NOLHAC, PIERRE DE. Marie-Antoinette Dauphine. La Reine Marie-Antoinette. Louis XV et Madame de Pompadour. NOLLY, EMILE. Hiên le Maboul. OLLIVIER, EMILE. L'Expédition du Mexique. ORCZY, LA BARONNE. Le Mouron Rouge. PÉLADAN. Les Amants de Pise. POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE). Histoires Extraordinaires. Nouvelles Histoires Extra- I ordinaires. COLLECTION NELSON (suite) RENAN, ERNEST. Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse. Vie de Jésus. Lettres intimes. ROD, EDOUARD. L'Ombre s'étend sur la Montagne. SAINT-PIERRE, B. DE. Paul et Virginie. SAINT-SIMON. La Cour de Louis XIV. SAND, GEORGE. Jeanne. Mauprat. SANDEAU, JULES. Mademoiselle de La Seiglière SARCEY, FRANCISQUE. Le Siège de Pans. SCHULTZ, JEANNE. Jean de Kerdren. La Main de Ste-Modestine. SCOTT, SIR WALTER. Ivanhoe. SÉGUR, C'« PH. DE. Mémoires d'im Aide de Camp de Napoléon : De 1800 à 1812. La Campagne de Russie. Du Rhin à Fontainebleau. SÉGUR, LE MARQUIS DE. Julie de Lespinasse. SIENKIEWICZ, HENRYK. Quo Vadis ? SOUVESTRE, EMILE. Un Philosophe sous les toits. Le Foyer Breton. STENDHAL. La Chartreuse de Parme. THEURIET, ANDRÉ, La Chanoinesse. TILLIER, CLAUDE. Mon Oncle Benjamin. TINAYRE, MARCELLE. Hellé. L'Ombre de l'Amour. TINSEAU, LÉON DE. Un Nid dans les Ruines. TOLSTOÏ, LÉON. Anna Karénine (2 vol.). Hadji Mourad. Le Faux Coupon. Le Père Serge. TOURGUÉNEFF, IVAN. Fumée. Une Nichée de Gentils- hommes. Les Eaux Printanières. VANDAL, LE COMTE A. L'Avènement de Bona- parte (2 vol.). VIGNY, ALFRED DE. Cinq-Mars. Servitude et Grandeur Mili- taires. Poésies. Stello. Chatterton, etc. Journal d'un Poète. VOGUÉ, LE V" E.-M. DE. Jean d'Agrève. Le Maître de la Mer. Les Morts qui parlent. Nouvelles Orientales. WENDELL, BARRETT. La France d'Aujourd'huL WEYMAN, STANLEY J. La Cocarde Rouge. YVER, COLETTE. Comment s'en vont les Reines. ZOLA, EMILE. Le Rêve. ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS. L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST. saison Éditeurs ?5, rue Dcnfert-Rochereau Taris Calmann-Lévy Éditeurs j, rue Auber Taris Vf